Chapitre 11 : Siège de la capitale (3/3) (Corrigé)

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Où que je me dirigeasse, où que je posasse mes yeux, mon corps se figeait comme mon teint se plomba. Pour l’instant les innocents avaient été épargnés, hormis les plus dispersés… Il n’empêchait que des centaines de cadavres s’étendaient à perte de vue, alliés comme ennemis, à jamais perclus dans une expression d’horreur et de désespoir…

Seule dans mon errance, isolée de mes camarades, je ne me battais plus. Au lieu de quoi je m’aventurais dans la déprédation. Pas un cri n’épargnait mon esprit. Pas un effondrement ne préservait mes tourments. Je courais, encore et encore, vers une direction graciée de notre condamnation. D’innombrables âmes châtiées soupiraient dans l’inanité… Il y avait bien une ruelle, plus loin, au sommet de la rue pentue. Je devais m’y engager, y bifurquer, avant que…

Un enfant se présenta devant moi.

Il était si jeune… D’intenses yeux azurs se creusaient dans son visage rond et livide couronné de courtes mèches châtaines. Il portait une tunique beige maculée de salissures. Il avait un air familier. Pourtant je ne l’avais jamais vu, sinon je m’en serais souvenu. Quoique… Je l’examinais de plus près. Il ne bougeait pas. Ce petit garçon me dévisageait sans tressaillir ni se détourner. Bras parallèles au corps, s’accrochant à ma présence, il découvrait le visage de l’envahisseur. Le mien.

Voilà ce que je représentais. Mon image. Ce que j’avais toujours nié. Mon épée prolongeait encore mon bras à hauteur de mes hanches. Même si ma main moite tremblait à foison, cela ne changeait rien ! Je tenais une arme face à l’incarnation de l’innocence ! Pourquoi m’étais-je engagée ? Pourquoi étais-je redevenue loyale envers cette armée ? D’irrépressibles frissons s’emparaient de ma personne tant je m’étais engouffrée dans l’erreur !

J’abandonnai. Ma lame glissa de mes doigts et tinta au contact du pavé. Du sang s’en écoulait encore… Et mes larmes s’y mêleraient. À genoux sur le sol, je sanglotai face à cet enfant. Il m’examina encore d’un regard insensible… Puis je passai des secondes à m’immerger dans son point de vue. Étais-je jugée ? Étais-je pardonnée ? Étais-je l’incarnation d’un système corrompu, d’une idéologie infâme ? De ma simple personne, j’avais scellé bien des destinées. J’avais regretté, pourtant j’avais recommencé…

Mais le garçon ne me réserva aucune punition. Il se retourna plutôt vers deux silhouettes familières… Aldenia et Fherini l’enlacèrent et le cajolèrent. Mon cœur se fendit. Si elles s’occupaient toutes les deux de lui, alors il devait être un orphelin. Elles étaient censées me haïr ! Sauf que… Une aura de bienveillance s’extirpa de leur sourire.

— Tu n’es pas comme eux, n’est-ce pas ? remarqua Fherini.

— Si notre enfant était tombé contre quelqu’un d’autre…, envisagea Aldenia. Je n’ose pas imaginer ce qu’il en serait advenu. Nous savons qui tu es, Denna Vilagui. Nous ne t’oublierons pas.

— Peut-être que je l’ai épargné…, répliquai-je. Mais combien des vôtres ai-je tué ?

— Tu n’es pas celle qui a donné les ordres. À la guerre, les rôles de bourreaux et de victimes s’échangent… Si simple et pourtant si mystérieuse. Qui es-tu réellement ?

— Une soldate comme les autres.

— Non, nia Fherini. Tu es spéciale. Nous avons pour notre mentor Hagran. Tu l’as croisé il y a quelques mois.

— Vous l’avez revu ?

— Vaguement, précisa Aldenia. Il errait toujours. À la recherche d’un espoir. Il n’est plus l’homme que nous avions connu. Il était dévasté avant la guerre. Il est complètement détruit, désormais. Nul ne sait ce qu’il adviendra de lui.

— Comme beaucoup… J’ai de la peine pour tous. Mais pourquoi je me noie de sentiments ? Ils sont inutiles dans cette guerre annihilatrice.

— C’est ce qui te rend humain. Tu as sauvé notre enfant, Denna Vilagui. Nous ne t’oublierons jamais.

Plus aucun mot ne s’échappa de ma gorge nouée. Au-devant de mon incapacité triomphaient les reliquats d’amour et d’empathie dans un monde de cruauté. Sûrement apercevrais-je mon reflet si mes larmes chutaient assez pour former une mare… En conséquence se révèlerait mon véritable visage. Il arborait l’ineffaçable cicatrice, preuve de tous mes maux ! Là s’était détruit mes songes… Naguère s’extasiait une jeune fille dont l’unique finalité était de réaliser ses rêves !

