Chapitre 1 : Rêves d'artiste (2/2) (Corrigé)

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Ce n’était pas d’une illusion. Ma mère se figea, tenta de regarder ailleurs, rien qui fût capable de l’en préserver, personne qui fût apte à la consoler. Des larmes argentées roulèrent sur ses joues tandis que mon père la recueillait dans ses bras, des plis assombrissant sa mine. Et moi, pendant ce temps ? Je demeurai immobile, bras le long du corps… Mes yeux suivaient à grand peine le brancard sur lequel Kelast était transbahuté malgré lui. Ainsi s’était achevée son existence. Quand on croyait que tout allait bien, quand toute la vie se présentait encore à nous, quand tant de rêves devaient être accomplis… On nous arrachait nos songes. Je n’avais pas connu mon cousin. Mais est-ce que lui-même avait eu le temps de se connaître ?

Et ma tante… À peine s’intéressa-t-elle à nous. Une silhouette dominante, traversant la rue comme si elle accomplissait son devoir quotidien. Elle s’imposait un silence de rigueur, sans doute car elle n’avait rien à ajouter, sans doute parce que son visage sans expression se suffisait à lui-même. Sa réputation lui prêtait peu de défaites… Elles n’en devenaient que plus âpres.

Alors je compris où on l’emmenait. Tout leur trajet prenait sens. Et j’avais été assez naïve pour croire qu’on saluerait juste leur retour ! Une voix s’était tue vers les recoins du néant. On partait désormais enfouir le corps dansun endroit meilleur.

« Kelast Nalei, 1402 AU – 1424 AU, vaillant soldat et fils de Vauvord, sacrifié en héros pour sa patrie. »

Les funérailles furent courtes et sans fioriture. On inhuma la dépouille au centre du cimetière, non loin de ses homologues. Maints bouquets ornèrent le soubassement mais même le nôtre ne combla guère l’ampleur de cette perte. Des centaines de personnes s’étaient rassemblées pour l’occasion, si toutefois on pouvait qualifier ainsi cet événement… Hommages et louanges pleuvaient en abondance, mais à quoi cela rimait-il ? Aucun ne s’attardait sur les circonstances exactes de son décès. Le résultat était le même : une immense disparition pour l’armée et notre famille.

Comment reprendre le cours de sa vie après un tel jour ? Pouvais-je simplement m’atteler à mes tableaux, esquisser des nouvelles trames comme si de rien n’était ? La nouvelle résonnait à travers toute la ville : Kelast Nalei, fils d’une illustre générale, était tombé sur le champ de bataille dans la verdeur de l’âge. On était loin de l’anecdote… Plutôt d’un accident aux répercussions inévitables.

Ma tante n’avait pas cherché à nous contacter après l’enterrement, ce pourquoi mon père entreprit de l’inviter chez nous. En soit, son idée était bonne : un repas de famille aidait à délier les langues et à lutter contre le chagrin. S’il avait su…

Le début du repas se déroula sans encombre. Le portrait était aisé à imaginer : nous quatre vêtus de chemisiers en soie aux couleurs vives, suivant la tradition selon laquelle des sentiments positifs devaient émerger pour combattre le deuil. Mon père avait cuisiné des ravioles nappés d’un coulis de tomates, spécialité locale, arrosé de coupes de vin rouge de trois ans d’âge, issu des cépages du sud-ouest. Son arôme me piquait les narines, aussi préférais-je la saveur du traditionnel jus de raisin.

Fuyais-je la situation ? Mieux valait contempler et s’attarder sur ce repas que d’aborder des sujets fâcheux. Un souper simple et complet pour soulager l’atmosphère. C’eût été efficace si une autre personne que ma tante partageait notre table.

Jalode foudroya son frère du regard quand ce dernier débarrassa nos assiettes.

— Tu vas bien ? s’enquit-il. Tu n’as pas prononcé un mot depuis…

— Je n’ai plus de famille, lâcha la générale. Dis-moi un peu, petit frère, toi qui es si sage, vers quel but dois-je me diriger ?

