Chapitre 1 : La fin d'une traque

8 minutes de lecture

À l’horizon, les pics culminants des montagnes des Sitrick tutoyaient le ciel. Le soleil se levait au loin et teintait les nuages d’une zébrure orangée. Il prodiguait sa lueur blafarde sur les rivières qui miroitaient intensément. Ces cours d’eau serpentaient entre les bosquets d’imposants pins et tilleuls. La brise endiguait peu la propagation de la chaleur assez étouffante de ce début d’été, même dans les hauteurs du royaume austral. Entre les lacs et les immenses canopées touchées par une brume fugace, quelques animaux paissaient l’alpage étendu le long des déclives jonchées de campanules et d’asphodèles. Parmi eux, des bouquetins bêlaient après avoir mâchouillé la verdure de la terre sèche. À proximité, une kyrielle de chevreuils venait de fuir des lynx affamés, hormis ceux trop lents pour échapper à leur appétit.

Partout dans la région, il n’y avait que peu d’habitations humaines. Les animaux régnaient en maître, jouissant de la vue des environs. Leur endurance ou leurs appétences ne les menaient pourtant pas toujours vers les hauteurs. Au lever de l’astre du jour, les carnivores se mettaient en chasse de proies fragiles et les herbivores recherchaient les lieux optimaux pour se nourrir. Leur rencontre résultait en un carnage satisfaisant seulement les dominants.

Un groupe entier d’humains s’était installé dans cette nature sauvage.

Près d’un ruisseau, l’orée d’une dense chênaie projetait des ombres filiformes sur des prisonniers endormis. Leur sommeil semblait être d’une profondeur immuable malgré l’éveil de la nitescence.. Ils étaient une vingtaine et avaient dressé un modeste campement. Leur fuite leur avait paru si interminable qu’ils en étaient éreintés. Une tunique malpropre collait à leur peau meurtrie tandis que leur chevelure était maculée de tâches. Ils parvenaient tout de même à clore leurs paupières, à se consacrer à leurs rêves vides de sens. L’aube ne promettait pas de les extirper de leur sommeil. Plutôt une intervention extérieure.

Au voisinage du cours d’eau, une femme perchée sur un rocher dégaina lentement son épée en acier. Cette lame flamboyait, et son fourreau orné d’un motif curviligne pendait à une ample ceinture de cuir. La lame glissait entre ses mains habiles tandis qu’elle surveillait ses proies. Impassible, elle brandit son arme, l’œil circonspect. Ses yeux marron s’accordaient avec ses mèches brunes qui retombaient autour de son visage rond. Pour accomplir sa mission dans des conditions idéales, elle s’était équipée d’une veste en laine noire munie d’une capuche. Des brassards protégeaient ses poignets et des lanières enrichissaient ses jambières, le tout en cuir. Par ailleurs, sa carrure svelte révélait une agilité acquise par l’expérience. Sur cette pensée optimiste, Shanarie Pnow bondit de son emplacement et se réceptionna à même le sol d’une main leste.

Elle repéra facilement sa première cible. Avec l’avantage de la surprise et du terrain, elle se prémunissait de la supériorité numérique adverse. Elle esquissa même un sourire moqueur lorsqu’elle se rendit compte qu’aucun prisonnier ne s’était désigné pour effectuer un tour de garde. Leur fatigue était une erreur dont elle tirait avantage. Accroupie près d’un vieux chêne, Shanarie s’avança près d’une jeune prisonnière. Cette dernière dormait sur le côté, récupérant peu à peu ses forces. Indûment, la maîtresse d’armes couvrit sa bouche d’une main puis, de l’autre, lui cisailla le cou. Une gerbe d’hémoglobine jaillit de sa gorge : la prisonnière succomba en peu de temps, sans même reprendre conscience. Par-devers les autres fuyards, les doutes assaillirent la tueuse et l’immobilisèrent. L’instinct, la maîtrise, la confiance, tout semblait s’évanouir en un instant.

Leonas Troks surgit depuis un monticule de terre dissimulé entre les arbres. Maître d’armes virtuose, il enfonça la pointe métallique à travers la gorge d’un prisonnier chauve. Sa victime eut à peine le temps de prévenir ses camarades du danger. De taille moyenne et d’une carrure semblable à sa partenaire, le lancier paraissait légèrement plus musclé. Il avait opté tout comme elle pour une tenue sombre, d’une même couleur que ses cheveux courts et son bouc pointu. En l’occurrence, il portait une veste similaire, quoiqu’exempte de protection, et privilégiait une stratégie offensive. Une dizaine de dagues incurvées et affûtées ceignait sa ceinture. Maniant sa lance par la hampe, il la fit tournoyer : trois détenus à proximité basculèrent vers l’arrière. Il perfora alors cou, abdomen et épigastre pour s’assurer de leur décès. Il poursuivit aussitôt son massacre, l’air dédaigneux et le sourire narquois.

