Déjeuner familial

7 minutes de lecture

Tenshi quitta la bibliothèque et sortit sur la passerelle avant de descendre quatre à quatre les marches la menant à son aire d'entraînement. Les chambres de Ten et Ren, ainsi que leur bibliothèque, donnaient sur ce petit jardin abrité des regards par un haut mur ; c'était leur paradis secret, une bulle dans laquelle elles pouvaient rester des heures et profiter de la tranquillité.

Sa mauvaise humeur passagère s'évapora instantanément lorsque le soleil d'avril effleura sa peau pâle. Le printemps était enfin là, après un hiver particulièrement rigoureux ; les arbres bourgeonnaient ; des primevères jaillissaient dans le sol meuble ; les oiseaux gazouillaient gaiement. Plus loin, au cœur de la ville, le fleuve Aruna avait dégelé et son niveau fortement augmenté depuis le début de la fonte des neiges.

Chaque année, depuis quatorze ans, Ten redécouvrait cette saison comme pour la première fois et l'appréciait de tout son cœur d'enfant.

Après avoir rassemblé ses flèches, elle les recompta pour s'assurer n'en avoir oublié aucune. Elle en possédait vingt-quatre ; douze haya et douze otoya, les unes effectuant une rotation vers la droite et les autres vers la gauche.

Problème : il n'y en avait que vingt-trois.

L'archère pivota en tâchant de se remémorer les vingt-quatre cibles du jour. Elle aperçut sa flèche manquante fichée dans le tronc d'un vieux prunier ; le tir, sans doute trop puissant, avait transpercé le cercle de paille attaché à une branche de l'arbre et fini sa course dans l'écorce.

Escalader un arbre ne lui faisait pas peur, aussi la jeune battante ne réfléchit pas et entama son ascension. Elle tendit la main pour saisir la tige de bambou, quand son pied glissa sur l'écorce humide de rosée. Déséquilibrée, elle chercha à se rattraper à quelque chose et la seule prise qu'elle trouva fut la frêle baguette, qui, loin de l'aider à se rétablir, céda sous son poids. L'intrépide archère tomba au pied de l'arbre, indemne à part quelques égratignures aux mains et aux bras.

Piteuse, sa demi-flèche à la main, elle regagna sa chambre, voisine à la bibliothèque. Cette dernière lui ressemblait beaucoup, les étagères pleines de livres en moins. Les murs blancs étaient agrémentés d'aquarelles représentant des motifs apaisants, comme des fleurs et des oiseaux. L'ameublement était limité au strict minimum : un bureau sous une des deux fenêtres, un lit avec, à son chevet, une petite table basse ensevelie sous des livres d'histoire et une bonnetière. L'ensemble dépouillé ne donnait pas une impression de luxe, mais plutôt de goût et d'humilité, sans ornements superflus.

Ten jeta un œil à la pendule accrochée face à son lit et déduisit qu'elle avait précisément trois minutes pour se changer, se recoiffer et descendre prendre le déjeuner hebdomadaire avec sa mère et sa sœur.

Elle enfila rapidement des vêtements ordinaires, mais plus raffinés que sa tenue de kyūjutsu. Elle ramena ses cheveux en une tresse qu'elle piqua de primevères cueillies plus tôt, au saut du lit, et fit face à son reflet dans le miroir : elle était présentable. La jeune fille fit une moue circonspecte en apercevant ses mains et ses bras nus écorchés. Impossible de les dissimuler : sa mère dira ce qu'elle voudra, peu lui importait. Sa réaction lorsqu'elle saurait qu'elle avait abîmé son matériel de kyūjutsu l'inquiétait davantage.

Ten descendit lentement les escaliers de marbre, ses pieds nus ne faisant aucun bruit au contact des marches froides. Elle ouvrit prudemment le panneau de papier qui marquait l'entrée de la salle à manger et s'agenouilla en seiza, oubliant qu'elle avait inversé l'ordre des gestes traditionnels.

Sa mère et Ren l'attendaient, déjà attablées.

— Tenshi, tu es pile à l'heure, c'est la première fois depuis le début de l'année. Je te félicite, ma chérie.

La voix harmonieuse de sa mère accueillit Tenshi qui se releva, soulagée qu'elle ne lui fasse pas le sermon habituel sur la ponctualité. Elle rejoignit la table et s'assit sur la chaise libre dotée d'un coussin.

