Chapitre 24 - Incolore

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Évidemment, je ne règnerai pas pour l'éternité. Je l'ai appris à force de les côtoyer, les hommes ont besoin de changement. Et malgré toute ma bonne volonté, toutes les personnes, diverses et variées, qui m'entourent, je sais bien qu'il existe des choses qu'il faut faire et que je ne ferai jamais. Il faudra que je laisse la place. Mais supporterai-je de voir quelqu'un d'autre que moi commander à ma création, à ce monde que j'aime comme si c'était mon enfant ?

Non, bien sûr que non. Pourtant, je sais que mon temps est compté. Ceux qui aujourd'hui m'adulent pourraient bien me détester demain, ceux qui maintenant me haïssent pourraient avoir oublié leur rancune dans quelques heures. Et comme je n'ai plus l'éternité devant moi, il faut que je prépare la relève. Alors, la question se pose, une torture morale incessante. Qui pour prendre ma suite ? Qui pour gouverner sagement ? Qui pour comprendre ce que je voulais ? Ou alors, quel système choisir ? La monarchie ? La république ? Une oligarchie ? Qu'est-ce qui pourrait bien mener ce monde sur la bonne route ?

Je ne peux faire part de mes plans à personne. Comment faire pour avoir un avis sans la moindre tâche d'envie, un jugement impartial qui ne laisserait transparaître que ses propres pensées et non pas ses ambitions ?

La question, bien que complexe, s’efface en un instant. L'idée jaillit ainsi, sans que je ne sache d'où. Pourquoi ne confier le monde qu'à une personne ? Et pourquoi ne confier qu'un monde à un être ? Je ne peux m'empêcher de sourire. La voilà, ma réponse.

Les hommes sont faibles face au pouvoir que je vais leur donner. Ce sera un nouveau modèle, sur lequel je base tous mes espoirs : l'élection d'une idée, d'une phrase, la lumière qui jaillit des mots. Un groupe de personnes, chaque membre à la tête d'une partie du monde et avec la garde d'un peuple sans rien à voir. Celui qui aura la charge des forêts dirigera les peuples des mers, ceux qui règneront sur les plaines auront à veiller sur les montagnards, et ainsi, j'espère qu'ils trouveront un terrain d'entente avec leurs congénères, qu’à force de discussions et de mises en commun, ils parviendront à prendre les décisions qui s’imposent.

Mais ils doivent être choisis. Et, comme moi, ils doivent avoir la volonté de ne conserver qu'une seule chose : la paix. Mais qui pour les choisir, si je ne m'en mêle pas ? L'être humain est si compliqué. Ils ne comprennent eux-mêmes pas toujours les leurs... Et ils sont tous si différents... Différents... Comme ceux qui me suivaient, parfois aveuglés par leur loyauté, parfois doutant de tout, ou cherchant plus loin même que les étoiles.

Comme mes Couleurs.

Voilà quelqu’un dont j’aimerais avoir l’avis : les Familles, celles qui me suivent depuis des millénaires maintenant, sans jamais faillir, celles qui m’ont été loyales même lorsque j’avais perdu tout espoir, même lorsque ma flamme tremblait, avalée par l’obscurité.

Les lettres partent le jour-même. Et leurs réponses me sont parvenues bien plus vite que je ne m'y attendais. Le lendemain même, à vrai dire, les huit réponses trônaient sur ma table, toutes différentes et pourtant toutes justes. Voilà à qui je vais confier le choix de mes remplaçants. Et maintenant que j'ai toutes les cartes en main, il ne me reste qu'à prévoir pour eux les consignes qui leurs seront nécessaires.

J'écris les lettres pour les générations à venir, je donne des conférences de presse, j'informe un maximum de gens de mes intentions, je crains les révoltes. Mes nuits sont courtes tant j’attends le fatal messager qui viendra m’annoncer les terribles conséquences de mes choix. Mais les jours passent et je ne vois rien d'autre que la paix qui brille sur toutes mes terres. J'ai beau distribuer des motifs de bataille par milliers, personne ne se décide à prendre les armes.

Un sentiment de fierté et de bonheur m'envahit. Je ne peux m'empêcher de leur sourire, à tous ces gens qui comptent sur moi, qui me font confiance, à toutes ces âmes colorées, à toutes ces flammes brillantes de vie, et à tout ce pays, immense, tellement unique, mais aussi uni, reflet de ce qui, maintenant, vit dans l'âme des hommes et dans celle de ceux qui nous regardent de là-haut. Mon sourire s'élargit quand je pense à tous ces gens qui doivent enfin être en paix avec leur conscience. Leurs actes n'auront pas été inutiles. Ils ne seront pas oubliés.

