Acte IX: la cérémonie

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— On s’est téléportés ? hasardé-je en regardant tout autour de moi.

— C’est à peu près ça. Cependant, cet objet ne peut être utilisé qu’une seule fois par an car la déstructuration des cellules peut occasionner des effets irréversibles sur les corps. Même immortels. Nous devrons donc rentrer autrement.

Soudain, des personnes apparaissent de la même façon que nous à nos côtés ou dans le parc environnant le château. Quelques voitures sont garées sur les côtés et j’entends une moto foncer droit sur nous. Selemeth l’observe calmement, je lui jette un œil, inquiète, prête à le pousser hors de sa trajectoire. D’un geste du bras, il coupe court à cette idée. Dans la panique, j’ai encore oublié de fermer mon esprit or j’ai promis à Selemeth de protéger mes pensées en ces lieux. Je me concentre et mets à exécution cette promesse. La moto freine brusquement devant mon maître, imperturbable. Le conducteur de l’engin enlève son casque et dévoile un large sourire et des cheveux bruns en bataille. Son regard noisette me détaille attentivement, comme si j’étais l'attraction de l'année. Puis il se tourne vers mon maître en descendant de sa moto.

— Salut Selemeth ! Ça fait une paire ! Je n’aurai jamais cru te revoir à cette cérémonie mais il faut croire que les choses peuvent toujours changer, dit-il en coulant à nouveau son regard vers moi.

— Bonsoir, Alex. Toujours aussi enthousiaste, à ce que je vois.

Armé d’une rangée de dents parfaitement blanches, le dénommé Alex sourit de plus belle, me fait un clin d’œil et part rejoindre un groupe de personnes un peu plus loin. Je reste collée à Selemeth sur le chemin qui mène au château et parfois quelqu’un vient nous saluer. Quelque chose me perturbe dans ces échanges.

— Dites-moi, comment se fait-il que tout le monde parle français ? Nous sommes pourtant en Hollande. Les immortels sont-ils tous francophones ?

— Il y a un charme sur le domaine qui permet à tout le monde de se comprendre. Cela rend la cérémonie plus aisée pour les humains apprentis, explique-t-il d’un air amusé.

J’entends des murmures sur notre passage. Tous ont l’air surpris de voir apparaître Selemeth en ces lieux. Je n’ose lui demander pour quelle raison. Je soupire en atteignant la lourde porte d’entrée. Un portier nous annonce et nous laisse entrer. J’ai le souffle coupé à la vue des nombreux lustres de cristal qui éclairent un couloir digne de la galerie des glaces du château de Versailles. Je remarque certaines personnes aussi émerveillées que moi. Quand nos regards se croisent, je comprends qu’il s’agit d’apprentis immortels, tout comme moi. L’un d’eux vient à ma rencontre. Son costume trois pièces blanc fait ressortir ses grands yeux, aussi sombres q'un puits sans fond.

— Bonjour, je m’appelle Lukas, dit-il en me tendant une main que je serre par automatisme.

Le courant passe tout de suite entre nous. Je l’ignorais encore mais, plus tard, Lukas serait mon sauveur, mon rayon de soleil dans la nuit froide et noire qui attend mon âme. Une cloche résonne dans le château. Tous les invités présents se taisent. Un homme entre dans la grande salle, son visage est dissimulé derrière un masque argenté tel qu’on peut en voir au carnaval de Venise. Il porte de longs cheveux blancs jusqu’en bas du dos.

— Bienvenue à vous, mes chers amis, immortels et mortels. Pour ceux qui l’ignorent, je me nomme Veliath. Ce château est ma propriété et je suis un des maîtres des immortels. La cérémonie d’introduction de nos nouveaux futurs membres de notre communauté va commencer. Veuillez me suivre en silence, je vous prie.

Je cours rejoindre Selemeth, que je surprends en conversation véhémente avec un homme et une femme dans un coin.

— …le moment maintenant !

—… n'y pensez pas, on avait dit qu…

Ils s’interrompent en me voyant accourir vers eux. Selemeth leur tourne le dos d’un coup sec et m’entraîne avec lui en me tenant fermement par le bras.

— Reste près de moi, Annabelle et ferme ton esprit. Finissons-en et rentrons chez nous.

« Chez nous ». Mon cœur fait un bond dans la poitrine. Nous descendons dans une grande salle souterraine. Au centre se trouve une sorte de large bénitier sculpté dans une matière qui m’évoque du cristal dans lequel serait emprisonné un arc-en-ciel. La voix profonde et grave de Veliath résonne à nouveau.

— J’appelle tous les futurs immortels à venir se placer autour de moi.

