Chapitre 12 : Débâcle (1/2) (Corrigé)

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« Ils ont échoué. Nous sommes arrivés trop tard.

Très franchement, vu ce que mon épouse Herianne avait raconté sur elle, je n’avais aucune confiance en Jalode. Mais Berthold ? Pourquoi l’a-t-il suivie ? Pourquoi ont-ils laissé leur précieux château à des commandants inexpérimentés ? Le temps que les généraux arrivent, que nous préparons nos troupes, nos renforts sont devenus inutiles. Nous avons surgi près d’une semaine après la catastrophe… Ils avaient érigé un campement des kilomètres à l’ouest, réduits à une poignée de centaines. Et l’état des survivants n’était pas beau à voir : certains amputés, d’autres traumatisés, de quoi les décourager de poursuivre cette guerre. Quatre commandants et sept sergents tués, des centaines de morts, des dizaines de disparus, et pas que des soldats. Il va falloir demander du soutien carônien et niguirois pour rattraper tout ça.

Transporter et soigner des militaires ravagés n’ont jamais été une partie de plaisir, mais en presque trente ans de carrière, c’était pire que tout. Il y avait tant de jeunes dans le lot. Maintenant, il faut à tout prix protéger le front ouest. Est-ce qu’un château suffira pour accueillir tout le monde, même si on a agrandi le campement ? Le pire fléau d’une armée n’est pas l’adversaire mais le manque de ressources… Ça va faire beaucoup de bouches à nourrir. »

Journal de guerre du général Rafon Clers (né en 1378 AU), sur l’échec du front nord, début du onzième mois de l’an 1425 AU.


J’étais nue dans les ténèbres. Déchirée de part en part là où s’étiraient les ombres. Un monde maudit par ma présence, sans horizon, sans vie. Nul besoin de me contempler : j’embrassais cette place dans mon entièreté, chair et âme corrompus. Des ondes circulaires suivaient chacun de mes pas sur ce fluide dans lequel mes pieds glissaient. Pas que je m’y enfoncerais ni ne serais engloutie, ce serait de la clémence, ce serait renoncer à la souffrance. Mieux valait adhérer à cet univers d’impuretés. Je m’imprégnerais autant de grésillements que des lamentations… Mais une s’accrochait davantage.

Je la reconnaissais. Cette silhouette qui flottait devant moi. Elle prit forme et s’unifia au-delà de toute illusion. D’une pâleur égale à la blancheur de sa tunique, d’une chevelure aussi sombre que son environnement, Kolan Prelli épousait ce milieu. Non en se rembrunissant, non en se fondant dans ce malheur, plutôt en me toisant d’un œil accusateur.

— Tu es fière de toi, Denna ?

Un écho sec dans l’opacité. Il s’avançait par le même flottement, sévissait à chaque foulée, comme le maître qu’il ne fut jamais. Impossible de reculer tant du flot noir s’enroulait autour de moi ! Par son essence mon corps tressaillait intensément.

— Kolan…, murmurai-je. Est-ce bien toi ? Je suis désolée pour…

— Les excuses n’en seront jamais ! tonna-t-il, méconnaissable. Finalement, je suis bien content d’être mort parmi les premiers, j’ai évité bien des souffrances. Même si tu m’as laissé mourir… Mais peut-être que j’aurais été plus heureux dans le néant si Lisime avait daigné me rejoindre.

— Elle devait vivre pour toi !

— Ce n’est pas ce qu’elle désirait. N’aurait-elle pas réalisé son rêve ? Mourir avec honneur sur le champ de bataille comme une vraie soldate, me rejoignant par la même occasion. Tu en as décidé autrement. Plus jamais elle ne pourra brandir l’épée, désormais. Tu l’as condamnée à vivre sans gloire.

— J’ai accompli sa volonté ! Je ne voulais pas, je te le jure, mais elle a insisté !

— Et comment s’est-elle retrouvée dans cette situation ? Ah oui, j’oubliais… À cause de ton égoïsme. Tu ne t’es jamais insurgée quand ta tante massacrait des innocents. Tu ne t’es jamais révoltée quand les tiens maltraitaient des citoyens. Par contre, quand Brejna et Sermev commettent un crime que bien d’autres soldats font, tu t’es complue à les brûler vif !

— Tu n’es pas le vrai Kolan… Il n’aurait jamais…

— Combien sont morts, ce jour-là ? Toi, tu t’en tires sans blessure, sans accusation, tandis que notre commandant récolte toute l’infamie. Que la guerre est juste quand le système nous protège.

