Ennui et dessin

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Kuramoya Migaru Naisho, un jeune membre de Yumekawa à Kaishinju, avait mis la main sur une étrange lettre. L'écriture souple portant le cachet de l'Impératrice était accompagnée d'un ordre de mission signé mademoiselle Tsukiyama.

Kura, diminutif usuel de son prénom qu'il jugeait trop long, était un jeune homme de seize ans aux cheveux rouges ocrés ; ses yeux ambrés étaient cachés derrière des lunettes de soleil, signe distinctif de son appartenance à Yumekawa. D'autres, plus discrets, étaient également visibles : quelques piercings remontant le long de son oreille gauche, ainsi qu'un "Y" tatoué sur son poignet, suivi de son grade actuel, comme une carte d'identité.

Grâce aux nombreux services qu'il avait rendus à son clan en quatre ans, Kura était devenu second lieutenant, soit le troisième membre le plus important de sa communauté.

Il portait des vêtements sombres, presque noirs, car il avait ordre de ne pas attirer l'attention sur lui. Il avait été mandaté par la reine elle-même afin de servir de garde du corps secret à une herboriste.

"Drôle d'idée," avait-il pensé au premier abord. En relisant la lettre, son regard avait glissé sur le nom et l'adresse de l'herboriste en question. Le nom ne lui évoquait rien, mais il se souvenait être déjà passé devant sa boutique alors que, son carnet sous le bras et son crayon sur l'oreille, il déambulait dans la ville à la recherche d'un modèle qui accepterait de lui donner quelques idomas en échange de son portrait.

Selon mademoiselle Tsukiyama, chef du clan, elle était menacée par le clan d'assassins Hakujin, qui était implanté dans la ville portuaire de Kaishinju, comme à peu près partout ailleurs.

Perdu dans ses pensées, Kura parvint à la boutique indiquée peu avant son ouverture ; il avait emmené son carnet de dessin ainsi qu'un crayon et un correcteur.

Il s'assit sur le pavé en face de l'échoppe, releva ses lunettes de soleil et retira sa veste noire : le printemps commençait à se faire sentir et ses vêtements d'hiver devenaient trop chauds et suspects pour la saison.

Sa couverture était parfaite : il se ferait passer pour un simple artiste de rue et pourrait ainsi gagner quelques idomas tout en gardant un œil sur sa protégée.

Bien que sa situation financière se fut nettement améliorée depuis son intégration de Yumekawa, il dessinait toujours pour le plaisir ainsi que pour envoyer anonymement ses quelques économies à sa mère. Parfois il lui arrivait aussi de les distribuer aux plus démunis que lui, suivant le dogme yatoïste ; il s'y était converti au contact de ses nombreux compagnons issus des Îles Layas, un petit archipel au large des côtes sunianes. Lui qui était si réticent à aller prier avec sa mère à la bibliothèque lorsqu'il était encore animartiste, il était contre toute attente devenu un fidèle très fervent. Depuis sa conversion au yatoïsme, Kura observait strictement les commandements de Yato, sauf ceux concernant l'achat d'objets porte-bonheurs supposés porter chance qu'il trouvait absurde. Des rumeurs circulaient, selon lesquelles Yato ne serait qu'un chômeur en jogging qui se serait auto-proclamé dieu. Cependant, la Grande Prêtresse Yohiri ainsi que Kineyu, qui avaient le privilège de côtoyer le dieu quotidiennement et faisaient office d'intermédiaires entre lui et les fidèles, assuraient avec véhémence que ces calomnies étaient absolument fausses. Kura n'y prêtait qu'une oreille distraite, préférant s'en tenir à faire le bien autour de lui lorsqu'il le pouvait.

Une dernière fois, il relut la lettre de l'Impératrice qui avait le mérite d'être claire : Kura ne devait avoir aucun contact avec l'herboriste, et celle-ci ne devait surtout pas avoir conscience du danger qu'elle courait.

Ces ordres lui convenaient, il n'avait pas particulièrement envie d'avoir affaire à elle.

Quelques minutes passèrent, la rue piétonne où il se trouvait était toujours déserte. Huit coups sonnèrent à l'horloge de l'école voisine ; les volets et la porte de l'herboristerie s'ouvrirent alors, et quelqu'un sortit disposer des étals de plantes en pots sur la devanture.

Kura compara celle qui s'affairait devant la boutique à la description qu'il avait reçue : une adolescente de quinze ans, de longs cheveux bruns relevés en queue de cheval, une peau ambrée et des yeux noirs en amande ; la fille en face de lui correspondait au portrait qu'on lui en avait fait. Ses traits étaient caractéristiques du peuple Layash, sans pour autant être aussi accentués. Il songea que dans ses veines devait couler un sang métissé layash et sunian.

L'espace d'un instant, il se prit à se demander pourquoi une fille aussi banale était menacée par Hakujin, sans même le savoir. Il chassa aussitôt cette pensée : cela ne le concernait pas. La devise des membres de Yumekawa faisait office de règle : "Silence, neutralité, volonté" et, pour sa part, il préférait jouer la carte de l'ignorance ; ne pas se montrer trop curieux lui évitait de mettre le nez dans des guêpiers inextricables. D'une manière générale, lorsqu'il était en mission, il appliquait à la lettre l'expression "muet comme une tombe".