Nous sommes six autour de lui et chacun montre quelques signes de nervosité apparente : un genou qui tremble, une jambe qui flageole, des lèvres inférieures mordillées… Veliath trempe une coupe en or dans le bénitier et demande d’approcher à tour de rôle pour boire une gorgée. À chacun des passages, il cite le prénom de l’apprenti et le nom de son maître. Je suis la dernière à être appelée.

— Annabelle, apprentie du maître de l’eau Selemeth.

Tous les regards braqués sur moi, j’avance lentement vers l’Ancien en fermant mon esprit. Au moment où il me tend la coupe remplie d’un liquide doré, j’entends des messes basses sur ma droite.

— C’est incroyable ! Selemeth…

— … deux cents ans qu’il n’avait pas pris d’apprentis, depuis que…

— Chut ! On ne doit pas parler de cela.

Je fronce les sourcils. Je n’arrive pas à me concentrer. Une voix retentit dans ma tête. Apparemment, mon esprit n’est pas assez hermétique à la télépathie.

Jeune fille, ne fais pas attention. Ton destin est lié au sien, c’est tout ce qui compte. Bois, mon enfant. Tu seras reconnue comme une des nôtres.

Je regarde Veliath, ses yeux d’un vert intense derrière son masque d’argent, pétillent de malice. Je saisis la coupe qu’il me tend et l’observe une seconde. Le reflet que me renvoie cette eau chatoyante révèle une partie de moi dont j’ignore encore tout. La femme qui deviendra immortelle me regarde avec douceur. Je bois d’une traite. J’ai l’impression que les cellules de mon corps vibrent et pétillent comme des bulles de champagne. Je retourne à ma place dans un état légèrement second. Un seul regard à mes « camarades » et je comprends qu’ils partagent mon état.

La suite de la cérémonie se déroule avec un tel automatisme que cela demeure flou dans ma mémoire. Il me semble que je me mets à chanter d’une voix cristalline. Je suis comme plongée dans un état d’hypnose et je récite toutes les formulations protocolaires par cœur. Plus la nuit avance, plus je sens mon corps se transformer. L’acuité de mes sens explose avec une intensité éprouvante. À la fin, je vois venir vers moi Selemeth. Ma force vitale m’a quittée et je m’écroule dans ses bras. La foule s’est dispersée. Il me soulève et m’emmène dans une chambre du château. Allongée sur le lit, je peine à parler. J’ai la sensation d’un poids lourd sur la poitrine et mes membres refusent de m’obéir. Je tente de murmurer quelque chose à Selemeth. Il approche son oreille prés de mes lèvres.

— … Soif, je parviens à articuler au prix d’un immense effort.

Il se redresse et sort de son costume une petite flasque argentée qu’il débouche et porte à mes lèvres mais je n’arrive pas à déglutir correctement et le liquide roule sur mon menton. Selemeth porte alors la fiole à sa bouche puis, de façon inattendue, il appuie ses lèvres sur les miennes, entrouvertes, et laisse couler le liquide dans ma bouche. Mes yeux s’écarquillent en recevant son baiser. Il l’a fait dans le seul but de me donner à boire mais je ne peux empêcher mon cœur de réagir. À mon grand regret, Selemeth s’écarte de moi.

— Dans une heure environ, tu pourras à nouveau marcher. Ce n’est que le premier pas dans ta transformation. L’épreuve finale est bien plus intense que cela. Au fait, ton chant était sublime, tu en as épaté plus d’un. Retrouve-moi dans la salle de bal quand tu seras remise, dit-il avant de sortir en refermant doucement la porte.

La salle de bal ? Je n’ai aucune idée où elle se trouve mais c’est le cadet de mes soucis. Mon corps se met soudain à brûler de l’intérieur. Une rivière de lave qui monte progressivement le long de mes jambes, de mon bassin, de ma colonne vertébrale, de ma nuque et enfin de ma tête. Le tout a duré au moins une heure car, comme Selemeth venait de me l’expliquer, une fois le feu dévorant disparu je peux à nouveau bouger mes membres. Je me redresse sur le lit en respirant profondément à plusieurs reprises. Je ne sais pas ce que cette eau a provoqué chez moi mais je suis bien contente que tout soit fini. Sur le lit, j’aperçois une robe de bal et un masque noir et doré à ses côtés. J’ôte la mienne avec quelques difficultés (allez desserrer un corset sans aide…) et réalise avec soulagement que la robe destinée au bal s’enfile plus facilement. Je m’admire dans le grand miroir en face du lit. La couleur rouge carmin du tissu me va parfaitement bien au teint. Je détache mes longs cheveux bouclés et ajuste le masque sur mon visage. Parfait. Ce jeu m’amuse, j’ai toujours aimé les bals masqués même si je n’ai jamais eu l’occasion d’assister à un seul. Jusqu’à présent.

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