Piña-colada

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— Atchoum !

— À vos souhaits, Miwaku.

— Merci, renifla-t-elle.

Awa souffla sur ses mains pour les réchauffer, puis prit une petite gorgée de la boisson blanchâtre et mousseuse contenue dans le verre en face d'elle.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda son interlocuteur, un homme à la longue barbe hirsute, au visage ridé, au dos voûté et aux cheveux longs et emmêlés.

— Une piña-colada, répondit-elle la bouche pleine du cocktail à la noix de coco.

— Ne serait-il pas préférable, dans votre état, de ne pas consommer d'alcool et de boire une tisane ?

— Non.

— Avez-vous au moins l'âge légal pour boire de l'alcool dans les établissements publics ? poursuivit-il.

Awa le regarda de travers, l'air méprisant et agacé.

— Je suis peut-être petite, mais j'ai dix-sept ans, monsieur, répliqua-t-elle sèchement.

Ses yeux bleus froids encadrés par de courts cheveux noirs lançaient des éclairs et, si le regard pouvait tuer, l'homme serait tombé raide mort, aussi sûrement que si elle l'avait poignardé. D'ailleurs, ce n'était pas l'envie qui lui manquait.

Ils se trouvaient dans un bar animé d'un quartier défavorisé de Kaishinju, et où les conversations allaient bon train. Ce cabaret était pour tous les nokemonoya, les parias dont le travail ne pouvait pas tout à fait être qualifié de légal, un lieu de rassemblement où ils échangeaient sur leurs missions et rencontraient leurs clients venus des quatre coins de Suna.

La serveuse, une jolie jeune fille de dix-huit ans répondant au nom de Kagami Asagao Vermilion, connaissait chacun de ses consommateurs et aimait s'asseoir avec eux pour écouter le récit de leurs aventures. Cependant, elle avait toujours évité Awa, et ne lui adressait la parole qu'au moment de passer commande, depuis que celle-ci lui avait montré sa collection d'ongles en lui demandant si elle pouvait y ajouter les siens ; tout autre qu'Awa se fut interrogé sur la raison de cette attitude, mais elle-même s'en moquait éperdument.

— Vous faites peur avec cette barbe mappemonde, déclara-t-elle soudainement à son interlocuteur.

— Que voulez-vous dire par "mappemonde" ?

— En gros, c'est moche.

— Ah bon ? s'étonna-t-il sincèrement. J'ai pourtant pris l'apparence que je devrais avoir dans quarante ans, et je suis sûr de ne pas m'être trompé.

— Si c'est le cas, alors dans quarante ans vous serez affreusement moche. Vous auriez pu vous absinthiser.

Le vieil homme ne releva pas l'insulte, encore sidéré par la franchise brutale et le vocabulaire étrange d'Awa.

— Il me fallait bien une couverture, se justifia-t-il, tout le royaume connaît mon identité...

— Pas moi, le coupa Awa en trempant ses lèvres dans sa piña-colada.

— De plus, il aurait été inconvenant de ma part de fréquenter ce genre d'endroit. On m'aurait immédiatement soupçonné de trahison, continua-t-il sans se soucier de l'intervention d'Awa.

— Parce que ce n'est pas de la trahison, ce que vous faites ? releva-t-elle. Et que voulez-vous dire par "ce genre d'endroit" ? À partir du moment où vous envoyez une requête aux "gens comme nous", nous sommes sur un pied d'égalité, vous, vos petites manières et moi !

Ses yeux s'étaient de nouveau embrasés, et ses pommettes rougissaient ; Awa haïssait cet homme et son dédain envers elle, son sentiment de supériorité et son mépris des usages des nokemonoya.

— Objectivement, ce n'est pas de la trahison que de tuer une herboriste quelconque. Dois-je vous rappeler que vous avez beaucoup déçu mes attentes en échouant ? Ne me faites pas rire : une gamine, qui ne sait pas se battre et ignore même qu'elle est visée ? Comment avez-vous pu la rater ?

— Elle avait un garde du corps, répondit froidement Awa. Et il a piétiné les codes du duel en faisant intervenir une troisième personne qui m'a droguée.

Lorsqu'Awa avait ouvert les yeux, elle était allongée sur le pavé, à l'endroit même où elle avait perdu conscience, et elle était trempée jusqu'aux os. Les gouttes de pluie gelées tombaient en bataillons serrés en transperçant ses habits de tissu noir et blanc.