Shanarie pourfendait les captifs de son côté, les uns après les autres, sans épargner qui que ce fût : ils ne tentèrent pas de se défendre ni de leur dérober son arme. Ils décampèrent à vive allure, les yeux vitreux d’effroi, répandant de terribles hurlements. Peu importait où ils se dispersaient, la lame dévastatrice s’empalait sur leur torse, fendait leur crâne ou les décapitait. Progressivement, les cadavres jonchaient le contrebas où leur campement éphémère perdait son utilité. Shanarie et Leonas, impitoyable duo, dominaient les prisonniers hagards.

— N’essayez pas de fuir, lâcha Shanarie d’une voix sans émotion.

Ce disant, elle les poursuivit et tenta de rejoindre son partenaire. Troquant sa lance contre ses dagues, Leonas choisissait quelles cibles éliminer en priorité. Il les dégaina une à une pour les lancer avec une infinie précision. Les anciens captifs furent touchés à l’arrière du crâne : ils s’écroulèrent sur le sol et expirèrent dans un gémissement plaintif. Sans prêter attention à sa consoeur, le lancier s’avança hâtivement entre les dépouilles desquelles ruisselait du liquide vermeil. Toutes ses cibles constituaient des gêneurs à l’exception d’une seule.

Erkeo Transko s’efforçait de semer ses poursuivants. Son haubert de maille l’emmitouflait à l’instar de son surcot en laine pavoisé du symbole de son royaume. Sa cape de fourrure battant au vent et sa hache de fer rubigineuse alourdissaient son équipement, ce qui l’essoufflait beaucoup. Derrière lui, ses alliés tombaient les uns après les autres, s’égosillant dans d’indicibles appels de secours. Erkeo, détaché des prisonniers, favorisait sa survie à la leur. Faute d’un léger excès de poids, son endurance rencontra rapidement ses limites.

Il comprit qu’il commettait le pas de trop lorsqu’une lame vint égratigner sa cheville. Un impact minime et pourtant suffisant pour le faire chuter à terre. Le tissu de son pantalon était partiellement déchiré, révélant une écorchure. En vue de se relever, il jeta d’abord un bref coup d’œil derrière lui : Leonas se rapprochait dangereusement. Impulsé par sa frayeur, Erkeo eut une idée pour endiguer sa progression. Il effectua une roulade de biais, trouva une dague plantée sur le front d’un ancien détenu et s’en empara. Le maître d’armes fulminait contre la persistance du traître, lequel se redressa inopinément et rugit. Surpris, Leonas recula et tenta une esquive salvatrice. En vain : son œil gauche fut transpercé par sa propre dague. Une gicle de sang apparut autour de la plaie. Erkeo sourit à charge de revanche, obtenant l’avantage sur son ennemi. Néanmoins, lui-même écarquilla des yeux, car la blessure ne paralysait pas son agresseur. Au contraire, l’adjoint s’arma de la dague et plongea sur le côté. Il arracha un bout de tissu provenant de la tunique d’une prisonnière à l’aide de sa lame. Il recouvra alors sa meurtrissure en le nouant autour. Inondé de sueur, Erkeo perdait son courage face à une telle prouesse. Il abandonna sa dague contre sa hache, en désespoir de cause.

— Vous m’avez vraiment poursuivi jusqu’ici ? demanda Erkeo en pointant son arme en direction du borgne.

Leonas lui adressa un regard malveillant sans piper le moindre mot. Son massif opposant le chargea de plus belle, brandissant sa hache avec hargne. Le lancier évita sans peine avant de réfléchir avec prudence. Un souffle résonnait à travers ses oreilles et souleva quelques brins d’herbes. Seul élément mouvant de l’environnement, il révélait deux opiniâtres combattants qui se livraient un duel au sommet.

Leonas inspira profondément tout en étudiant les mouvements de son ennemi. Manquant de trébucher sur un corps, il sonda les lieux avec satisfaction. Les derniers prisonniers vivants agonisaient, victimes de la violence de Shanarie. Libérée de cette partie de son contrat, la tueuse se précipita vers eux afin de soutenir son ami. La sérénité morbide fut donc interrompue par cette perturbation. Par-delà le champ de cadavres, l’épéiste se distingua et attaqua son ancien allié : elle lui taillada vertement la cuisse puis lui assena un vif coup à l’épaule. La douleur fut trop âpre pour le vieil homme : il tomba à genoux, lâcha sa hache. Grinçant des dents, il éructa des imprécations incompréhensibles, lutta pour ne pas s’écrouler, gratta l’herbe écarlate.