Je devais m’extirper de là, mais à peine savais-je me boucher les oreilles ! Soudain des trombes de sang chutèrent de mon corps alors que je ne ressentais pas la moindre douleur… Sinon la sensation d’être acculée, os et muscles comprimés. Et de biais émergèrent Brejna et Sermev, intacts, brûlant d’un sourire carnassier.

— Que vois-je ? nargua l’aînée. Denna Vilagui regrette de nous avoir tués ? C’est pitoyable, pas vrai Sermev ?

— Sortez de ma tête ! hurlai-je.

— Quel est le pire ? Violer quelques misérables ou entraîner la mort de centaines des siens ? Ta première initiative depuis que tu es à l’armée, la pire de toutes ! En fait… Nous en sommes mêmes flattés ! On nous méprisait de notre vivant, nous sommes devenus des martyrs à notre mort. Grâce à toi, Denna, notre mémoire est sauve. Peut-on en dire autant de la tienne ?

— Quoi qu’il se soit passé ensuite, vous méritiez de mourir ! Je ne suis pas la seule fautive…

— Vis dans le déni, idiote ! Seule toi devras te réveiller et assumer les conséquences de tes choix. Ta conscience est lourde, n’est-ce pas ? Tu te souviens de leur nom ? De ce mage qui a provoqué cette autre mage ? De tous ceux écrasés par l’attaque de ce duo de dégénérées ? De cette commandante qui s’est sacrifiée pour sauver vos misérables vies ? De ces soldats agonisant sur le retour, dont ce pitoyable petit couple ? De cet exécrable médecin qui a découvert de quoi était fait son propre corps ? Ils sont redevenus poussière pendant que toi, barbaque corrompue, vit encore !

Si oppressée que l’étreinte me dévorait… Si souillée que les mots m’accablaient… Peut-être aurais-je dû rester piégée ici, détenue où je ne heurterais plus personne, prisonnière des erreurs du passé. Pourtant le sang ne coulait plus en moi, bientôt transmis à Kolan dont le jugement s’empirait à chaque instant. Et les grésillements détruisaient encore mes tympans quand les crépitements s’amplifièrent à proximité. Dans les ténèbres brillèrent les flammes, lesquelles brûlaient Brejna et Sermev à l’infini. Ni consumés, ni altérés, mes deux victimes me dévisagèrent eux aussi, victorieux de cette histoire.

Je me réveillai en hurlant. Je transpirais d’abondance, je haletais comme une forcenée, mais au moins, j’étais revenue dans la réalité.

L’engourdissement, les bâillements et la migraine ne représentaient que des problèmes minimes, éphémères. Car au cœur de notre nouvelle base se percevait le tumulte d’une défaite encore non assumée. J’aurais pu me claustrer sous cette toile aux nuances écarlates, réfugiée sous la chaleur de ma couchette, sombrant dans l’abîme de mes pensées. Mais les prémices des frimas s’insinuaient déjà à l’intérieur de la tente.

Une épreuve à affronter, une lutte à perpétrer.

Je m’équipai à brûle-pourpoint avant de regagner l’extérieur. À peine sortie que je faillis glisser à cause des premières couches de verglas ! Reprenant mes émotions, j’élargis mes perspectives par-delà les centaines de campements essaimées autour de moi. D’ici triomphait ce nouveau château, bâtisse de pierres et de brique cernées d’imposant murs tandis que ses tours tutoyaient le ciel. En-deçà des courtines flottaient les étendards, luisant des symboles de chaque pays allié. Des bannières de conquête et de triomphe ! Comme quoi le déni se faufilait partout. Le besoin de se consoler était futile.

Et le feu régnait en tourbillonnant. Le vent glacial dispersait les colonnes de fumée loin de la vallée inclinée sur laquelle fort et campement étaient installés. Plus le brasier calcinait le corps, plus les sanglots s’intensifiaient au-devant. Je les apercevais sans les appréhender, je les entendais sans les écouter : des soldats de toute unité rendaient l’hommage tant attendu aux disparus. Hélas, ils n’avaient su récupérer qu’une poignée de dépouilles, parmi lesquelles je reconnus Lorem, Criny et Rolin… Mes victimes.

Je luttais pour ne pas détourner les yeux… Au loin apparaissait le plus grand nombre de généraux rassemblés au même endroit. Pour une fois, ma tante n’officiait pas la cérémonie, tout juste se contentait-elle de s’incliner pour l’inhumation, son faciès creusés de sillons. Je reconnus aussi Berthold, Herianne, ainsi qu’un homme à côté de lui, sans doute son mari Rafon. Lui était un vétéran puissamment bâti, de grande taille, dont les yeux céruléens s’enfonçaient sur ses orbites. Des balafres longilignes striaient sa figure tandis que des mèches grises détonnaient sur sa chevelure longue et lâchée. Il n’avait pas réparé ses gambisons et hauberts de maille depuis un moment, ni même ses cubitières et grèves virant au rubicond. Son hallebarde, en revanche, reflétait l’acier où il avait été trempé.