— Et en plus, tu as fait l'effort de te changer ! Cela te va très bien, tu es resplendissante ! Ceci dit, tu aurais pu choisir quelque chose de plus coloré, comme Renai.

Tenshi se tourna vers sa sœur pour apprécier sa tenue : un magnifique kimono bleu aux motifs de fleurs de cerisier qui s'accordait parfaitement avec sa chevelure satinée.

— En revanche, je constate que tu as encore oublié un élément crucial : les chaussures. Tenshi, quand arrêteras-tu de vagabonder pieds-nus ? Tu vas attraper froid ! lui reprocha-t-elle. Ce n'est pas digne de ton rang, tu n'es pas une bohémienne, mais une princesse ! Si tu continues comme ça, jamais tu ne trouveras à te marier !

Ten, piquée au vif, mit le doigt sur un détail qui réduisait à néant tous ses arguments.

— Dois-je te rappeler que si je suis une princesse, toi tu es l'Impératrice ? Et qu'une Impératrice ne se promène pas avec une couverture sur le dos, sinon elle ne trouvera jamais à se marier ! répliqua-t-elle d'un air triomphant.

En effet, leur mère, dirigeante de Suna, avait repoussé de nombreux prétendants et désespérait de trouver avant ses trente ans un mari à son goût et avec qui partager sa passion pour les couvertures. C'était naturellement vite devenu un sujet de dérision de la part des jumelles.

Ren, prêtant peu d'attention à la querelle de sa famille, avait entamé le plat dans son assiette, avec le flegme qui lui était propre.

— C'est différent, se défendit leur mère, je suis l'Impératrice, donc je fais ce que je veux. Et ça inclut pouvoir m'envelopper dans une couverture quand j'ai froid.

— Tu as toujours froid, et on est en avril dans une maison chauffée, je me demande ce que tu ferais si tu étais dans le désert de glace de Shimo...

— Je mettrais ma couverture.

"Faites ce que je dis, pas ce que je fais," songea Renai en riant intérieurement.

Renonçant à contredire sa mère, murée dans une attitude enfantine, Tenshi commença elle aussi à manger.

— Qu'est-ce que vous avez fait ce matin, les filles ? demanda la jeune femme après un moment de silence.

— Entraînement, répondit l'archère en mâchant.

— Ne parle pas la bouche pleine, Ten, la corrigea-t-elle. Et toi, Renai ?

— J'étais à la bibliothèque, dit laconiquement sa jumelle.

— Encore ? Tu devrais sortir un peu plus, je te trouve le teint pâle. Un peu d'air frais te ferait le plus grand bien ; pourquoi ne ferais-tu pas du kyūjutsu avec ta sœur ?

— Elle est trop forte pour moi et puis, depuis qu'elle a passé son grade de maître archer, elle tire dans tous les sens comme une folle.

— Ce n'est pas tout à fait ça, rectifia Ten. Je trouve mon propre style.

— Formidable ! s'enthousiasma leur mère. À ce propos, c'est ton "style" qui impose de se mutiler les bras ?

Les véritables ennuis commençaient pour Tenshi : sa mère avait remarqué ses égratignures, l'heure fatidique où elle devrait lui avouer avoir cassé une de ses flèches avait sonné.

En rougissant, elle se tortilla sur sa chaise.

— Eh bien... Il se trouve que j'ai tiré un peu trop fort, et la pointe s'est plantée dans le prunier. Je suis montée pour la récupérer, et ... crac.

— Peux-tu préciser ta pensée ?

— La tige s'est cassée. Désolée.

Les yeux rivés sur son assiette, Ten attendit la réprimande qui tardait à venir.

— C'est tout ? fit sa mère en haussant les sourcils, avant de rire doucement.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Tenshi, rendue perplexe par cette réaction inattendue.

— Je t'imagine bien te cramponnant à ta flèche pour ne pas tomber ! répondit-elle en riant de bon cœur.

— Elle est trop lourde, c'est pour ça qu'elle s'est cassée, plaisanta Ren, gagnée par le fou-rire maternel.

— Si ç'avait été toi, tu n'aurais même pas pu monter sur la branche ! répliqua Tenshi, vexée.

— Je rigole, la rassura sa sœur avec un clin d'œil.