Faute de trouver quoi répondre, Hyré déglutit avant de déposer nos assiettes sur la crédence. Un délai bien trop long… Ma tante se redressa et cala deux doigts contre sa gorge.

— Tu ne sais pas m’éclaircir, hein ? vitupéra-t-elle. Je n’en attendais pas moins de toi… Et si, pour une fois, au lieu de pointer tes yeux sur d’inaccessibles points lumineux, tu les rivais sur les problèmes de notre monde ?

— Ça suffit ! s’indigna ma mère. Mon mari t’accueille dans notre demeure, se tracasse pour toi, et tu l’agresses ?

— Inutile de s’énerver ! suppliai-je. Tante Jalode traverse une rude épreuve… Nous sommes tous secoués, après tout.

Une autre figure se dépeignait : celle de ma tante empoignant son cadet, les mots comme dernière égide. Elle relâcha la pression, non sans toiser Hyré puis Caprilla. Mais moi, c’était différent. Un certain intérêt étincelait de ses yeux chaque fois qu’elle me dévisageait.

Mains derrière le dos, Jalode abandonna notre salle à manger pour se diriger vers le salon, où elle évita soigneusement de fixer le moindre tableau. Nous nous consultâmes puis la suivîmes avec quelques appréhensions.

— Je traverse une rude épreuve, confirma la militaire. Celle de vivre à une époque de faibles et de lâches. Kelast n’est pas mort parce que les ordres n’étaient pas clairs. Kelast n’est pas mort à cause d’une mauvaise coopération de ses alliés. Kelast n’est pas mort parce qu’il est né du mauvais bord. Il est mort parce que notre armée manque cruellement d’effectif à un moment où ils sont cruciaux.

— Si je résume, répliqua ma mère le monde entier hormis toi est responsable de sa perte ?

— Toujours aussi insolente, belle-sœur ? Tu fais la paire avec mon frère, il semblerait. Quelqu’un qui n’a jamais connu la dure réalité n’a aucune légitimité à me donner des leçons de morale ! Avez-vous le moindre souvenir de l’époque où Erdas le cinquième régnait sur Vauvord ? Il avait su imposer sa puissance sur tout le pays de Carône et ce malgré les controverses sur ses idéaux. Son fils n’avait hérité ni de son charisme, ni de son autorité. Mais un espoir subsiste avec sa petite-fille.

Tandis que Jalode discourait, nos soupirs suivant ses répliques, ma mère la contourna pour mieux la détailler. Père et moi n’osâmes pas nous aventurer au-delà du seuil.

— Contente que tu aies révisé ta leçon d’histoire, ironisa Caprilla. Maintenant, si tu refuses notre hospitalité, pourquoi te trouves-tu encore dans notre maison ?

— Moi qui croyais qu’une peintre défendait patience et pondération, dédaigna Jalode. Incapable de trouver par toi-même ? Figure-toi que j’ai eu une entrevue avec notre majesté Dorlea la troisième, ce matin. Elle est encore jeune et impulsive mais sait écouter les conseils avisés. Et elle m’a donné son accord.

— Quel accord ? s’inquiéta Hyré. Occuper une haute place dans l’armée ne te suffisait pas, tu influences aussi les décisions royales ?

— Je ne cherche qu’à protéger mon peuple ! se défendit hargneusement ma tante. Avez-vous oublié les leçons de patriotisme inculquées lors de notre jeunesse ? Elles sont nécessaires aujourd’hui plus que jamais, car le Ridilan devient une menace sérieuse pour la sécurité de notre pays.

Ma mère pouffa… Elle n’aurait pas dû. Car rien ne la préservait des objurgations de la vétérane, encore moins des sévices physiques.

— Soyez au moins crédibles quand vous vous inventez un ennemi ! blasonna-t-elle. Le Ridilan est un pays isolé qui n’a jamais posé de problème !

— Elle a raison ! soutint mon père. Pourquoi ne souhaitez-vous pas la paix, pour changer ? Pourquoi inventer constamment un ennemi à notre pays alors que bien d’autres maux doivent être combattus ?