Shanarie rejoignit son compagnon dans une lenteur volontaire. Elle préférait ne pas achever Erkeo, estimant que la décision revenait à son partenaire. La maîtresse d’armes ressentait de l’empathie pour lui, un sentiment qu’elle s’évertuait à chasser de son esprit. Pour sa part, Leonas ignorait la perte de son œil. Il désirait plutôt dresser un réquisitoire envers le guerrier déchu. Le duo le menaçait de mort, mais il surpassa sa terreur pour les fixer. L’adjoint le toisa en guise de riposte.

— Les traîtres ne méritent qu’un sort, dit froidement Leonas.

— Votre statut de cousin du maître ne vous en protège pas, renchérit Shanarie.

— Vous ne comprenez pas ! tonna leur cible. Je devais les libérer du joug de Galao. Même si vous pensez le connaître car vous obéissez aveuglément à ses ordres depuis une dizaine d’années, je le connais mieux que vous. Je suis son cousin, je l’ai vu évoluer, de mon enfance jusqu’à maintenant, en passant par la rébellion. Croyez-moi, il a changé. Tout ce qu’il veut maintenant, c’est renverser tous ceux qui s’opposent à ses envies de domination. J’ai agi avant lui, c’est tout !

— Vous avez libéré des criminels appréhendés par la justice, répliqua la maîtresse d’armes. Vous osez prétendre la servir après cela ?

— Je devais libérer les prisonniers de son joug pour mieux contre-attaquer ! objecta Erkeo, pantelant. Ne croyez pas que tuer de vulgaires voleurs en fuite vous rend meilleurs que moi !

Leonas et Shanarie demeuraient placides bien qu’ils pointassent leur arme vers lui.

— Dès qu’il n’aura plus besoin de vous, il vous trahira ! beugla le vieil homme. Haeli mérite mieux que lui !

— Ce jour-là n’est pas prêt d’arriver, le coupa Leonas. Et lorsque ce sera le cas, vous serez déjà mort depuis longtemps, misérable traître.

L’adjoint attendit de tête approbateur de Shanarie pour achever sa pensée. Dès que sa partenaire eut effectué le geste, il lui enfonça sèchement la pointe de sa lance dans le gosier. Erkeo flancha et succomba dans un ultime râle. Son cadavre se mêlait désormais parmi les dépouilles des prisonniers, étalés en-deçà de leurs meurtriers. Leonas examina le résultat de leur besogne, comblé. Shanarie voulut examiner la blessure de son compagnon, mais elle se rétracta temporairement, soulagée d’avoir enfin achevé sa mission. Ils avaient accompli leur devoir, leur arme avait tracé le sillon de la justice.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Recommandations

phillechat
Le chat chaque jour
suit la stricte discipline
du bel haïku
2233
563
21
17
sujet17
Fallorn Saga est une suite de roman qui ont tous un point commun : ils se passent dans le monde imaginaire de... Fallorn ! ( eh oui, fallait le trouver !^^) Le principe est simple, plusieurs histoires se déroulent en parallèle les unes des autres. Bien que certaines soient plus étalés sur le temps que d'autres, elles finissent toujours par se rejoindre à un moment donné. Certaines se croiseront plusieurs fois, d'autres non...


L'Amulette du Temps est le premier roman de cette saga. Il dépeint le voyage d'une elfe des bois, Elàlia, d'un nain, Girin, d'une femme, Aurore et de deux hommes, Bohord et Koto. Ensembles, ils vont chercher l'Amulette du Temps, une amulette capable de faire voyager son possesseur dans le temps afin qu'il puisse changer le cours de sa propre vie, mais aussi celui du monde.

Les chapitres seront découpés pour que chaque partie ne dépasse pas les 5-6 minutes, et je publierais toutes les parties d'un chapitre en même temps afin d'éviter une attente inutile.

Etant donné que c'est le tout premier d'une série, il risque forcément d'y avoir quelques coquilles, aussi, je vous demanderais d'être indulgent^^ Mais surtout de faire un maximum de retours positifs ou non.

Sur ce, bonne lecture :)
45
117
620
90
Claire Zuc
[EN COURS]
Après les Années Sombres pendant lesquelles tous les Mages ont été tués, le Grand Prêtre a toujours du mal à localiser les sanctuaires magiques. Tant qu'ils ne seront pas détruits, la magie continura d'enfanter des Sangs Noirs.
Suivez l'épopée de Warren et Hazu, compagnons forcés d'une aventure qui decidera du destin de l'île.
32
64
344
36

Vous aimez lire Brad Priwin ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0