CHAPITRE 07 : Samaël, discours et rencontre avec Al-Garci.

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Année 2760 du troisième calendrier de l’Ecclésiaste, quelque part au milieu de la mer de sable.

C’était l’heure où le soleil envoie à la terre ses baisers les plus ardents, où tous ceux qu’une absolue nécessité ne chasse point au-dehors, cherchent un peu de fraîcheur et de repos sous les tentes en poil de chameau ou à l’ombre maigre d’un bosquet rabougri.
A cette heure, même les vipères cornues s’enterrent, les scorpions jaunes cherchent l’ombre défaillante d’une pierre écrasée du feu ardent d’un astre immobile.

Sous ce ciel en fusion, debout sur un monolithe dominant la plaine rocailleuse, devant une foule innombrable, Samaël s’adressa à ses troupes, à ses adeptes, son peuple choisi.
Depuis les quelques mois qui avaient succédé à sa prise du pouvoir au sein d’une petite tribu isolée, sa renommée avait considérablement grandi. D’innombrables clans de pillards s’étaient joints à lui, attirés par sa force surhumaine, sa persuasion, sa connaissance quasi-divine du Grand Désert, son ouverture de nouvelles pistes, de nouveaux puits, ses promesses tenues de riche butin équitablement partagé et surtout par la création de Nénamenzi*, première ville plante* qui était comme un port au millieu du désert.

  • Cette terre où nous dressons nos tentes est notre territoire.

Cette terre est loin du regard des dieux, cette terre est loin des rois et des empereurs et je vous dis tant mieux.
La houle de nos dunes qui ondulent au gré des vents est loin des lacs et des rivières et je dis tant mieux.
Que ceux qui vivent dans les villes de pierres et de briques, qui respirent un air que d’autres ont déjà souillé, qui, semblables à des huîtres, ne quittent jamais leurs maisons, que ceux-là nous craignent et nous envient et je dis encore tant mieux.
Nos villages de tentes sortent du sable comme les seins durs de vos femmes de leurs tuniques.
Nos grandes tentes groupées en spirales dans le désert sentent le musc, l’encens et la cannelle.
Elles sont fraîches le jour, elles sont torrides la nuit et je dis tant mieux.
Nous savons chanter, prier le Néant et combattre.
Et je dis tant mieux.
Que nos ennemis prennent garde aux enfants nés du désert.
Nos épées sont effilées comme des éclats d’obsidienne, nos traits ne touchent jamais terre, nos chameaux, nos tri-bosses sont des aigles montés par des lions.
Nous sommes les rois du pays de la soif, pays où les caravanes passent sans jamais laisser de traces.
Comme le nuage sur l’océan, nous ne voulons ni maître, ni esclaves.
Je vous apprendrai la voie de l’intériorité, elle est remplie de détours et d’illusions, comme autant de mirages émergeant du profond désert.
Pour cela, je serai un temps votre guide.
Ce que j’enseigne doit être vécu avant d’être compris, sinon ce n’est que cri dans le vent.
C’est la lucidité qui doit être de mise, car en vérité, je vous le dis, faire le mal en toute conscience n’est pas faire le mal, mais prouver que vous êtes des hommes, l’animal quand il tue ne sait pas ce qu’il fait, nous si !
Seul l’Homme Libre sait ce qu’il fait en toute conscience et moi, je dis que je sais ce qui est bon pour vous tous car vous n'êtes pas encore prêts.
Et de vous, esclaves de ma volonté qui m'obéissez, je ferai des êtres libres, des seigneurs qui feront ce qu’ils voudront !
Sachez que nous sommes les saigneurs du désert, ce que nous saisissons nous appartient et je dis que c’est bien ainsi !
Si certains ont la paix dans le cœur, qu’ils passent leur chemin en toute confiance, nous les protégerons des dangers de la piste.
Si certains viennent se joindre à nous et non prendre sans donner, ils seront accueillis, car en vérité, je vous le dis, notre volonté, notre liberté n'a point de limite.
Je viens vous dire ce que les puissances ont voulu taire, je me suis élevé par ma propre volonté et j'ai choisi mon nom, Samaël, moi que vous nommez à voix basse l’abomination.
Si aujourd’hui vous m’appartenez… Si vous êtes comme les membres de mon corps, sachez que mon bras droit reste à venir… Que mon cœur est par-delà la mer.
Mais si vous voulez communier en moi, sachez que je ne vous épargnerai pas ! Comme je ne ménage pas mon corps, je ne ménagerai pas mes guerriers !
Car, sinon... comment pourriez-vous être braves et courageux ?
Si vous êtes ici, en plein midi, sous cette chaleur accablante, c’est pour que vous compreniez bien que nous sommes en enfer. Que ceux qui pensent que c'en est assez pour eux s’en aillent.
Il ne leur sera fait aucun mal, car ils gâteraient toutes les victoires à venir.
Je prendrai femme qui ne sera pas femme, j’en ferai une reine, celle que j’attends sera fille du feu et de l’eau et ses yeux auront la couleur de la braise et son corps sera le livre dans lequel je lirai et avec elle, je serai dans l’anéantissement.
Ô, mon peuple, réjouissez-vous, car bientôt, nos lois seront gravées dans les falaises du désert, car bientôt, nul ne nous ignorera.
Demain nous serons sur la piste de Nénamenzi, un paradis créé de nos mains, une nouvelle oasis. Et ce sera jour de liesse.
Qu’il en soit ainsi !
Car ainsi parle le Saigneur ! »
Alors la multitude d’une voix unique et forte à faire chavirer les montagnes cria :

