Chapitre 6 : Croyance de la paix (1/2) (Corrigé)

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« Aujourd’hui, je vais rompre ma promesse.

Je ne peux plus errer à l’infini au sommet de ces montagnes. Je reste à l’abri des visites malgré la fréquentation grandissante, mais je repense à celle qui a tout changé. Quand j’ai recueilli cette maréchale mourante aux pieds de nos propres ruines… Elle était motivée à aller de l’avant, à donner le meilleur d’elle-même, comme une inépuisable source d’inspiration. Cela fait si longtemps, désormais… Mais quand chaque journée s’avère identique, les années se méprennent à des semaines, et les rares ruptures de monotonie s’inscrivent à jamais dans mon esprit. La magie circule encore en moi, j’ignore juste comment l’utiliser à bon escient, sans répandre davantage le mal. Impossible de m’isoler du monde lorsqu’il est en perpétuelle évolution. »

Ultimes gravures en Skelurnois, par Kalida Lorak (née en 1131 AU)

À nouveau la magie adoptait une forme singulière. En ces frontières illimitées se mouvaient des filets de flux, part d’une trame dont je ne concevais guère les contours. Chaque ligne s’épaississait et diaprait entre teintes froides et chaudes. Rien ne se stabilisait, tout se déformait en permanence, en l’absence totale de repère.

Des images se figèrent en fraction de secondes. Par dizaines des fidèles se sacrifiaient face à une jeune femme… dont l’apparence correspondait à Kalida Lorak. Unique à survivre parmi eux, elle se réfugia aux profondeurs de montagnes, de cavernes en cavernes, sans jamais retourner au lieu de son crime. Là où des tombes rappelaient l’ampleur du rituel.

Il était difficile d’évaluer combien de temps s’écoulait. Cela n’avait aucune valeur en suivant une existence que la mort elle-même rejetait. Kalida avait tant vagabondé parmi ces sommets, des décennies, des siècles même ! Jamais une ride n’avait frappé sa silhouette émaciée, seule l’expérience fut renforcée par son âge. Elle déambula longtemps avant d’abandonner cet endroit pourtant reclus des problèmes de monde. Quoique… Davantage de squelettes jonchaient le névé chaque décennie.

Elle avait voyagé. Loin, très loin. Au-delà des songes, au-delà des craintes. Vers son pays natal dont elle appréhenda l’évolution avec distance. Vers les contrées de l’est, aussi arides que mystérieuses, s’introduisant au sein des conflits. Vers notre civilisation, jugée infaillible, pourtant à l’origine d’un des plus importants massacres de ces derniers temps.

Et elle nous avait jugés. Depuis les faubourgs des cités où elle s’était encapuchonnée. Depuis les faîtes de nos charpentes où elle s’était rendue invisible. Depuis les sinuosités des sentiers où elle avait dissimulé son identité. Depuis les contours des hameaux où elle assistait aux impacts de notre véhémence. Infiltrée mais peu influente, infamante mais pas infaillible, Kalida portait les stigmates d’une époque révolue. Elle était témoin de notre décadence.

D’autres teintes tourbillonnèrent dans la fresque. Flamboyait la verdure des sylves comme la bleuté des rivières au moment où des troupes s’aventuraient au-delà du raisonnable. D’un gris froid brilla l’acier qui s’abattit sur ces innocents. Tant de hurlements nous lancinèrent quand de vermeil jaillit la souffrance d’autrui !

Enfin de quoi respirer… Notre tête s’allégea à l’ouverture de nos paupières jusqu’alors scellées. Shimri, Vandoraï et moi nous écroulâmes face à Denhay et Kalida, lesquels nous examinèrent d’une mine toujours stoïque. Non que la fraîcheur régnât en ce temple, compte tenu de toutes ces personnes entassées à l’intérieur, mais nous en puisions son air par saccades ! À genoux, mains au sol, nous ressemblions presque à ces innocents.

