Libre comme l'air

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Tenshi détacha les yeux de son travail en soupirant. Elle venait de passer près de quatre heures à disserter sur la crise économique qui ravageait les Îles Layas et la vague migratoire qui en résultait. Son écriture ronde et irrégulière formaient des méandres illisibles sur le papier blanc, mais elle s'en moquait. Les signes tracés par Ren étaient plus élégants et raffinés, à l'image de sa personnalité perfectionniste. Cela avait cependant pour inconvénient qu'elle était largement dépassée par sa sœur en vitesse de rédaction, même en étant plus prompte dans sa réflexion.

Les deux princesses travaillaient toujours côte à côte dans la bibliothèque. Un rayon de soleil tombait sur leur bureau, et le bois était agréablement chaud sous leurs mains.

Renai était encore plongée dans ses pensées, son stylo en suspension dans les airs, le regard perdu dans le vague.

— Tu as bientôt fini ? questionna Tenshi en la poussant du coude.

— Honhon... marmonna-t-elle en guise de réponse.

Tenshi jeta un coup d'œil sur sa feuille raturée.

— Tu ne comptes quand même pas rendre ce torchon à Monsieur Keikoupen ? Ça ne te ressemble pas !

— Je réécrirai.

— Je plaisantais, ta copie est parfaite ! Ne prends pas tout ce que je te dis au pied de la lettre, je te charriais !

Renai mordilla le bout de son stylo-plume en bois, impatientée.

— Qu'est-ce qu'il y a, Ten ? Si tu dois me déranger, va au bout de ta pensée...

Tenshi pinça les lèvres ; sa sœur n'était jamais commode lorsqu'elle était interrompue, et pouvait se montrer agressive.

— J'aimerais sortir un peu, il fait trop sombre ici et ça sent le fauve ! se plaignit-elle. Tu m'accompagnes ?

Renai soupira ostensiblement et posa le capuchon sur son stylo.

— Où as-tu envie d'aller ?

— Je sais pas, dehors. Peu importe l'endroit, tout ce que je veux, c'est un bon bol d'air frais.

— La ville, par exemple ? suggéra Ren.

— Ah oui, bonne idée, c'est jour de marché aujourd'hui, il y aura plein de choses à voir ! s'enthousiasma Ten.

— Je ne viens pas.

— Pourquoi ?

Tenshi était étonnée du refus abrupt de sa sœur, alors que celle-ci venait de lui proposer une destination.

— Je ne souhaite pas être embarquée dans des histoires pas possibles à cause de toi.

Elle pointa l'archère de son stylo.

— La dernière fois, tu as fait un raffut de tous les diables avec ton invocation involontaire de Zeimukansa dans la rue ! Il semblerait que tu puisses utiliser un peu de magie, mais tes lacunes dans ce domaine sont telles que tu ne contrôles pas du tout ce que tu fais ! l'accusa-t-elle d'un air sévère. Et toi, au lieu d'aller t'excuser auprès des gens que tu avais effrayés, tu as filé à la kitan en me laissant me dépêtrer avec la garde ! Je te signale que tu n'as plus le droit de sortir jusqu'à nouvel ordre. Alors non, ne me demande pas d'enfreindre les règles pour tes beaux yeux.

Sur ces mots, la princesse replongea dans sa dissertation, le visage fermé.

— Tu le diras à Maman ? risqua Tenshi prudemment.

Renai ne releva pas la tête, mais ne dit rien ; sa sœur prit cela pour un non, et quitta la bibliothèque, rassérénée.

— Je ferai attention, je ne me ferai pas remarquer.

"Je sors juste quelques instants et je reviens", se promit-elle intérieurement.