— Oh, vous prétendez mieux connaître ce pays que moi ? répliqua Jalode. Caprilla, que connais-tu de ce monde, enfermée dans ta demeure opulente à dessiner ce que tu n’as jamais exploré ? J’ai mis mon corps au service de l’armée depuis plus de vingt-cinq ans, alors cesse de te moquer de moi et de salir la mémoire de mon fils ! Alors si je te dis que le Ridilan devient un pays instable, tu dois me croire sur parole !

— Peut-être qu’il vaut mieux peindre des morts que d’en créer… Plus de détours, belle-sœur. Tu as saisi l’invitation comme un prétexte, pas vrai ? Révèle-nous la raison de ta présence ici.

Alors le sourire le plus ardent élargit la perspective du tableau. Jalode recula afin de disposer d’un meilleur angle de vue. Je me situais au beau milieu de ce champ de vision.

— L’armée devrait être un passage obligatoire pour chaque citoyen, affirma-t-elle. Elle apprend la camaraderie, inculque des valeurs et renforce ses recrues. Elle représente la puissance et l’influence d’un pays à elle seule. Et, franchement, quand je vois ces gamins impertinents, je me dis qu’ils en auraient bien besoin.

— On n’éduque personne avec une épée, rétorqua ma génitrice. On éduque avec des écoles et des livres. La violence n’est que le résultat de l’ignorance.

— Abreuver des esprits formatés de savoirs inutiles pour qu’ils le dégobillent après ne s’appelle pas de l’éducation. Là n’est pas le sujet ! L’armée doit être renouvelée plus que toute autre institution. Peu de soldats atteignent mon âge… La seule solution ? Enrôler massivement des jeunes prêts à servir leur patrie, comme convenu avec notre reine !

— Et quel est le rapport avec nous ?

— Trop têtue pour établir le lien ? J’ai parlé de jeunes adultes. Denna a dix-neuf ans, si je ne me trompe pas. Alors elle repart avec moi.

Le monde s’écroulait autour de moi. Tant de perspectives entachées, brisées sous les chaînes d’une inflexible volonté. Impossible de refuser une telle exigence, surtout venant d’une autorité comme ma tante ! Où étaient les rêves d’antan ? Le désir d’apprendre, de se surpasser, d’exceller s’annihilait en un rien de temps… Plus de promesse, plus d’espoir… Ne subsistait plus qu’un avenir incertain.

— Je refuse ! déclara ma mère avec conviction.

— Tu n’as pas compris, objecta Jalode. Je n’ai pas demandé ton avis.

Mon père restait calé contre le mur, de la sueur lustrant son front, la figure blêmie, la bouche sèche. Que pensait-il de sa propre sœur ? Moi-même, je sentais mon pouls s’accélérer, une douleur vrillait ma poitrine et je peinais à respirer !

Mais quelqu’un se dressait encore entre ma tante et moi. La peintre royale, bras écartés, s’interposait de tout son être

— Ne t’avise pas de la toucher ou tu le regretteras ! menaça-t-elle. Je voulais te prendre en pitié après ta perte… N’espère plus une seule doléance de ma part.

— Quelle autorité ! brava ma tante. Tu aurais presque été crédible si tu me dépassais d’une tête et si tu pesais trente kilos de plus.

— Je protègerai ma fille ! Denna est faite pour manier un pinceau, pas une épée !

— Égoïste, par surcroît ? Les Vilagui méritent bien leur réputation de matérialistes. Mais ta chérie manipule le pinceau uniquement parce que tu le veux bien. Tu lui imposes son avenir.

— Tu ne lui imposes pas, peut-être ?

— Un futur de gloire et d’honneur durant lequel elle va servir sa patrie ! Je lui rends service ! Jamais elle ne développera l’entraide et l’amour pour son pays si elle reste cloîtrée à pratiquer une activité de bas étage !