Il fut celui qui rompit le silence.

— Je comprends votre chagrin, camarades ! discourut-il. C’est une défaite difficile pour chacun d’entre nous. Peut-être la pire depuis le début du conflit. Les commandants Ildram Polum, Nelli Dwain, Shoris Garad et Ashetia Lateos, dont le sacrifice ne sera pas oublié, ont laissé un grand vide derrière eux. Sans oublier tous les sergents et simples soldats, vos sœurs et frères, vos amis… Pleurez-les, reposez-vous, et bientôt nous riposterons de plus belle ! Le front nord est perdu, mais le front ouest résistera !

D’ordinaire les cris de triomphe auraient fusé. Pas cette fois. Les troupes se dispersèrent autour du bûcher. Certains demeuraient enclins à assister à ce brasier dans son entièreté, comme les bûches se noircissaient peu à peu, mais ils constituaient une minorité. Entre la volonté d’oublier et celle de se venger se poursuivait une lutte dont la fin n’avait jamais paru aussi lointaine.

— Avec tout ceci, nous n’avons même pas eu le temps de parler, dit Shimri sur un ton trop familier.

Mon cœur rata un battement ! J’étais si déconcentrée que je ne l’avais même pas remarquée… Shimri s’était placée en face de moi, bras parallèles au corps, une expression maussade inscrite sur ses traits.

— Je suis tellement renfermée sur moi-même…, regrettai-je. Je ne sais même pas si tu vas bien, Shimri.

— Les jours s’écoulent, se ressemblent, et la bataille se grave dans nos esprit, répondit-elle. Je continue de manier l’épée à l’opposé total de mes valeurs. Mais je doute que les vôtres encouragent les tueries et la destruction, ni celles des Ridilanais, contrairement à ce que prétendent les mauvaises langues. Je m’en sors mieux que toi…

— Ne t’apitoie pas sur mon sort ! Je suis entière, sans la moindre trace de plaie.

— Ce qui ne signifie pas que ton mental est indemne. Après tout ce que nous avons perdu, j’ai vraiment eu peur pour Lisime, elle s’en est sortie de justesse. Mais ton intervention a été nécessaire. Personne ne devrait avoir à faire cela.

— Je ne suis pas la première…

— Ni la dernière. Oh, Denna, qu’est-ce que nous devenons ? Plus le temps s’écoule et plus je me demande ce que ma famille doit penser de moi… Ils critiquaient ma sœur, elle qui aspirait à devenir tavernière, mais moi, je ne désirais pas devenir soldate ! Tuer est l’une des pires infamies pour les Dunshamonais, même en cas de légitime défense. Dire que je croyais pouvoir changer cela…

J’agrippai ses épaules et la fixai droit dans les yeux.

— Il n’est pas encore trop tard ! affirmai-je. Où est ton ambition d’antan ?

— Disparue, déclara Shimri. Il n’y a plus de place pour cela, ni pour les rêves. Pas pour le moment. Bientôt, peut-être.

— Ce n’est pas très optimiste, comme point de vue…

— Comment pourrais-je l’être ? Une voix prend possession de moi et me laisse pourtant beaucoup de liberté. Elle me dit que cette attaque reposait sur un malentendu, que la vérité s’emmêlait dans les mensonges auxquels nous croyions. J’ai assez de pouvoir pour m’en sortir mais pas suffisamment pour agir ! La voix était claire, malgré tout… Tôt ou tard, elle se révèlera, au moment où l’immortel parmi nous se réveillera.

Tout fut laissé en suspens, comme un plan à concrétiser, débuté mais jamais achevé. Quel immortel mentionnait-elle ? Qui que ce fût, avait-elle appris ce que j’avais commis ? Shimri n’en prononcerait guère davantage ce jour-là. Nous partîmes dans deux directions opposées, en quête de réponse ou de soulagement. Là encore la réalisation serait ardue…

Qu’avions-nous à gagner dans cette errance ? Juste la confirmation de nos pires craintes. Tordwalais et Pulosiens débattaient entre eux dans leur langue. Même sans comprendre leurs dires, sinon quelques mots par habitude, Werna et Dalim gardaient une position défensive, bien trop forcée pour être honnête. Résonnaient alors les paroles de Shimri sur la trahison par rapport à la patrie. Sûrement ces personnes engagées pour quelques récompenses étaient aussi dépassées.