La joyeuse petite famille finit son repas dans la bonne humeur. Quand elle eut vidé son assiette et avalé une dernière gorgée de café, l'Impératrice se leva et s'excusa :

— Je vous laisse, j'ai une affaire urgente à régler. Une tentative d'assassinat à Kaishinju, ou quelque chose du même acabit. À ce soir, les filles !

— À plus tard, maman ! la salua gaiement Tenshi.

Renai, quant à elle, se tut. Contrairement à sa sœur, elle avait du mal à appeler "maman" une femme qui n'avait que douze ans de plus qu'elles.

En effet, la souveraine de Suna était une jeune femme de vingt-six ans, qui partageait la couleur claire de ses cheveux et ses grands yeux bleus avec ses filles adoptives. Le sujet de leur parenté était tabou ; quelques années auparavant, les jumelles avaient posé la question, s'étonnant de la jeunesse de celle qu'elles considéraient comme leur mère, mais celle-ci avait eu l'air d'en souffrir. Depuis, aucune des trois jeunes femmes n'avait abordé ce sujet, d'un accord tacite.

Ce jour-là, la reine leur avait révélé qu'elles étaient en fait ses nièces, les filles de sa sœur aînée, décédée d'une insuffisance respiratoire. À sa mort, elle les avait adoptées et élevées comme ses propres filles, malgré leur faible différence d'âge.

— Vous pourriez rendre visite à Papy, je suis sûre qu'il en sera très heureux, il raffole de ses petites-filles ! leur lança-t-elle avant de sortir, sans vraiment respecter l'étiquette.

Ten et Ren sourirent en acquiesçant ; bien que l'Impératrice ne soit pas leur mère biologique, un lien filial profond les unissait : Tenshi avait hérité de son caractère turbulent et de son non-respect des règles de bienséance, que ce soit volontaire ou non, tandis que Renai avait son côté studieux et travailleur.

Après le déjeuner, les deux sœurs se retrouvèrent dans la chambre de Renai pour une partie endiablée de SNK, Super Nano Kars, avant de filer dans leur salle de classe où elles étudièrent les mathématiques et la littérature suniane.

La journée s'acheva dans la bonne humeur autour d'un pot-au-feu dégusté en compagnie de leur grand-père dans sa petite maison au cœur de la capitale, son refuge lorsqu'il n'était pas au loin en train d'explorer des grottes et des souterrains.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 13 versions.

Recommandations

TeddieSage
Blog sentimental et personnel, sans horaire fixe.

Salut. Moi c'est Danny ou si vous préférez, Teddie. Pour une présentation plus complète, lisez le premier article. Je tenais juste à vous remercier d'avoir pris la peine d'ouvrir cette page, au cas ou vous souhaitiez mieux me connaître.

Ce blog n'est pas tout le temps joyeux. La vie m'a rendu malade, mais le confinement est en train de m'achever. Ceci sont mes confessions les plus intimes et je m'ouvre à vous, dans l'espoir de rejoindre quelqu'un qui aussi souffrirait en silence. Bienvenue dans mon cerveau. Vous trouverez parfois des passages légers, mais cet ouvrage se veut avant tout thérapeutique.

Les commentaires et annotations sont fermés. S'il vous plaît, ne faites pas trop attention aux nombreuses fautes et répétitions. Je n'écris pas tout ça dans le but de le faire éditer. Si vous souhaitez communiquer avec moi, je vous prie de le faire en privé. Je ne vise personne dans mes propos, je parle surtout de manière générale. Par contre, parfois je n'aurais pas le choix de répondre indirectement à des questions qu'on me pose, afin que certaines personnes puissent comprendre mon opinion sur certaines choses. En général, je ne mords pas.

Ce blog contient du langage grossier par moments. C'est un endroit pour me défouler, car j'en ai grandement besoin. Si je juge que mes articles posent problèmes, je passerais le tout en privé et partagerais son accessibilité qu'à des gens de confiance. Merci de votre compréhension.

Si le cœur vous en dit, sachez que vous pouvez désormais m'envoyer des dons ou des pourboires par PayPal. Permission accordée par les admins.

https://www.paypal.me/teddiesage
503
0
0
346
Défi
Zosha
C'est de la folie, j'ai pas du tout le temps, mais ça va quand même être marrant, let's try !

Les textes seront courts.... comme beaucoup de mes textes, finalement xD
15
40
9
5
Défi
5
2
0
0

Vous aimez lire KagomeAohane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0