Elle heurtait des zones de plus en plus sensibles. Ma mère avait beau insister, s’intercaler, s’égosiller de tout son être, cela ne changeait rien ! La générale continuait de la dévisager comme une ennemie…

— Hyré, je t’en supplie, dis quelque chose ! réclama Caprilla. C’est ta sœur, elle sait t’écouter ! Ne la laisse pas nous priver de notre unique enfant !

— Elle n’écoute personne hormis elle, déplora mon père. Alors imagine à ce sujet… Tu ne t’es jamais cachée de déprécier l’art et la science, n’est-ce pas, Jalode ?

— Les nobles dilapident déjà assez d’argent avec leurs banquets et autres futiles festivités, dit la générale. En quoi observer le décor de notre ciel et dessiner des portraits contribuent à notre royaume ? Ils ne servent qu’à divertir une poignée de nantis.

— C’est ainsi que tu estimes notre culture ? réprimanda ma mère. Et tout cet argent utilisé pour armer de futurs morts, ce n’est pas du gaspillage, peut-être ? Un crime contre notre propre civilisation ?

— Je suis prête à mettre autant de moyens que disponible pour consolider notre armée ! De braves soldats meurent pour des gens comme vous !

— Qu’est-ce que tu crois ? Que nous allons culpabiliser pour des morts dont nous ne sommes pas responsables ? L’art et la science ne constituent pas un gaspillage d’argent. Nous n’avons pas à le justifier ! C’est le devoir de toute société de réduire son degré d’ignorance. Tu en aurais bien besoin.

— Pardon ? Ai-je bien entendu ?

— Arrêtez de vous disputer ! implorai-je. Cela ne vous mènera rien !

— Impossible de raisonner ma sœur, dit Hyré avec distance. Ma chérie, tu sais ce dont elle est capable lorsqu’elle est énervée. Parce que moi, je l’ai vécu durant de nombreuses années…

On s’approchait du mot de trop ! Ma mère s’affirma davantage en dépit de nos avertissements, collant presque son front contre celui de ma tante.

— Tu as très bien entendu ! hurla-t-elle. Je n’ai aucune leçon à recevoir de toi. Tu n’as même pas été capable de protéger ton fils alors comment pourrais-tu protéger ma fille ?

Jalode lui colla un poing en pleine figure, si fort qu’on crut entendre ses os craquer, si puissant qu’elle valsa contre le mur d’en face, si intense que le choc fit chuter un des tableaux. Mon père se précipita à sa rescousse mais ne put que constater l’étendue des dégâts : un filet de sang coulait depuis la commissure des lèvres de ma protectrice. Mais pourquoi restais-je tétanisée face à une telle scène ? Je devais intervenir !

— Il ne s’agit pas de protéger ta fille, répliqua Jalode. Il s’agit de la former une vraie citoyenne. Oui, elle endurera, elle souffrira, mais elle en sortira plus forte. D’ordinaire, je vous aurais laissé mener votre petite existence de confort, mais les circonstances exigent le contraire.

— Tu ne peux pas…, marmonna Caprilla. Elle est…

— Je vais le faire ! décidai-je.

Tout se figea de nouveau, comme une image statique aux nuances enflammées. Des lueurs rougeâtres issues du feu éclairaient les visages ravagés de mes parents et se reflétaient sur la figure ravie de ma tante. C’était là une décision irrévocable, tous le réalisèrent à l’instant même. Dans un geste de désespoir, ma mère, enveloppe protectrice, se jeta sur moi et m’étreignit en larmoyant.

— N’y va pas ! gémit-elle. Ne te soumets pas à son autorité ! Ne gâche pas un avenir prometteur ! Tu as toujours voulu devenir une artiste, pas une soldate !

— Je sais, murmurai-je. Mais je n’ai pas le choix. L’avenir du royaume est en jeu. Je m’engagerai le temps de le sauver puis je complèterai ma formation. Ce n’est que temporaire, je te le promets…

Caprilla ne m’aurait pas lâchée si Jalode ne nous avait pas séparées de force. Fermant le poing, elle m’adressa un autre sourire, prête à me traîner le plus tôt possible. Il me restait un court répit…

Jamais je n’aurais dû accepter la proposition.

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