Chapitre 1 - Noir

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Noir.

Tout noir.

Trop noir.

Combien de jours sont passés comme celui-ci ?

Je souris. Il y a bien longtemps que j'ai arrêté de compter les jours qui se lèvent et ceux qui se couchent. À vrai dire, je n'ai même pas commencé. Comment savoir si ce n'est qu'un jour, ou bien un an de passés quand vous êtes dans le noir absolu ?

Moi, je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que ce n'est pas un de mes cauchemars et que je suis attachée à un mur avec l’impossibilité d’en bouger. Je suis incapable de manger, de boire, de dormir. Je m'ennuie. Il y a bien longtemps que je n'ai rien vu d'amusant, je peux vous dire qu'un rien me ferait rire. Seulement, il paraît que le pire châtiment qu'on puisse infliger à une femme comme moi, ce serait d'être enchaînée à un mur de pierre par des fers antiques, avec des loques déchirées, sans énergie, comme une vieille chaussette qu'on aurait oubliée sur un fil. Mais j'y suis habituée, même si je ne peux pas m'empêcher d'espérer un changement qui n'arrivera jamais.

À mon avis, tous ceux qui ont un jour partagé mon existence doivent être morts, ou alors ils ont lâché l'affaire. De toute façon, sans jugement ni lois, comment voulez-vous qu'on me défende, moi, une criminelle aux yeux du monde entier ? Pourtant, j'ai entendu lutter, au début. Qui, pourquoi, je ne sais pas, mais il y en a qui ont tenté de me rendre ma liberté. Même s'ils ont essayé, avec toute la bonne volonté du monde, ils n'ont pas réussi. En fait, ça me rassure. Ce n'est pas que je suis bien là où je suis, loin de moi cette idée tordue, mais le niveau de protection était à un niveau jamais imaginé, créé justement pour l'occasion. Même moi j'aurais eu du mal à le déjouer. Je ne dis pas que j'aurais réussi, mais j'avais en tout cas plus de chances qu'eux.

Un bruit léger me fait sursauter. Quelques instants plus tard, on glisse à travers la fente de la porte une gamelle vide. C'est le seul moment où je pourrais essayer de me divertir, même si, depuis le temps, je sais que c'est peine perdue. Compter les écuelles n'est pas un moyen efficace de définir depuis combien de temps je suis enfermée ici. Ils en amènent parfois deux en l’espace d’un instant, puis il peut s'écouler un très long moment avant qu'une autre ne se glisse. En fait, ce rituel est ironique, autant pour eux que pour moi. Ils me laissent un léger liseré, une bande de lumière dans ma noirceur. Pour moi, c'est un minuscule morceau d'espoir. Pour eux, c'est une blague infinie. Je ne t'envoie rien, de toute façon tu ne peux pas manger, semblent-ils dire. Quel humour. Depuis le temps, ils doivent bien savoir que c'est inutile. Que je mange ou que je ne mange pas, le résultat est le même. De toute façon ce qui m'importe, c'est la clarté du jour qui vient lécher mes chaînes. Ça me rappelle que quelqu'un pourrait bien se souvenir de moi et qu'un jour, peut-être, on songera à me sortir de cette prison.

Mais je m'ennuie. La seule chose qui me donne l'impression que le temps s'écoule, c'est de faire le compte de mes blessures. Quand je suis arrivée, j'en étais à un point où je ne ressentais même plus la douleur tant on m'avait torturée pour que je parle. Parler de quoi, à qui ? Je ne sais même pas. On ne me l'a pas dit. On m'a torturée nuit et jour, on m'a sommée de parler, mille fois. Mais jamais personne n'a pensé que je ne savais pas de quoi ils parlaient, mes bourreaux. Peut-être que si j'avais eu quelque chose à dire, je l'aurais dit, ou bien je les aurai menés en bateau pour qu'ils trouvent par eux-mêmes. Mais comme je ne savais pas de quoi j'étais censée leur parler, je me suis tue. Ça ne leur a pas plu, je le sais, mais on n'a jamais dit que j'avais cédé sous la douleur. De toute façon, qui voulez-vous que je dénonce ? Moi, la plus grande criminelle de tous les temps, je n'ai jamais rien fait qui puisse nuire aux autres. C'est dur à croire, je n'en doute pas, mais même si je suis l'être le plus dangereux du monde, je n'ai jamais fait couler le sang ou dit un mot blessant.

Je n'ai fait que dire la vérité. Enfin, je n'ai fait que dire ma vérité.

Mais bon passons. Je n'ai jamais rien fait de mal et alors ? Ça m'a tout de même menée à cette geôle sombre, noire et j'ai tout un tas d'ennemis qui seraient très contents de m'assassiner. En fait, ils sont tellement nombreux que certains ont déjà failli réussir. Je dis bien failli, parce que même enchaînée à un mur dans une prison de pierre, ces imbéciles parviennent à me manquer. Je dois bien avouer que malgré le fait que leurs commanditaires aient mit un certain prix dans ma mise à mort, ils ne devaient pas être nombreux à me considérer comme une proie.

Je sursaute en entendant un grincement.

On vient ? Déjà ? N'est-ce pas un peu trop tôt ?

Ma porte s'ouvre complètement. Je ne peux m'empêcher de rire. Qui l'eut crût ? Finalement, peut-être qu'un homme réussira à me tuer. Ou alors, peut-être qu'il me sauvera, même s'il ne le veut pas.

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