Comme à chaque fois qu'elle s'éclipsait sans prévenir sa mère, Tenshi escalada le mur qui clôturait la cour en profitant du vieux prunier qui étendait ses branches par-dessus l'édifice moussu. Elle seule était capable de positionner correctement ses pieds dans les interstices entre les pierres usées par le temps, tout en s'agrippant à l'arbre ; peu de personnes en dehors de Renai étaient au courant de l'existence de ce passage naturel. Un jardinier venait tous les mois tailler les rosiers et les buissons, arroser les plates-bandes et tondre le gazon. Il n'accordait cependant pas autant d'attention aux arbustes que dans les jardins du palais, et le prunier n'avait jamais été entravé dans sa progression. Tenshi l'affectionnait tout particulièrement pour cette raison, car elle trouvait qu'ils avaient ce point commun : une soif de liberté inextinguible.

La jeune princesse se réceptionna sur le sol dur et se frictionna les chevilles, brutalisées par un atterrissage maladroit.

Après avoir passé le premier mur, elle se dirigea vers l'enceinte imposante qui séparait le palais des résidences huppés s'étalant autour jusqu'à l'Aruna. Elle y avait découvert un trou, sans doute creusé par des animaux ou des voleurs des décennies auparavant. Ce passage débouchait sur une ruelle déserte ; jusqu'à ce jour, personne n'avait jamais soupçonné l'existence de ce petit tunnel, bien dissimulé derrière des buissons. Seule Tenshi avait eu la curiosité et l'intrépidité pour explorer de fond en combles tout le palais et ses jardins, elle connaissait les moindres recoins par cœur.

Tenshi ressortit de l'autre côté et épousseta ses vêtements, qu'elle avait choisis communs pour passer inaperçue. Elle avait relevé ses cheveux aux reflets dorés en chignon désordonné ; elle ressemblait ainsi à n'importe quelle adolescente suniane de son âge. Humant l'air frais de mi-avril, elle perçut les effluves sucrés de fruits, ainsi que le brouhaha du marché.

Le marché se tenait sur une place non loin du palais. Elle traversa le pont qui enjambait l'Aruna et pénétra dans les quartiers populaires de Sashinju. La princesse croisa beaucoup de gens qui rentraient chez eux les bras chargés de provisions et de produits frais. Nul ne lui prêta attention ; sa couverture était parfaite.

La place, ovale, était fermée à la circulation trois fois par semaine. Ten fut aussitôt sous le charme : le bruit, les parfums, la foule, tout lui plaisait et lui ravissait les sens. Elle se dirigea résolument vers un étal de fruits et légumes, car c'était ce qui avait le plus éveillé son intérêt sur le trajet. Le commerçant la salua chaleureusement et la pria de regarder sa marchandise de plus près : des fraises rouges et fondantes ; quelques pêches sucrées et embaumant le soleil ; des cerises sauvages, un peu chères mais délicieuses ; des abricots à la couleur éclatante et à la chair tendre, et bien d'autres choses encore. Tenshi ne savait que choisir, aussi prit-elle un assortiment de tout ce qui lui faisait envie. Elle repartit munie d'un petit sac en papier bien rebondi.

Elle s'arrêta également chez un apiculteur pour goûter la première récolte de miel de l'année ; à la confiserie pour rapporter quelques sucreries à Renai, dont elle faisait une consommation immodérée lors de ses séances d'écriture ; au tourneur sur bois, pour acheter une petite figurine de son personnage de film préféré. Elle commanda également une couverture à une tisserande pour Yoake, la fête des mères approchant.

Elle tenait ses achats à la main, mais ceux ci obstruaient son champ de vision, et elle ne voyait pas bien où elle mettait les pieds. Elle heurta une ou deux fois des passants venant à contre-sens, mais s'excusait machinalement, aussi n'eut-elle pas d'ennuis.

Son retour se passa sans accroc ; elle se faufila dans le passage pour retrouver Renai dans la bibliothèque et cacher le cadeau pour sa mère.


Vocabulaire :

Zeimukansa : contrôle fiscal. Ne me demandez pas pourquoi j'ai choisi ce nom pour une espèce d'animaux, je n'en sais rien moi-même. Je trouvais juste ça marrant.

filer à la kitan = filer à l'anglaise (expression "forgée" pour Suna)

keikoupen (蛍光ペン) : surligneur

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