Pluie et agitation

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L'attention de Renai fut attirée par des bruissements de feuille sur sa gauche. À sa grande surprise, un Zeimukansa émergea des taillis, quelques branches prises dans ses boirs démesurés. L'animal était un spécimen plus petit que le moyenne, au pelage brun constellé de taches vert sombre. Il se mouvait gracieusement, comme tous les Zeimukansas, et semblait particulièrement agile. Ces créatures étaient pourtant apodes, et leur déplacement constituait pour la science un mystère insolvable. Cet individu balançait avec indolence ses trois têtes, bien que leur nombre puisse varier de deux à douze dans certains cas. Ses yeux inquisiteurs ne les voyaient pas, car ils étaient soumis à l'emprise du magicien blond affamé.

Kodama posa doucement une main sur l'épaule de Renai et lui lança un regard plus éloquent que tous les mots du monde. La jeune princesse comprit le sens de cet avertissement silencieux en apercevant la bête se jeter frénétiquement sur les arbres la tête la première. Elle tourna les talons, les mains sur les oreilles pour s'isoler de l'extérieur et s'éloigna d'une vingtaine de mètres.

Là, elle s'adossa à une souche humide, tentant vainement de réprimer ses larmes. Mais ses glandes lacrymales ne pouvaient plus supporter la rigueur qu'elle leur imposait depuis une journée, et l'étau dans sa poitrine se resserrait inexorablement, la broyait. Avec réticence au début, puis soulagement, elle vida le trop-plein de tristesse qui la rongeait et pleura abondamment. Elle qui avait toujours tenu le rôle de la fille sage et maîtresse d'elle-même – pour prendre le contrepied de Tenshi et lui donner le bon exemple – extériorisait à présent toute son affliction et sa douleur, qu'elle contenait pour ne pas paraître faible aux yeux des magiciens.

Depuis deux jours, le chagrin l'habitait. Depuis deux jours, les piqûres incessantes de l'amertume et des regrets la taraudaient et lui interdisaient le repos. Depuis deux jours, le cri sans nom de Tenshi résonait à ses oreilles, et une terrible migraine ne la quittait plus. Depuis deux jours, tout son être était prisonnier de la tourmente, et les vagues violentes menaçaient de l'engloutir dans le néant.

Entre deux sanglots accablés, elle entrouvrit son œil droit, semblable à une source intarissable. Celui-ci avait changé sa teinte bleue pour un éclat écarlate, et rayonnait de magie ancienne et puissante.

Comme irrésistiblement attirée par les deux humains qui l'accompagnaient, elle arrêta son regard sur la rangée d'arbres derrière laquelle ils se trouvaient. Grâce à son étude approfondie des traités de magie de la bibliothèque du palais, Renai avait intuitivement compris comment utiliser le fragment de Sangenri logé dans sa pupille, et s'en était déjà servi à plusieurs reprises. Elle s'attarda sur Yayū, car elle avait encore quelques soupçons ; les résultats qu'elle avait obtenus précédemment n'avaient pas endormi sa prudence.

Des lignes de texte s'imprimèrent sur sa rétine, et elle déchiffra les caractères flottants :

"Nom : Yayū Yogen Hanē 
Âge : 17 ans
Date de naissance : 2 mai 256  
Gène magique : oui   Intensité : forte
Taille : 1m87
Cheveux : blonds
Yeux : verts  
Rapport à l'intrigue : aide Renai à retrouver Tenshi et à sortir de NEGI.
Gaucher
Plat préféré : gloubi-boulga
Aime : faire la cuisine, Kodama
Déteste : Kodama"

Elle étudiait ce résumé succint depuis leur rencontre, et ces informations avaient joué un rôle considérable dans la décision lourde de conséquences qu'elle avait prise ce jour-là. Il lui avait éclairé quelques aspects de la personnalité et de la biographie de Yayū, mais beaucoup de zones d'ombre persistaient, notamment à propos de ses motivations et actes passés. Renai avait misé sur lui, parié sur sa sincérité et sa féalité, mais hésitait encore à lui accorder pleinement confiance ; après tout, Kodama était l'amie inconditionnelle de Yoake, et elle-même ne semblait pas l'apprécier. "Enfin, ça dépend des moments..." L'enjeu en valait la chandelle, elle avait choisi de prendre ce risque ; il était trop tard pour faire machine arrière.