— Comprenez-vous mes erreurs ? interrogea Kalida. J’ai tant tué qu’il me sera impossible d’obtenir ma rédemption, ce pour l’éternité… Mais rôder loin des conflits de ce monde ne m’en préservait pas. Je voulais observer, agir, ne fût-ce qu’un peu. J’ai hélas établi le même constat partout : pas un pays n’est épargné par la folie destructrice de l’humanité. Qui suis-je donc pour juger ? J’ai mené mes propres fidèles à la mort car je leur ai insufflé l’espoir qu’ils pourraient en triompher.

— Rencontrer l’une des premières immortelles m’a conforté dans ma décision, poursuivit Denhay. Elle a confirmé chacune de mes craintes… Kalida, par volonté d’expiation, souhaite encore intervenir. Personnellement, je nourris une toute autre ambition. Notre immortalité nous confère un avantage non négligeable mais ne nous permet pas de vaincre tous les maux du monde. Seul, peut-être… Mais il doit exister d’autres personnes comme nous. Et je les trouverai.

— Tu m’as fait prendre conscience qu’il m’était possible de mourir, Denhay. Tous ces siècles écoulés et je n’ai jamais pensé à m’arracher le cœur, quelle idiote… Cependant, j’ai gagné en lucidité depuis, et je pense avoir encore un rôle à jouer parmi les vivants.

— Attendez ! intervint Vandoraï. Vos concepts de temps me dépassent… Quel âge avez-vous, Kalida ? Même ces visions ne nous aident pas à évaluer… Vous avez l’air aussi jeune que nous !

— Oh… J’ai arrêté de compter voilà bien longtemps, bien que j’aie eu un repère intermédiaire. Mais si je me fie aux calendriers utilisés dans vos sociétés, je dois être âgée de près de trois siècles.

Shimri et moi nous étions redressés, pas Vandoraï. Lui demeura recroquevillé, mains et genoux au sol, puis se releva d’un bond et s’arracha des cheveux. Il dévisagea chacun de nous, comme écarté, comme éloigné des enjeux.

— Je ne comprends plus rien ! s’époumona-t-il. Tout était si simple avant que je m’engage dans cette fichue guerre ! Il suffisait de m’entraîner, de me confronter à un maximum d’adversaires surpuissants. J’ambitionnais juste de devenir un grand combattant !

— Et tu as alors compris, avança Denhay. Le monde ne correspond pas à tes rêves et idéaux. Par chance, tu t’en es rendu compte avant moi. Il te reste juste à ce que tu comptes faire du temps qu’il te reste.

— Je dois aussi savoir, Kalida ! insista Shimri. Pourquoi moi ? Pourquoi vous être infiltrée dans ma tête, m’avoir guidée par votre voix, m’avoir transmis des images et des informations ?

Mais Kalida ne l’écoutait pas. Elle se fondait dans les limbes du décor, pareil à une nouvelle errance dans un environnement familier. Chacun de ses doigts grinçait sur les murs dont les interstices semblaient luire à son passage. Son parcours s’acheva sur une peinture. Ciel, mes talents dans le domaine paraissaient insignifiants en comparaison de cette fresque ! En son centre triomphait une femme à la cape flottante et à la chevelure argentée, debout sur un rocher anthracite qui séparait deux armées. Du liant diffusait un précis relief, quand couleurs primaires et secondaires s’amalgamaient avec harmonie, quand l’empâtement striait à bonne dose les cèdres du fond. Qui que fût l’auteur de ce chef d’œuvre, il était parvenu à sceller une expression vivante sur chacun des protagonistes, mais aussi à dynamiser l’ensemble !

— Une histoire vieille de deux siècles, narra Kalida. Cette héroïne s’appelait Dabinne Keim, fille d’une boulangère ithinoise et d’un roturier ridilanais. Rien ne la prédestinait à s’illustrer dans cette guerre qui opposa le Ridilan et l’Ithin. Pourtant, quand le conflit éclata, elle se forma non seulement aux armes mais aussi à la négociation. Ce fut grâce à ses origines qu’elle réussit à obtenir la paix entre les deux pays. Ainsi furent épargnés les deux contrées de toute guerre… jusqu’au jour où votre armée a attaqué.