Les blessures que lui avait infligées le garçon de Yumekawa avaient été recouvertes d'un cataplasme de plantes et soigneusement bandées.

Tout son corps était engourdi par le froid, et elle grelottait.

Après qu'elle avait retrouvé le plein usage de ses sens, elle s'était relevée en vacillant, l'esprit encore brouillé par le sédatif.

— Quel enfoiré, avait-elle craché en se remémorant la fin de son duel.

Si ça n'avait tenu qu'à elle, elle serait immédiatement partie à la recherche du traître et l'aurait traqué sans relâche jusqu'à ce qu'elle ait pu lui arracher un par un tous ses ongles et lui couper les phalanges.

Non, ce n'était pas assez cruel ; elle lui aurait brûlé les yeux, puis lui aurait lentement, très lentement, coupé la tête avec un canif rouillé. Cela aurait été un châtiment digne d'un traître aussi méprisable que lui.

Elle avait souri férocement et ses yeux avaient brillé d'une lueur étrange et démente, alors qu'elle s'imaginait avec délectation ce qu'elle lui infligerait.

Seulement, elle ne connaissait pas son nom, l'unique renseignement qu'elle avait sur lui étant son affiliation à Yumekawa.

Peu importe, son tour viendrait bien assez tôt ; il lui serait aisé d'obtenir son nom et son adresse, et de se venger.

Awa avait alors éternué : elle avait fini par attraper un rhume en restant plantée sous la pluie battante.

En reniflant, elle avait sorti de sa poche de pantalon une oreillette, qu'elle avait accrochée autour de son oreille ; la musique, stockée sur le petit appareil, était entraînante et l'avait mise de meilleure humeur.

Après avoir vérifié que son jitte se trouvait bien le long de son mollet droit, Awa s'était mise en quête du bar où elle avait rendez-vous avec son client pour lui faire son rapport.

Transie, elle avait marché jusqu'au Chez Vermilion, où elle était attendue.

— Vous n'avez pas respecté votre part du marché, et je serais donc en droit de déposer une réclamation auprès de votre clan. Cependant, j'aimerais vous laisser une seconde chance, Awa Miwaku Yūbi, déclara le vieillard qui se trouvait être son commanditaire en interrompant son flash-back.

— Ne m'appelez pas par mon nom complet, je déteste ça. Que voulez-vous dire par "seconde chance" ?

— Un autre contrat. Cette fois, j'aimerais que...

— Je vous arrête tout de suite. Vous n'êtes pas sans savoir qu'un membre de Hakujin n'est pas autorisé à accomplir deux missions pour la même personne ou société ? Êtes-vous à ce point berné, ou avez-vous tout simplement décidé que les règles ne s'appliquaient pas à vous ? Dans tous les cas, vous êtes bien imprudent d'avoir la loutre-suicidance de me donner des ordres et de vous asseoir sur le code des nokemonoya.

Awa toisa l'homme, impressionnante dans sa fureur malgré sa petite taille ; celui-ci soutint son regard glacé sans sourciller.

Illetrée, inculte, Awa adorait formuler des phrases cousues de termes savants dont elle ignorait souvent le sens ; dès lors qu'elle entendait un mot qu'elle jugeait élégant, elle l'employait à tort et à travers en l'écorchant la plupart du temps.

Mais l'homme qui lui parlait n'était pas du genre à être désarçonné si facilement.

— Dois-je vous rappeler que vous n'avez pas accompli à proprement parler le travail que je vous avais donné ; à ce titre, vous ne pouvez refuser d'exécuter la suite de la mission que j'avais prévu de vous confier, énonça-t-il posément.

— Vous jouez sur les mots. Vous autres, gens qui êtes mieux blottis que nous, pensez toujours pouvoir nous prouver que vous savez tout mieux que tout le monde. Mais je connais les règles, et je m'y tiendrai ! Je vais vous faire une confidence. Écoutez bien, car cela ne m'arrive pas souvent d'en arriver à une telle extrémité.

— Je suis tout ouïe.

— Plus je vous écoute, et plus j'ai envie de vous arracher les boyaux et de vous les faire avaler, lui exposa Awa, un large sourire fanatique peint sur le visage.

