Flèches et plume

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Vocabulaire :

Kyūjutsu : de "kyū", arc et "jutsu", art, technique

Keikogi : veste utilisée pour les sports en -dō, kyūdō (la version actuelle du kyūjutsu), kendō, judō etc. Elle se ferme sous le bras avec des liens.

Hakama : pantalon large

Obi : ceinture pour les kimonos et autres vêtements traditionnels, portée par les hommes aussi bien que les femmes.

Seiza : façon traditionnelle de s'assoir au Japon, notamment dans les arts martiaux, la calligraphie, l'ikebana, ou encore la cérémonie du thé. Dans cette position, la personne est assise sur ses talons avec les chevilles en V.

*****

Les flèches tourbillonnaient dans les airs avec un sifflement, suivi d'un bruit sec. Les traits, décochés avec dextérité, atteignaient infailliblement leurs cibles. Rapidement, la tireuse repoussa une mèche châtain qui la gênait, avant de bander une fois de plus son arc d'une main sûre.

De la sueur perlait sur son front ; le front marqué de plis de concentration, elle bondissait vivement à la recherche d'angles de tir de plus en plus incongrus. Pirouettes, demi-tours, les figures les plus difficiles étaient un jeu d'enfant pour celle qui était passée maître en kyūjutsu à l'âge de quatorze ans.

Elle faisait corps avec son arc et dansait avec ses flèches sur son terrain d'entraînement. Il s'agissait d'une cour rectangulaire bordée de parterres de fleurs multicolores et de quelques vieux arbres majestueux, et ceinturée par un mur de pierre jaune.

Elle se saisissait de plusieurs flèches à la fois et enchaînait les tirs avant d'avoir à piocher une fois de plus dans le carquois qui battait ses cuisses. Ayant décoché tous ses traits, elle porta de nouveau la main à la taille, mais ne rencontra que du vide.

Dépitée que son entraînement se fut achevé aussi rapidement, elle s'essuya le front avec la manche courte de sa veste de sport, un keikogi. Le reste de sa tenue traditionnelle d'archère se composait d'un large pantalon noir – le hakama – et de l'obi conventionnel assorti.

Selon les codes du kyūjutsu, elle s'agenouilla en seiza – la position jugée la plus élégante au pays de Suna – pour retirer son gant de cuir à trois doigts. Elle resta dans cette posture peu confortable quelques instants, le temps de reprendre son souffle et de ralentir les battements effrénés de son cœur.
Lorsqu'elle se leva, elle épousseta son hakama et alla enfiler ses sandales qu'elle portait pieds nus – ce qui lui était souvent reproché, car jugé indigne de son rang. Malgré ces remarques, la jeune archère vivait selon ses propres règles, qui ne correspondaient pas toujours à celles édictées plus de trois siècles auparavant. Elle s'y astreignait néanmoins le plus possible pour ne pas trop faire honte à sa mère qu'elle aimait de tout son cœur.

Le sourire aux lèvres, elle se saisit de son arc et son gant, puis monta un escalier en pierre qui l'amena sur une passerelle directement accolée au mur de sa demeure et sur laquelle donnaient les principales pièces de l'étage.

Elle dépassa sans ralentir la porte de sa chambre et celle de sa mère ; son pas alerte résonnait sur le plancher de bois ciré abrité par une avancée du toit. Elle ouvrit à la volée la porte suivante et se dirigea vers le fond de la bibliothèque, où l'attendait un sofa moelleux sur lequel elle s’affala.

La pièce était plutôt spacieuse et claire, mais dégageait une atmosphère oppressante du fait des hautes étagères débordantes de livres qui s'y dressaient. Deux larges portes-fenêtres illuminaient l'endroit, faisant danser sur les murs blancs les reflets ondulants des feuilles printanières. La décoration simple des cloisons contrastait avec les corniches ornementées des bibliothèques de bois sombre. Au centre de la pièce se trouvait une table, elle aussi agrémentée de motifs floraux harmonieux.

À cette table était assise le sosie parfait de l'archère, à la différence près que ses cheveux châtains étaient noués par un ruban, là où la seconde les retenait en chignon lorsqu'elle s'entraînait.

Vêtue d'un short et d'un large pull, l'adolescente lisait un volume épais tout en prenant des notes à la lumière tamisée d'une lampe phytolumineuse. Absorbée par sa lecture, elle ne releva pas la tête lorsque sa jumelle fit irruption.

— Ten, tu vas abîmer le sofa si tu t'allonges dessus alors que tu es en nage.

N'obtenant pas de réponse, elle finit par se retourner sur sa chaise et constata que la jeune archère s'était assoupie. Elle sourit, attendrie par le visage serein, presque béat.