Un récit méconnu, fruit de notre ignorance, de notre inaptitude à appréhender les événements au-delà de nos frontières ! Si cela avait été connu, peut-être que le peuple aurait su que le Ridilan était une contrée pacifique, peut-être que l’invasion n’aurait jamais eu lieu ! De telles perspectives me glacèrent les veines… La moindre allégorie nous plongeait dans d’âpres réminiscences.

Kalida poursuivit son chemin. En peu de temps elle atteignit une autre fresque, celle d’un couple vêtue de tuniques croisées aux nuances opalines. Étincelait leur tenue en contraste avec leurs contours, tant ils s’exerçaient dans l’opacité même. Derrière eux se déployait une étagère dans laquelle des dizaines de livres se tassaient tandis que moult ingrédients et fioles trônaient sur une table ornée de glyphes.

— Anayle et Chacer Iro’shi ont œuvré à leur manière, discourut la mage. Longtemps ils furent considérés comme des parias, à s’exercer à des pratiques peu courantes dans la culture ridilanaise. Ils nourrissaient un unique but : inventer des potions en complétude avec la forte utilisation de la magie dans leur pays. Et ils réussirent là où tant de guérisseurs échouèrent : ils élaborèrent un remède contre une épidémie qui avait tué des milliers de leurs compatriotes. Autrefois dépréciés, ils figurent aujourd’hui parmi les légendes du Ridilan, au même titre que Deibomon et Dabinne.

Plus ces héros d’antan étaient glorifiés et plus Kalida se rembrunissait ! Soudain elle se retourna vers nous, le visage vidé de sa substance, la froideur et les remords inscrits sur ses traits.

— Ils ont réussi là où j’ai échoué, déplora-t-elle. Quel était le point commun entre tous ces illustres personnages ? Rien ne les prédestinait à devenir ainsi. Ils ont été maîtres de leur destin et ont accompli de grandes choses. Moi, c’était tout le contraire. Modèle pour mes parents, outil de la reine Deïki, prophétesse pour mes fidèles, j’avais un but à accomplir, un seul ! Vaincre la mort. Je n’imaginais pas de pareilles conséquences…

— Où voulez-vous en venir ? m’impatientai-je. Vous n’avez pas répondu à la question de Shimri !

— Je connais déjà la réponse, affirma ma consoeur.

Nos yeux s’ouvrirent face à l’assurance de Shimri. Elle qui était restée bouche cousue s’affirma face à sa guide ! Bras parallèles au corps, tête relevée, elle manifesta toute l’aura baignant en elle.

— Vous m’avez imposée un rôle d’élue ! accusa-t-elle. Vous m’avez fait ce que vous avez reproché à vos tuteurs… Beaucoup de jeunes ont été enrôlés contre leur gré, mais vous m’avez estimé particulière. Pourquoi ? Parce que je proviens d’un pays où notre destin est fixé dès la naissance.

— Tu es d’une grande perspicacité, complimenta Kalida, détournant pourtant le regard. Au détail près que je me suis immiscée dans ta tête au moment où la générale Jalode a détruit le premier culte de Deibomon. Or tu nourrissais des projets de rébellion depuis le jour de ton enrôlement.

— Ça ne change rien !

— Bien sûr que si. Forte de ton avance, tu as persuadé bien des soldats de te joindre à ta cause. Trop peu pour renverser l’armée entière, mais assez pour protéger les Ridilanais de leur joug.

— Je n’ai protégé personne ! Ces villageois sont toujours apeurés, même s’ils ne nous dévisagent plus comme des monstres ! Je souhaitais une rébellion sans effusion de sang, je n’ai gagné qu’à provoquer une mutinerie! Mon épée est enfoncée dans mon fourreau, mais je peux vous assurer qu’elle est encore trempée de sang...