Mais un mystère éveillait sa curiosité : que signifiait l'existence de cette "fiche-personnage" et de cette expression équivoque, "rapport à l'intrigue" ? Tout laissait supposer à une œuvre de fiction, ou un jeu-vidéo, mais cela lui paraissait trop étrange pour être vrai. À moins que...

Tou à coup, Renai sursauta en percevant des bruits de pas étouffés par la végétation luxuriante. Elle dissipa net le flux magique qui alimentait le Sangenri, et son œil droit reprit sa couleur azurée, tout en essuyant hâtivement ses larmes.

Une ombre froide l'enveloppa, et elle frissonna ; mais cette sensation de froid ne dura pas longtemps, des bras chaleureux l'entourèrent et elle fut submergée par une vague d'émotions fortes et contradictoires : tendresse, chagrin, colère, impuissance, amertume, bienveillance, tous les troubles que pouvaient éprouver les hommes se mêlaient en un chant muet, à la fois dissonant et euphonique, une mélopée éthérée qui résonait comme un de profundis évanescent plein d'espérance et lui mettait du baume au cœur.

Des gouttes de pluie s'écrasèrent sur la mousse qui tapissait le sol, émettant des sons cristallins alors qu'elles se désintégraient en mille perlettes liquides pour perpétuer le cycle de la vie. Cette averse soudaine rasséréna Renai, qui savourait avec délice l'eau tiède ruisselant sur son visage, le lavant de ses doutes et de sa tristesse.

Elle fut tentée de sourire, mais, craignant de briser la magie – ce qui était justement le cas – du moment et les clichés – elle se plaisait à imaginer qu'elle était devenue l'héroïne d'un roman – , elle n'osa esquisser un geste.

Renai reçut sans mot dire le présent inestimable de la Flamme Parme et sa consolation s'exprimant à travers les éléments, transcendant les simples mots. Toutes deux pleuraient une mère adoptive, une véritable amie. Elles se trouvaient dans une bulle intemporelle qui les isolait hermétiquement de l'extérieur et de ses tourments ; la paroi aérienne qui n'existait que dans leurs esprits s'étiolait peu à peu, jusqu'à se dissoudre complètement lorsque le temps fut venu.

— Hé oh, Kodama, t'arrêtes tes conneries avec la pluie, oui ? Tu préfères manger cru ?

L'apostrophe impatientée de Yayū – non dénuée de bon-sens, toutefois – marqua la fin de cet instant surréaliste.

— Bon, Koko, t'es bien gentille, mais je suis sensé faire quoi, au juste, avec ce bois humide ? reprit son frère, une branche à demi calcinée à la main. Tu ne pourrais pas te rendre utile et allumer le feu ?

Il s'interrompit et considéra l'expression hostile de la jeune femme, avant d'éclater de rire.

— Oui, je sais que tu fais des efforts pour ne pas me tuer depuis le début, mais que tu te retiens par égard pour notre chère Princesse Renai... Pour ma part, je ne peux qu'encourager cette initiative, continue comme ça !

Il s'arrêta net dans sa bravade provocante lorsqu'une sphère enflammée apparut quelques centimètres au-dessus de sa main, enveloppant toute la bûche de sa chaleur infernale. En un clin d'œil, celle-ci avait pris feu et crépitait allègrement en lui dévorant presque les doigts.

— Mais t'es folle !

Dans sa précipitation, il lâcha le brandon, qui s'éteignit rapidement avec l'humidité du sol.

— Il s'est enflammé très vite, remarqua Renai, rendue quelque peu perplexe par cette combustion instantanée. Vous aviez mis du pétrole dessus ?

— Non, c'est à cause de la magie, répliqua Yayū en haussant les épaules indifféremment. Et je la soupçonne d'avoir accéléré le processus à des fins pas très altruistes.

Renai se dérida, amusée malgré elle par ces querelles et boutades incessantes qui se voulaient inamicales, mais les faisaient plutôt ressembler à deux gamins se chamaillant pour des billevesées.


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