Les heures passèrent, la ville s'anima et les passants commencèrent à envahir les rues.

Pour tromper son ennui, Kura dessinait la jeune herboriste brune, qu'il trouvait plutôt jolie. Elle virevoltait d'étal en étal, conseillait ses clients, discutait avec eux des derniers ragots, les redirigeait vers la partie intérieure de la boutique ; son dynamisme était un peu étourdissant, elle ne tenait pas en place plus de quelques secondes.

Kura avait du mal à réaliser son portrait, déstabilisé par ce modèle si remuant.

La jeune vendeuse ne semblait pas le remarquer, ou alors avait tout simplement décidé de l'ignorer.

Kura s'ennuyait, mais se consola en voyant les quelques idomas lâchés par des passants pressés, pensant qu'il mendiait. Au moins aurait-il de quoi manger le soir, et sans trop s'être fatigué !

— Hé, Kura !

Il leva la tête, surpris, et rencontra le regard enjoué de Kagami, jeune gérante d'un bar des environs avec qui il avait pour habitude de déjeuner. Il se rappela soudain qu'il avait oublié de la prévenir de sa mission...

— Salut, Kagami ! répondit-t-il en se mettant sur ses pieds.

— Je t'ai enfin trouvé, espèce d'idiot ! s'exclama-t-elle en faisant la moue. Tu aurais pu me dire où tu était parti, je t'ai cherché partout !

— Désolé, je n'y ai pas pensé...

La jeune fille soupira, amusée.

— Tu es toujours aussi tête en l'air, Kura... Si tu avais quelque chose d'important à faire, il aurait suffi de me le dire, je ne t'aurais pas embêté... Tiens, ton repas !

Elle lui tendit une boîte ovale enveloppée dans un carré de tissu, qu'il accepta avec reconnaissance.

— Je peux rester manger avec toi quand même ? interrogea Kagami timidement.

— Oui, bien sûr. Assieds-toi là.

Kura lui désigna sa veste, posée à côté de lui sur la chaussée.

— Qu'est-ce que tu dois faire cette fois ? demanda-t-elle, une fois installée.

— Surveiller une fille et m'assurer qu'elle ne se fasse pas trucider par Hakujin.

— Qui ? Elle ?

Kagami pointa un doigt vers une femme aux cheveux rosés qui expliquait quelque chose à son apprentie au sujet d'une des plantes de l'étalage.

— Non, répondit Kura. L'autre, la petite. Et ne les montre pas comme ça, il ne faut pas qu'elle soit au courant que je les observe.

— Excuse-moi.

Elle détourna rapidement le regard et mangea en silence le contenu de son propre panier-repas.

— Bon, je ne vais pas te déranger plus longtemps, je file ! le salua-t-elle en se levant.

— Tu viendras ce soir aussi ?

— Oui, si tu veux ! Je passerai quand j'aurai fini mon travail, d'accord ? Tu ne bouges pas d'ici de toute façon, non ?

— Non, je sens que je suis condamné à rester sur ce trottoir comme un clochard... Merci pour le repas en tous cas, c'était délicieux !

— Merci ! À plus tard !

Kagami lui fit un signe de la main et disparut au coin de la rue, laissant Kura seul avec ses pensées.

Le soir venu, il avait les jambes engourdies de ne presque pas avoir bougé de la journée. Il avait bien fait quelques allers et venues devant la boutique, mais sans trop s'éloigner de peur de perdre de vue sa protégée. Kagami était revenue, comme promis, mais elle avait dû partir plus tôt que prévu pour récupérer un paquet d'ordres de missions de mademoiselle Tsukiyama arrivés dans la journée à Kaishinju.

L'air se rafraîchit avec la venue de la nuit, et Kura enfila sa veste.

"Je suis tellement loin de chez moi... Flemme de rentrer. Je vais dormir ici."

Les jours défilèrent, longs et monotones. Rien ne se passait. L'herboriste soignait, Kura dessinait. De temps en temps, Kagami venait colorer un peu son quotidien.

Plus il observait la jeune fille s'activer, plus il l'admirait pour son savoir et sa patience. Il avait changé d'avis à son sujet ; à présent, il aurait bien aimé aller lui parler. Seulement, l'interdiction formelle dans sa lettre d'affectation faisait obstacle.

Alors, Kura continua à dessiner l'herboriste sans rien dire.

Environ une semaine après le début de son travail, alors qu'il s'était installé plus à son aise pour faire semblant de somnoler, son instinct l'avertit d'un danger tout proche. Des pas légers, une démarche féline, une voix enjôleuse. Il ouvrit un œil fauve, puis l'autre, mais ne remarqua rien d'autre qu'une jeune femme aux vêtements blancs et noirs et aux courts cheveux d'ébène discutant avec l'herboriste. Rien d'anormal.

Soudain, une bourrasque printanière souffla sur la ville, chargée des embruns et des effluves salés de la mer Kaichō, et Kura écarquilla les yeux, le souffle court : le vent avait légèrement soulevé les cheveux de la jeune femme, dévoilant un tatouage en forme de poignard sur sa nuque.

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