J’avais aussi été une enfant, bien avant tout cela… Comme ce jour, à l’aube de mon cinquième anniversaire, où j’avais découvert la peinture. Ma mère sifflotait tout en ébauchant sa fresque. De son habile doigté se révélait le paysage inscrit au-delà des modèles. Du liant émergeait du moindre relief, joignant la rivière à la vallée. Tant de couleurs éclataient jusqu’à ma rétine… Dans ce tableau émanait la définition même de l’harmonie.

Ma mère avait enjolivé mes perspectives d’un sourire. Elle m’avait alors portée pour me présenter ce merveilleux monde.

— Qu’est-ce que c’est ? avais-je demandé.

— Ça, ma fille, c’est une peinture ! décrivit-elle. D’un pinceau trempé de couleurs, je dessine ce que dicte mon imagination me dicte, que ce soit réel ou non !

— Mais… À quoi ça sert ?

Ma mère m’avait pincée la joue avant d’éclater de rire.

— Ceci est de l’art, Denna ! exposa-t-elle. Certains pensent qu’il n’a aucune utilité… Ils se trompent. Car l’art transcende l’existence et lie les générations. Je ne me contente pas de dessiner un paysage. Ce tableau a une signification de ce qu’on voit. Peux-tu le deviner ?

— Non…, admis-je. Je vois juste de l’herbe, de l’eau et des arbres !

— Exact. Ce qu’ils sont leur confèrent toute leur importance. L’art s’adresse à nos sens, à nos émotions. L’art est le propre de l’humain en opposition avec la nature, et pourtant complémentaire. Sculpture, architecture, littérature et peinture s’unissent pour matérialiser la vie. Voilà pourquoi j’y tiens autant, Denna. La vie est merveilleuse et il faut œuvrer chaque jour pour la préserver.

— Ça a l’air fascinant, maman ! Je peux essayer ?

— Bientôt, Denna. Bientôt. Mais n’oublie pas : rien n’est plus important de préserver ce que tu aimes.

Mon souvenir s’éteignit à la rupture de cette promesse.

Fherini et Aldenia étaient parties. Sans doute avaient-elles placées l’enfant en sécurité, du moins je l’espérais. Au-delà de la placidité des environs se décelait pourtant une présence… Non physique, peut-être, mais elle se concrétisa peu à peu ! Une voix grésilla d’abord avant de s’amplifier dans ma tête.

— Ainsi tu te présentes, Denna Vilagui. Il semblerait que rien ne peut te vaincre.

— Lyrodis ? reconnus-je. Que faites-vous dans ma tête ?

— Je cherchais un esprit sain dans ce lieu de divagation et de violence. Vous ravagez ma cité… Vous tuez mes concitoyens ! Mais ton esprit torturé se le refuse, n’est-ce pas ?

Une douleur me lancina tant le crâne que je me recroquevillais. Impossible de la contenir, même en appliquant mes mains sur mes tempes.

— Laissez-moi ! suppliai-je.

— Mon but n’est pas de te faire souffrir, seulement de te prévenir, expliqua Lyrodis. Aujourd’hui encore, je me suis retenu d’intervenir, par peur de commettre des dommages collatéraux. Mais vous êtes allés trop loin. Tu as épargné l’enfant que tu as croisé dans cette ruelle, mais tous ne seront pas protégés des envahisseurs.

— Où êtes-vous ?

— Partout et nulle part. Je vous ai observés. J’ai assisté à la souffrance de mon peuple par peur de le heurter davantage. Vous vous rapprochez dangereusement du temple…

— Alors vous allez intervenir…

— Oui. Pour un moindre mal. Sache que ce n’est pas contre toi, Denna. Tu t’es jetée dans cette bataille en l’absence d’alternative. S’agissait-il de désespoir ou de lucidité ? Il est trop tard pour conclure maintenant que le choix est effectué. Je tenais d’avance à m’excuser.

— Pour quelle raison ?

— Je vais balayer tous tes compagnons d’armes. C’est le seul salut possible pour les miens.

La télépathie s’interrompit aussitôt. Je me réceptionnai au sol, soulagée de ma migraine quoique plongée dans la confusion. Loin de tout régnait le mutisme… Cependant, petit à petit, un grondement sourd s’intensifia. Je me redressai, hissai mon regard vers le ciel saturé de grisaille, et reculant un peu, j’aperçus le plus haut bâtiment de la ville. Une silhouette s’y trouvait. Des vagues noirâtres grandissaient au-dessus d’elle…

La destruction massive avait débuté.

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