Plus loin s’imprégnèrent les dialogues d’autrui, là où je traînais l’oreille par excès.

— Nous sommes foutus ! désespéra un fantassin de l’unité onze. Sans notre commandante, nous n’avons aucune chance de remporter cette guerre ! Qui d’autres pourrait nous mener ? Le sergent Kiril Molher ? Il est sage et fort, mais il n’a pas son charisme.

— Hé, il ne faut pas vous morfondre ainsi ! rétorqua une archère de l’unité trente-quatre. Vous avez ramassé une bonne dérouillée, d’accord, mais vous saurez vous relever ! Rien ne peut battre l’armée carônienne, pas vrai ?

— Autant se replier tout de suite…, proposa une épéiste de l’unité quarante-huit. On ne peut pas gagner contre eux, peu importe combien on est. Enchanter nos armes ne sert à rien non plus ! Ils ont la magie dans le sang, et elle est capable de tout détruire.

— Tout ça, c’est la faute du commandant Maedon ! stigmatisa un sergent de l’unité quinze. Cet enfoiré nous a entraînés vers la mort pour deux foutus cadavres, coupant la main de notre commandante au passage ! Je suis resté en arrière, mais je n’ai pas pu protéger tout le monde…

Les uns larmoyaient pour les décédés, les autres cherchaient un coupable sans savoir qu’il circulait parmi eux. Je ne reçus pas les accusations. Je n’étais plus fille de noble, ni même la nièce de la générale. Je n’étais personne. Une anonyme au moment où j’aurais dû être quelqu’un. Ainsi fonctionnait la justice de ce monde. Aucun amputé renvoyé à son pays ni des quérimonies de jeunes meurtris ne changerait ce constat.

Un instant de plus et je me heurtais à Jalode de face. L’invaincue et l’intouchée que l’on prétendait pétrie de bonnes volontés. Peut-être qu’aucun mort ne serait à déplorer si elle avait daigné protéger le château qu’elle se targuait d’avoir conquis. Idem si elle n’avait pas massacré les négociateurs… Non, je me rabaissais exactement au niveau d’autrui ! Surtout que la générale projetait d’autres desseins à ce moment-là. Kiril agitait les bras face à son insensibilité, à côté d’une jeune femme svelte à l’épaisse queue de cheval brune, alliant son armure en cuir bouilli avec deux courtes lames croisées sur sa ceinture argentée.

— Ta lâcheté m’impressionne, Kiril Molher, morigéna Jalode. Galdine Fenko est la soldate la plus compétente pour mener l’unité onze. De quoi te plains-tu ?

— Elle n’est même pas sergente ! protesta l’archer. À l’âge de vingt-six ans, dans l’armée depuis moins de cinq ans, elle n’a pas la trempe pour être commandante !

— Voilà qui est insultant ! lâcha Galdine. Ashetia m’appréciait particulièrement, pourtant. Je brûle d’envie de la venger, tout comme Ridi et Ladi !

— Qui ça ? Ah oui, tes lames… Celles que tu considères comme des jouets. Manque de charisme couplé à de l’irresponsabilité !

— Invective encore ta consœur et tu ne seras même plus sergent ! menaça ma tante. La convoitise constitue l’un des pires défauts, Kiril. À peine ta supérieure décédée que tu souhaites prendre sa place, sans le moindre chagrin à son égard. Tu ne ressens aucune émotion… Peu surprenant. Mais figure-toi que je suis mieux à même de juger la compétence d’un soldat.

— Générale, sauf votre respect, c’est de la discrimination !

— Ah bon ? Pourtant elle est Chevikoise tout comme toi. Cesse de fabriquer de pathétiques excuses et plie-toi aux rangs. Maintenant, si tu permets, je dois participer à une réunion avec les autres généraux. Il me faut réparer vos erreurs.

— J’étais présent quand le drame est survenu ! J’ai perçu les cris de détresse. J’ai senti l’odeur du sang. Et même si je n’ai pas vu ma commandante mourir, je me suis morfondu pour son sacrifice honorable. Je veux tenter de mettre fin à cette guerre, vous comprenez ?

Kiril eut beau insister, il ne gagna qu’à récolter une torgnole. Des rires épars éclatèrent dans la foule alors que le sergent chutait à terre. De quoi détendre la lourde atmosphère même si cela sembla ne durer qu’une poignée d’instants. Même les cris guillerets de Galdine, annonçant la nouvelle à ses camarades, eut peu d’effets en comparaison…

Je ne pus fuir. Le feu m’appelait, crépitant, ronflant, et il ne mourrait pas tant que des gens le contemplaient encore. Ce pourquoi je m’approchai, cornaquée par mon instinct, des lueurs jaunâtres et rougeâtres dansant au cœur de ma vision. Ainsi me retrouvais-je à hauteur de Denhay, bras croisés derrière le dos, rivé vers les immuables flammes.