  • Samaël, Samaël, Samaël. Ainsi a parlé Samaël notre Saigneur.

Et les chants succédèrent aux cris et les danses succédèrent aux chants qui se confondirent bientôt en l’exaltation voluptueuse des débordements extatiques.
Seul sur son rocher, Samaël n’en finissait pas de contempler ses sujets et il murmurait à voix basse :

  • Je vous envie autant que je vous aime, humains.
    Vous dont la vie a une fin.
    Que je sois libre ainsi que le vent qui passe sur les dunes.
    Que mon domaine soit le règne du désert.
    Mais mon destin, ô mon destin.
    Mais pourtant !
    Mais pourtant !
    Ô mes ailes brisées…

Il écarta les bras comme pour prendre son envol et sauta dans le vide avec la majesté de l’aigle quittant son aire.
Sa cape se déploya et claqua comme une aile, il atterrit accroupi quatre toises* plus bas, ses poings s'enfoncèrent dans le sol rocheux. Une source vive jaillit aussitôt, limpide et fraîche comme la rosée du matin ; plus tard, on l’appellerait la fontaine du titan.
Bientôt, il devra combattre son ennemi intime, son sauveur.
Malgré la chaleur, il avait froid, car son âme était glacée comme l’abîme d’où on l’avait tiré, comme l’infanticide qu’on lui avait promis.
Il foula à grands pas le sable vermeil, regagnant sa tente devant laquelle de nombreux guerriers armés, tout vêtus de blanc, l’attendaient.
L’un d’eux qui devait être leur chef, prit la parole.
C’était un homme à l'image du désert, maigre, sec comme un acacia. Il était élancé tel une dague de bronze, son port était facile, élégant et son geste comme sa parole étaient nobles.

  • Ô chef illustre et généreux, j’entre chez toi. Moi, Al-Garci, chef de clan des Garcidis, et je demande ta généreuse protection.
  • Ce sera pour ton bien et pour la justice, s’il me plaît. Moi Samaël, prophète du désert, je t’accorde ma bienveillance et suis heureux de compter parmi nous les fiers guerriers de ta tribu.
  • En gage de notre loyauté, permets-nous de t’offrir ce présent.

Il leva la main, six hommes portant difficilement un coffre s’avancèrent et sans attendre le posèrent devant Samaël.

  • Aux confins de nos terres, nous avons trouvé une larme de la grande Lune. Nos forgerons ont réussi à forger autour de cette larme. Quand je dis forger ce n'est pas le terme exact... enfin rends-toi compte par toi-même, Noble Samaël.

Il ouvrit le coffre.
Sur un coussin, était posé une sorte de marteau ou plutôt une masse à la lourde tête noire et luisante. Le manche, ainsi que la cage qui retenait cette masse rhomboïdale, étaient du meilleur acier cimmérien.

  • Nul homme ne peut le manier, nos forgerons ont été incapables de travailler la pierre... mais il est vrai que tu n’es pas un homme, reprit-il avec un léger sourire.

Samaël sourit également.

  • Je n’attendais de toi que le merir*. Me mettrais-tu à l’épreuve, Al-Garci ?
  • Je n’oserai pas, Prophète.
  • Mais tu penses… D’ailleurs à quoi penses-tu ?