En soupirant, elle se leva et ramassa les affaires éparpillées autour du sofa. Patiemment, elle enduisit la corde de l'arc de résine de pin et la frotta avec une semelle en fibres, avant de poser l'ensemble sur son support ; elle sécha ensuite le gant de cuir et le rangea dans son étui de tissu.

Considérant le porte-flèches vide, elle grimaça :

"Je parie qu'elle a encore laissé toutes ses flèches sur le terrain d'entraînement. C'est pas possible, elle ne prend vraiment pas soin de son matériel ! À croire que c'est moi le maître du kyūjutsu... Et puis, quand apprendra-t-elle à se tenir correctement ‽"

Ten, épuisée par son entraînement intense, ronflait à présent, la bouche grande ouverte et un filet de bave au coin des lèvres. Elle avait un don pour s'assoupir dans les positions les plus étranges, si leur mère était rentrée dans la bibliothèque à ce moment-là, cela n'aurait pas manqué de déclencher une tempête tropicale de force 5.

Sans plus se préoccuper de la dormeuse, sa sœur se rassit et retourna à son ouvrage, révélant l'écriture au dos d'une feuille volante qu'elle avait dissimulé à la hâte à l'arrivée tourbillonnante de l'archère. Sous une façade de bibliophage passionnée, elle cachait des trésors d'imagination et un talent pour l'écriture insoupçonnés.

Elle appréciait beaucoup la lecture, en particulier les ouvrages traitant du sujet vaste et délicat de la magie. Toutefois, sa passion était avant tout la rédaction de récits romanesques, dans lesquelles l'aventure se mêlait aux intrigues politiques et un soupçon d'Histoire, le tout saupoudré d'une pincée d'humour. Les personnages qui y évoluaient étaient largement inspirés de ses proches, aussi bien pour l'apparence que pour le caractère.

L'écrivaine en herbe n'avait jusqu'à présent jamais terminé une œuvre, mais ambitionnait de mettre un jour le point final à un manuscrit, de dévoiler au reste du monde un récit qui serait le sien et dans lequel elle aurait mis toute son âme.

"Cette fois-ci sera la bonne," s'était-elle dit en commençant à noircir les pages, un peu plus tôt dans la matinée.

L'irruption inopinée de Ten dans son espace de travail l'avait coupée dans le fil de sa description. Elle avait développé une véritable stratégie pour ce qui était de lui dissimuler son travail et ces gestes étaient devenus pour elle une habitude, prendre une expression impassible et concentrée, un jeu. Ce n’était pas qu’elle avait honte de ses textes, mais elle ne désirait les dévoiler qu’une fois l’un d’eux terminé ; c’était sa philosophie et elle s’y tenait depuis près de dix ans, malgré son envie brûlante de faire lire ses histoires à sa famille. Elle fronça les sourcils, le stylo à la main, pour se souvenir de ce qu'elle voulait écrire après le mot "courut".

— Qu'est-ce que c'est, Ren ? demanda la voix ensommeillée de Ten, qui louchait sur la feuille par-dessus son épaule.

Elle s'était déjà réveillée et s'était discrètement approchée de sa soeur par derrière.

— R... Rien du tout ! répondit précipitamment l'écrivaine.

Elle sentit le rouge lui monter aux joues et cacha hâtivement la page de ses mains fines et blanches d'intellectuelle.

— Tu ne dormais pas ? demanda-t-elle afin de détourner la conversation.

— Non, je n'avais que fermé les yeux pour méditer. Merci d'avoir rangé mon arc, Ren.

Cette dernière jugea préférable de ne pas lui parler de ses ronflements sonores et peu seyants pour une dame, mais lui rappela cependant qu'elle devait aller récupérer ses flèches restées à l'extérieur avant qu'elles ne se détériorent.

— Et enlève ces vêtements trempés, tu vas attraper la crève. De toute façon, il est bientôt l'heure du déjeuner, et tu sais bien que l'ambiance à table sera... tendue, si tu ne te changes pas.

Sous ses airs de moraliste insupportable, Ren se préoccupait réellement de la santé de sa sœur, qui avait toujours été un peu fragile. Lorsqu'elles étaient plus jeunes, une épidémie de rougeole avait dévasté le pays et failli emporter Ten. Tous lui faisaient des recommandations depuis, bien que l'intéressée les trouvât ennuyeuses et inutiles. L'archère aspirait à la liberté de mouvement et d'esprit. C'est ainsi qu'elle avait abandonné la religion de ses ancêtres, l'animartisme, dont les fidèles adoraient les œuvres littéraires et artistiques. Elle s'était tournée vers le yatoïsme, le culte du dieu de la guerre, de l'intérim et du chômage, Yato, venu des Îles Layas au large des côtes sunianes.

— D'accord, j'y vais, soupira Ten d'un air bougon. Mais toi non plus, tu n'es pas très présentable, lui fit-elle remarquer sur le seuil de la porte.

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