— Rébellion a toujours rimé avec violence ! contesta Denhay. Qu’espérais-tu, Shimri ? L’armée carônienne embrigade les jeunes à coup de propagande à outrance et de patriotisme démesuré. Moi-même en ai été victime… Elle forme des fanatiques prêts à se sacrifier pour leur cause plutôt que de se remettre en question.

— Il n’est pas encore trop tard !

Tandis que Shimri s’égosillait pour ses opinions, Kalida entama un mouvement de recul. Nous l’examinâmes avec perplexité dès lors que ses yeux brillèrent d’une lueur céruléenne et qu’elle pointa l’entrée d’un index tremblant.

— Nous sommes attaqués, signala-t-elle.

— Comment le savez-vous ? s’inquiéta Vandoraï.

— Même sans l’enchantement de leurs armes, qui libère du flux, des mages se trouvent parmi eux. Une archère à la chevelure de feu est à leur tête.

— Vimona Orzo ! devinai-je. Elle nous a poursuivis jusqu’ici.

— Tout juste, confirma Denhay. Comme quoi, elle est peut-être aussi dangereuse que Maedon malgré sa plus grande discrétion. Mais ce n’est plus mon combat. Vous allez devoir l’affronter sans moi.

Impossible de décaniller ni de protéger qui que ce fût sans que les répercussions nous rattrapassent ! Où se diriger ? Cette question consuma mon esprit pendant que je consultais Vandoraï et Shimri. Le premier dégaina son cimeterre, dévoilant ses intentions, mais la deuxième préféra s’orienter vers l’immortelle. Ses traits se durcirent quand elle la fixa…

— Vous voulez que je vous suive, n’est-ce pas ? pressentit Shimri.

— Je n’oserais pas formuler pareille pensée, rétorqua Kalida. C’est à toi de décider ce qui convient le mieux.

— Nous souhaitons chacune réparer nos erreurs… J’ai créé cette rébellion et je dois l’assumer. Denna, Vandoraï, je sais que j’exige beaucoup de vous, mais êtes-vous prêts à faire face à une commandante ?

— Je l’ai toujours été ! affirma Vandoraï.

— Je le suis aussi, déclarai-je. Nous ne pouvons plus reculer, désormais.

Je m’armai de mon épée sitôt que nos volontés se fortifièrent. Aussi serions-nous l’ultime égide, protecteurs d’une patrie en deuil, fût-ce pour sauver quelques centaines. Deux voies opposées s’apprêtaient à se créer sous les desseins de Shimri et Kalida, lesquelles ne cessèrent de se jauger.

— Qu’il en soit ainsi, trancha la mage. Si votre souhait est de faire diversion, je présume qu’il m’est impossible de vous en empêcher. Hélas, je ne peux pas vous suivre, car je ne veux plus tuer. Soyez assurés que je mettrai tout en œuvre pour protéger ces villageois. Mon âme restera mauvaise, mais elle sera au moins en partie soulagée.

— Je suppose alors que nous ne nous reverrons plus.

— Non. Adieu, Shimri.

Il suffit d’un signe, de quelques phrases prononcées dans un accent sans défaut, et Kalida rallia les innocents à son plan. Bientôt Denhay et elle se précipitèrent dans les ténèbres de l’arrière du temple, vers la sortie que peu connaissaient. Pourvu que les personnes âgées suivissent la cadence… Pourvu que les enfants ne dussent plus assister au torrent de la frénésie Carônienne… Pourvu que personne ne se noyât dans les futures effusions de sang.

Nous fûmes trois à incarner l’insurrection. Vandoraï et moi, épée tirées, insufflés de la même détermination, nous conformâmes à l’allure de Shimri. Jamais notre camarade n’avait démontré tant d’énergie à cheminer vers l’entrée, déposant sa main dans le creux de la porte. Aussitôt nos frémissements se couplèrent au grondement. Et la nitescence nous éblouit. Et notre sédition s’inséra au point d’ancrage d’intentions antagoniques.

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