Soudain, je me sens faiblir. Je jette un coup d'œil au ciel. Il me semble enfin s'ouvrir pour moi. Quelque chose change, tout au fond de mon être, mais je ne suis pas sûre de ce que c’est. Soulagement ou terreur, il s'empare de mon cœur. Brusquement, ma conscience est soufflée, et je me sens tomber. Ma chute est dure, sur ce sol froid, mais je n'y prête pas attention. C'est la douleur qui jaillit de moi, c'est tout ce que j'aurais dû ressentir, ce qui aurait dû me tuer plus d'un milliard de fois, qui me transperce enfin. Je pousse un hurlement qui n'est que le résultat de cette douloureuse surprise. Pourtant, je l'ai attendue cette souffrance, j'ai presque prié pour que l'on m'achève, pour pouvoir mourir et voilà que, maintenant qu'elle m'arrache des convulsions, des hurlements, je les regrette presque, mes prières. J'ai tout juste assez de force pour rouvrir les yeux. La douleur s'est évanouie, me laissant épuisée sur les dalles. Je me redresse doucement. Les yeux du peuple sont levés vers moi, aussi interrogatifs qu'implorants, et une foule s'est amassée dans mes appartements. Je vois les gens pleurer, d'autres qui voudraient un docteur, mais je ne crois pas que qui que ce soit puisse m'aider. Ma crise m'a laissée faible, trop faible. Je retombe sur la pierre. La douleur me fait tourner la tête. Je ne sais pas exactement qui, mais on me soulève et on me pose avec douceur sur mon lit. Je peine à garder conscience, mais je dois leur adresser un dernier mot. J'ouvre la bouche, la referme, me demande ce que je peux leur avouer. Ma bouche laisse couler des mots, des mots que je ne voulais pas dire, qu’il est cependant trop tard pour rattraper.

" Je meurs enfin."

Un cri. Puis des larmes. J'ai le cœur qui se brise devant tous ces visages attristés par ma mort.

" Partez. Partez maintenant. J'en ai... J'en ai fini avec vous... avec ce monde. Laissez-moi finir... Finir comme j'ai commencé...

- Non !"

C'est un vieil homme qui me regarde dépérir. En clignant des yeux, je remarque que ce n'est que ce bon vieux chef Blanc, au visage certes terriblement ridé, terriblement marqué par l'âge, mais toujours le même, au fond, sous ses cheveux argentés.

" Non, maîtresse, non Papillon, vous ne partirez pas seule. Vous n'avez jamais été seule, comme vous semblez pourtant le croire. Vous avez toujours eu quelqu'un à vos côtés, pour vous guider ou vous écarter d'un chemin trop dangereux. Vous ne pouvez pas partir seule. Vous ne pouvez partir que bien entourée !

- Mais même sans vous..., je balbutie péniblement, sans vous je le suis, mon cher... Je vais rejoindre Victoria, je… Je vais retrouver Hartley, je vais... Je vais défier les Dieux... une nouvelle fois. Je vais mourir. Mais je ne veux pas... que vous me voyiez partir. Parce que, encore une fois... Encore une fois, vous m'avez prouvé que j'avais tort... Et, encore une fois... Je vous en remercie."

Ma chambre se vide progressivement. Mais je les vois, ces derniers regards que l'on me jette, ces suppliques que l'on murmure. Je suis heureuse. Je suis on ne peut plus heureuse. Et je ne voudrais pas mourir autrement.

Enfin seule, je peux fermer les yeux et partir. Je sais que je ne les rouvrirai pas. Et je m'en sens étrangement soulagée. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour ce que je voyais comme le bien. Je sais qu'il y en a qui voudront en profiter, que ceux qui me haïssent sauteront sur l'occasion, et je ne peux pas leur en vouloir. Tant pis pour eux. Je soupire, et laisse mon dernier sourire se poser sur mes lèvres.

Un instant plus tard, une voix que je connais résonne à mon oreille.

" Oh maîtresse !"

Mes lèvres remuent, et forment le nom de Victoria. Il me semble qu'une main se pose sur mon épaule.

" Mon amour..."

Je n'ai pas besoin de dire son nom. Je sens sa main caresser mes cheveux, puis, elle glisse jusqu'à toucher la mienne, et je la serre fort. Une larme coule sur ma joue. Je me sens soudain plus légère, et c'est comme si je tombais. Mais on me rattrape, et j'ouvre les yeux.

Tout est blanc. Le visage souriant de mon amour danse devant moi.

Je sais alors que je ne suis plus.

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