Et ce disant, il saisit l’arme d’une main comme s’il s’agissait d’un jouet.

  • À oui, tu voulais une preuve… Et si moi, j’en voulais une de ta loyauté ?
  • Ce présent n’en est-il pas une ?
  • Il est vrai que c’est un présent digne de moi, mais pourtant... Je ne suis pas satisfait, peut-être à cause de ce que je sens comme une marque de défiance dans tes silences.
  • Si par hasard, je dis bien par hasard, mon clan et moi avions le moindre doute... Tu viens de le lever. À partir de ce jour, nous te serons fidèles et dévoués jusqu’à la mort.
  • Si cela est vrai... Donne-moi ta vie.

Mais à ces mots, son escorte mit la main au fourreau. Al-Garci blêmit, il savait qu’on ne pouvait rien refuser à Samaël.
Il fit un geste pour calmer ses hommes et dit :

  • Comment veux-tu que je procède ?
  • Tranche-toi les veines ! Le désert a soif du sang des braves, si tu es un brave, que ton sang nourrisse mon désert !
  • Que ta volonté soit faite. Car ainsi parle le Saigneur !

Il prit son poignard à la lame courbe et se trancha les veines.
Dans un surcroît d’orgueil et de fierté, il lui dit :

  • Tiens, prends aussi ma lame en cadeau, ainsi, tu te souviendras que les Al-Garci n’ont qu’une parole, quoi qu’il leur en coûte.

L’homme était resté debout et le sang de ses poignets coulait, formant deux flaques brunes qui déjà séchaient à ses pieds.
Samaël s’approcha lentement, se pencha, posa sa main droite bien à plat dans le sang, puis il regarda sa paume, écarta les doigts et tout aussi lentement, il se redressa, il croisa le regard résolu et fier de celui qui attendait la mort.

  • Tu es courageux et intelligent. Qu’on lui bande les poignets ! Désormais, tu seras mon bras droit, et que pour que tous le sachent…

Il appliqua sa main écarlate aux doigts écartés sur la cape et la rondache d’Al-Garci.
Ainsi naquit un ordre mystérieux.

  • Comment vous nommer ? Vous, les hommes d'Al-Garci ? Mes hommes de mains ? Non cela fait pillards. Non plutôt les hommes de ma main ou plutôt les hommes de la main, oui c'est bien, les hommes de la main... et puis non. Aprés tout vous êtes des pillards, alors va pour les Hommes de la Main Rouge.

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Nénamenzi ville plante *: Nénamenzi, dans l'extrême nord-est du désert, est une jeune cité florissante dont l’idée de base définira un jour les progrès technologiques dont les Samaëliens sont capables.
Les tours de Nénamenzi sont des organismes complètement organiques et vivants qui ressemblent à de gigantesques cactus cylindriques, en forme de piliers mesurant plus de 25 m avec un diamètre de plus de 10 m. De telles structures n’étaient utilisées que par des pionniers volontaires, mais bien qu'elles soient encore spartiates et peu confortables elles sont appelés à être de luxueuses demeures. Les bioprêtres Samaëliens sont plutôt allés dans un sens qui consiste à concevoir certaines plantes de manière à fournir abri, confort, eau, chaleur, fraîcheur, lumière et un peu de nourriture.
Les emblavures de Nénamenzi ont été plantées dans un wadi alimenté annuellement par de petits ruisseaux montagnards. Il n’a fallu que 4 ans avant que les premières habitations soient prêtes à être ouvertes.
Durant ce temps, les futurs habitants ont creusé des galeries dans l’une des falaises pour se loger, aménager des citernes et cultiver des champignons, en outre ils ont planté autour de leurs futures maisons une flore résistante à la sécheresse.
Dans peu de temps, ce sont 51 tours qui abriteront beaucoup de monde et Nénamenzi qui a donné son nom à cette région habitable. Elle sera un des ports du Grand Désert, mais la petite ville est déjà une destination pour les jeunes architectes sortis des écoles Populaires de Samaël, les bioprêtres et les nomades.

toises*: (ancienne mesure de longueur, valant 1,949 m)

merir*: cordon en poil de tri-bosse ou en laine qui retient le kefieh sur la tête, donner son merir signifie que l'on se décharge sur le nouveau possesseur du soin de son honneur, c'est aussi le reconnaitre pour chef.

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