— On ne m'avait pas menti à votre sujet, vous êtes... spéciale. Je me demande à quoi ressemblent vos amis de Hakujin, s'ils sont tous comme vous ou s'ils sont plus raisonnables... Mais, ma foi, vous pourrez toujours essayer, une fois que vous aurez tué la reine, déclara l'homme calmement.

Awa s'étouffa avec sa piña-colada et fut prise d'une quinte de toux ; après avoir repris sa respiration, elle demanda, toute rouge :

— Yoake Tanjun Nayami ? L'Impératrice de Suna, Yoake Tanjun Nayami ? Vous voulez rire !

— Absolument pas.

— Vous me faites marcher, insista-t-elle, hilare.

— Ce n'est pas dans les habitudes.

— Mais enfin, il est de nothovariété publique qu'elle a été diplômée de l'École de Magie Supérieure, en plus d'être maître en aikidō et en kenjustsu !

— Vous l'êtes aussi, mais passons.

— Je n'accepterai pas ce contrat, assura-t-elle fermement.

— Écoutez, si vous réussissez, vous pourrez me faire ce que vous voudrez. Cela inclut me faire avaler mes boyaux.

Le visage d'Awa s'éclaira et se fendit d'un large sourire, qui se fana aussi vite qu'il était apparu.

— Je vous avoue que votre proposition est très alléchante, j'en ai l'eau à la bouche. Cependant, je m'en suis toujours tenue au code de Hakujin : tuer, ne pas se mêler de ce qui ne nous regarde pas, reverser dix pourcents de nos gages au village, et ne pas travailler deux fois pour la même personne.

— Miwaku, connaissez-vous le sens figuré ? interrogea l'homme, amusé.

— Il existe un nouveau sens pour aller d'une ville à une autre ? Je n'étais pas au courant, j'irai me renseigner à la gare ; qui sait, peut-être que ce troisième sens sera plus rapide...

— Il est utilisé pour faire des métaphores. Des comparaisons, si vous préférez, expliqua-t-il, sidéré par tant de bêtise et de naïveté.

— Ça, je connais ! J'aime bien comparer les ongles des gens : courts, longs, vernis ou pas... Je les range dans des petites boîtes, comme ça ils ne s'abîment pas.

— Intéressant. Le sens figuré sert plutôt, disons, à faire des blagues, en utilisant le deuxième sens d'un mot.

— Vous me perdez avec vos hisoires de déplacements des mots : ce ne sont pas des moyens de transports, si ? Mais, continua-t-elle, qu'est-ce qu'une blague ? Une nouvelle sorte de bague ? D'ailleurs, regardez, moi j'en ai une avec des piquants et du poison : les gens qui se blessent dessus meurent en quelques minutes, c'est très amusant.

Awa avala d'un trait son piña-colada et le whisky à peine entamé du vieil homme, puis se leva prestement en s'essuyant la bouche d'un revers de manche.

— Ce fut un plaisir de discuter avec vous.

— Êtes-vous vraiment décidée à refuser mon offre ? Je peux vous donner plus d'argent... voulut-il la retenir, mais en vain.

— L'argent ne m'intéresse pas. Comme dit le proverbe, "L'argent ne fait pas le bonheur, mais la souffrance des autres, oui !" Je vais donc me mettre en quête de ce jeune homme qui fut si désopilant envers moi tout à l'heure, promit-elle d'un air sanguinaire.

— Dans ce cas, il ne reste plus qu'à abandonner et vous souhaiter bonne chasse.

— Vous en voudrez un morceau ? Je peux vous mettre les oreilles de côté, si vous voulez. Je les revends toujours, elles ne sont pas aussi belles que les ongles.

— Non merci, ça ira.

Le vieil homme se força à prendre un visage et une voix affables jusqu'à ce qu'Awa fut sortie du bar en chantonnant.

Il sembla ensuite se concentrer intensément et fronça les sourcils tout en traçant des lettres sur la table en bois.

Quiconque ayant lu ses pensées ou observé ses mains aurait pu décrypter les phrases suivantes :

"Tout s'est passé comme prévu, elle a refusé, on se tient au plan A ; fais attention, elle est folle à lier, elle sera difficile à contrôler."

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Salut. Moi c'est Danny ou si vous préférez, Teddie. Pour une présentation plus complète, lisez le premier article. Je tenais juste à vous remercier d'avoir pris la peine d'ouvrir cette page, au cas ou vous souhaitiez mieux me connaître.

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