L'Assemblée

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Assise à son bureau, la jeune Impératrice était perdue dans ses pensées. Les yeux tournés vers le plafond nu, elle pianotait sur la feuille couverte par son écriture souple et élégante tout en jouant avec son stylo. Elle entendit à peine la voix tonitruante à l'extérieur annoncer solennellement :

— Son Altesse Impériale, Yoake Tanjun Nayami, Impératrice Suniane, Protectrice des Cinq Provinces et Voix de Sahinju !

Elle fut brutalement ramenée à la réalité lorsque le héraut ouvrit le panneau de bois, révélant une dizaine de personnes agenouillées respectueusement dans le couloir. Tous avaient revêtu leurs tenues d'apparat richement décorées et arboraient des bijoux de prix, comme s'ils devaient se rendre à l'Assemblée...

Yoake regarda sa montre, surprise : elle avait complètement oublié qu'il était l'heure de faire son discours devant les députés et de leur présenter son projet de loi ! Elle se leva en tâchant de garder sa contenance. Elle les convaincrait d'adopter son amendement, quoi qu'il leur en coûte !

Elle s'avança en inspirant profondément, la tête haute, et passa la haie d'honneur formée par les nobles.

"Ces parasites se montrent à chaque fois que je fais une sortie à l'Assemblée, pour mieux me voir échouer... Quelle bande d'empotés. Tous plus hypocrites et inutiles les uns que les autres," pensa-t-elle en les observant.

Elle prit la tête du cortège, et tous la suivirent silencieusement, leurs pas résonnant dans les corridors au sol de pierre froide.

La décoration du palais royal de Sashinju était dépouillée, suivant la volonté de la plupart des reines – à l'époque, elles n'étaient pas Impératrices – qui y avaient vécu au fil des siècles. Sous le règne de Yoake, aucun ornement superflu n'avait été acquis par la famille Nayami, et certains avaient même disparu, vendus pour couvrir ses dépenses personnelles. Ceux qu'elle ne trouvait pas d'une qualité artistique formidable avaient tous connu ce sort.

Lorsque Yoake atteignit enfin les écuries du palais, elle monta dans le coche doré réservé à ses déplacements. Elle exécrait ces trajets en carosse et les évitait autant que possible, mais l'étiquette était stricte et immuable à ce sujet, aussi était-elle bien forcée de s'incliner. Elle avait l'impression d'être enfermée dans une boîte de conserve ambulante et les chaos sur la route l'indisposaient. Elle préférait les grosses cylindrées à moteur vrombissant, mais il lui était formellement interdit de se présenter à l'Assemblée avec. Quelques années auparavant, elle avait fait scandale lorsqu'elle avait fait un détour au volant de sa Astin Marton pour visiter les rues de la capitale. Elle referma la portière et s'installa confortablement sur la banquette moelleuse, puis engagea la conversation :

— Alors, les filles, ça va ?

Les jumelles étaient assises en face d'elle, vêtues elles aussi de leurs plus beaux atours. Les deux sœurs étaient conviées à l'Assemblée sur la demande de leur mère, qui souhaitait leur apprendre l'art de régner. Ce n'était pas la première fois qu'elles l'accompagnaient, mais l'intervention de l'Impératrice était particulièrement importante ce jour-là, aussi étaient-elles toutes un peu nerveuses.

— Oui, si on veut, lui répondit Tenshi en souriant faiblement.

Yoake eut pitié pour l'adolescente, qui elle, était claustrophobe et ne supportait pas d'être emprisonnée à l'intérieur de ce moyen de transport exigu ; elle passait le trajet appuyée contre l'épaule de Renai sans se plaindre. Voir sa fille énergique réduite à une forme prostrée et apathique lui fendait le cœur, mais il n'y avait aucune autre possibilité.