— Une grande colère t’habite, jaugea-t-il. C’est compréhensible, tu dois avoir honte de ton commandant, pour le moment. Ton unité va subir les répercussions de sa stupidité.

— La honte n’est pas mon premier sentiment…, avouai-je. Plutôt la culpabilité.

— Pourquoi donc ? Tu es loin d’être fautive, Denna. Ne t’associe pas à ce jeune impétueux parce qu’il a cru en toi. Brejna et Sermev te martyrisaient, toi et beaucoup d’autres, pourtant il les défendait envers et contre tout. Nous l’avions prévenu de ne pas se jeter aveuglément dans la mêlée ! Bien des vies ont été perdues à cause de son entêtement… Maintenant, il est trop couard pour endosser ses responsabilités et il se cache. Peut-être qu’il regrette, comme son amie Ashetia a payé pour son erreur.

— Je n’étais pas d’accord avec lui non plus. Mais…

— Tu vois ? Jalode s’évertue à le protéger sans que je comprenne pourquoi. Nous voilà obligés de nous réfugier auprès d’autres généraux ! Cette guerre a-t-elle encore un sens après avoir perdu le front nord ? Non que je craigne la mort, mais… l’usure n’a jamais rien eu de bon sur le moral. Pauvres victimes de cette guerre, condamnées à être vengées sans honneur.

Jamais le débat ne s’achèverait, longtemps la vérité serait camouflée. J’étais invitée à méditer sur ces réflexions sans apporter un commentaire constructif. Échanger, se recueillir, examiner nos possibilités ressemblaient à une perte de temps !

En réalité, j’étais si bornée que j’atermoyais une rencontre. Quand le sang avait giclé, quand j’avais privé Lisime de sa jambe, je m’étais refusée de la voir. Je me mentais à moi-même, je m’imaginais qu’elle devait encore recevoir moult traitements. Pas par le médecin que j’avais laissé mourir, évidemment… Je savais où mon amie était couchée. Dans la chambre emménagée pour les patients, là où des dizaines de guérisseurs s’ingéniaient à réparer l’irrémédiable. Il était encore temps de m’y rendre.

Je cheminais en conséquence vers le château. Pénétrant par-delà la porte incurvée, j’appréhendais ces couloirs barlongs dans lesquels de l’ameublement en bois lustré côtoyait des ornements dont notre armée avait pris possession. J’aurais pu aviser ces symboles de domination, mais je préférais me dépêcher, parcourir ces allées jusqu’à la pièce exigée.

Je m’arrêtai net au moment où une voix grave résonna.

— Je sais ce que tu as fait.

Des frissons remontèrent mon échine. Hâtivement, je regardais autour de moi, personne ne guettait, sinon la personne la plus évidente. Rohda était adossée contre le mur, sa jambe droite appuyée contre, la mine revêche. Je déglutis lorsqu’elle me toisa.

— J’ai essayé de résoudre autrement, révélai-je à mi-voix. Je le jure ! Mais Maedon a refusé de m’écouter…

— C’était la personne à qui il fallait pas le dire ! Donc tu lui as tout balancé la veille de leur mort, et il se doute de rien ? Son cas est encore plus désespérant que prévu.

— Vous en aviez été témoin aussi, sergente ! Vous auriez dû me soutenir !

— Peut-être bien… Je suis plus douée pour cogner que pour accuser. Brejna et Sermev étaient protégés, y’avait peut-être pas d’autres moyens de rendre justice. Mais je t’avais prévenue, bordel ! Résous un crime par la violence et tu commettras toi-même un crime. T’as bien vu les conséquences, même si c’est pas entièrement ta faute. Un couple vengé pour des centaines de morts, ça en valait la peine ?

— Non… Si vous saviez comme je regrette, sergente ! J’ai cru être capable de combattre les injustices de ce monde, sauf que je suis trop faible pour cela ! Et les paroles des morts retentissent dans mon esprit, eux qui ne seront jamais vengés. Dénoncez-moi, qu’on en finisse…

— Je te dénoncerai pas.

— Hein ? Mais pourquoi ?

— Parce que le sang a déjà trop coulé. Et vu l’état de Maedon… Préférable qu’il sache pas la vérité. Il m’inquiète de plus en plus, pour être honnête.

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