— Écoutez-moi bien, toutes les deux. J'espère que vous avez conscience qu'en nous rendant à l'Assemblée, nous nous jetons droit dans la gueule du loup. Je vous ai déjà parlé du Roi, de la Présidente de l'Assemblée, ainsi que du Garant. Surtout, ne quittez pas votre loge pour aller traîner dans les couloirs. Je m'adresse surtout à toi, Tenshi. D'ordinaire, je n'aurais pas à vous faire cette recommandation, mais à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Plus important encore, ne parlez à personne, quitte à passer pour des mijorées. Tant que vous ne connaissez pas le vrai visage d'une personne, n'écoutez jamais ce qu'elle vous dit ; ne vous laissez pas envoûter par leurs manières, leurs belles paroles. La loyauté, la droiture et l'honnêteté sont des valeurs qui n'existent plus dans l'enceinte de l'Assemblée.

Renai hocha la tête ; elle avait déjà conscience de tout cela, à l'inverse de Tenshi qui comatait, la tête posée sur son épaule, et n'avait pas écouté les rappels de Yoake.

Le temps s'écoula rapidement, l'Assemblée n'était éloignée du palais royal que de deux kilomètres. Yoake, Tenshi et Renai sortirent de la calèche, les deux premières un peu pâles à cause des secousses et de l'espace réduit, mais toujours très dignes.

Elles montèrent les marches recouvertes d'un tapis rouge pour atteindre l'imposant bâtiment. La façade de granit blanc venait d'être restaurée, et les statues et ornements frontaux dardaient sur les nouvelles arrivantes leurs regards figés. Le temps n'avait pas altéré la beauté de cet édifice élevé en l'an deux, peu après la fondation du royaume, deux-cent soixante-et-onze ans plus tôt. Le fronton brisé offrait un tympan sculpté qui représentait un enfant portant un bouquet de lotus, allégorie de Suna. Entre les deux rampants se dressait l'emblème du royaume, une fleur de lotus au centre d'un triangle, symbole de la première reine du royaume, Byakuren Tōshi Nayami et du Sangenri, entité magique puissante où résidait le pouvoir des Garants.

Tenshi et Renai étaient toujours impressionnées lorsqu'elles entraient dans ce monument intemporel et écrasant. Elles se taisaient respectueusement en marchant dans les couloirs aux murs couverts de l'effigie des hommes et femmes les plus illustres de l'histoire. Elles ne les connaissaient pas tous, mais les admiraient également pour leurs œuvres et leur dévouement sans faille à leur patrie. Certains visages leur étaient familiers, et elles se sentaient comme entourées de vieux amis en passant à travers la Galerie des Portraits ; un jeune homme à la fine moustache et à l'air sympathique, un vieillard appuyé sur une canne mais au visage souriant, une jeune fille à la belle chevelure verte, une poétesse au regard mélancolique, un musicien aux cheveux épars, une amirale sur son bateau... Toutes ces personnes, souvent disparues trop tôt, étaient immortalisées à travers leurs peintures ou photos et contemplaient avec bienveillance les jeunes princesses et leur mère, comme pour les encourager.

Lorsqu'elles arrivèrent devant les portes majestueuses de la salle d'audience, l'Impératrice s'arrêta et se tourna vers ses filles.

— Allez vous asseoir dans la loge, comme d'habitude. Ça va bien se passer, vous allez voir. Mon argumentaire est imparable, grâce à votre aide.

— C'est moi qui ai préparé les preuves, Tenshi n'a rien fait, rectifia Renai avec un sourire moqueur.

— Ce n'est pas de ma faute, je n'y comprends rien en politique, moi...

Yoake se pencha et les embrassa sur le front, avant de faire un signe de tête au chargé du protocole, qui ouvrit les battants de bois massif. Elle redressa fièrement la tête et pénétra d'un pas assuré dans l'amphithéâtre, sous les regards peu amènes des députés.

Elle adressa une dernière prière silencieuse à sa divinité protectrice :

"Un discours supplémentaire de changera rien... Mais je ne peux pas rester les bras croisés sans rien faire. Si seulement mes soutiens n'étaient pas intimidés, si seulement les filles n'étaient pas aussi vulnérables, je pourrais... Non, je suis l'Impératrice, pas un tyran désireux d'asseoir son pouvoir par le sang... Ariko, donne-moi la force de rester sur le droit chemin malgré la tentation."

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