Chapitre 9 : Récit de la propagande (1/2) (Corrigé)

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« En conclusion, l’intervention de Carône en Ertinie fut légitime et positive. Ici sont résumées les principales raisons, développées dans les précédentes sections, qui justifient cette intervention portant encore à controverse. Comme de juste, l’Ertinie était un pays assez instable au début du deuxième millénaire, et l’on craignait que sa rivalité envers la Nillie s’étende au-delà de leurs territoires. À cela s’ajoute la stabilité du pays : quatre siècles se sont écoulés depuis la conquête, et aucune guerre notable n’a ravagé l’Ertinie. Les seuls conflits dans lesquels cette patrie s’est impliqué sont ceux auxquels Carône a lui-même participé, et elle est intervenue en tant qu’alliée. D’un point de vue moins militaire, on peut aussi souligner la facilité accrue des échanges commerciaux ainsi que la constance de la croissance démographique et l’augmentation progressive de l’espérance de vie. Un problème persiste et nuance la prospérité de l’Ertinie, cependant. Deux groupuscules rebelles, l’un constitué entièrement de femmes, le clan Nyleï, et l’autre d’hommes, le clan Dunac, pillent et ravagent le territoire depuis des siècles, ce malgré leurs diverses dispersions. Mais il serait naïf de penser qu’un pays, aussi solide soit-il, puisse être débarrassé définitivement de sa criminalité. Nous pouvons donc assurer que l’impact social, culturel et commercial de l’intervention Carônienne prouve sa réussite. »

Dernier paragraphe du travail de fin d’étude de Nalionne Quaril (née en 1402 AU) en vue de l’obtention du diplôme de l’académie des lettres de Virmillion.


Plus rien ne m’appartenait. Ni ce corps dépossédé, arme de pernicieuses volontés. Ni ce lit sur lequel je me couchais, naguère confort d’un peintre massacré. Tout juste étais-je bonne à attendre l’ultime départ, vers une bataille d’une ampleur plus grande encore que nos songes imaginaient. D’aucuns s’exerçaient aux maniements de leur arme… mais j’en étais incapable.

Il existait un monde au-delà de cette destruction. Là où pépiaient les oiseaux, envolés de leurs nids, battant leurs ailes aux canopées des bosquets. Là où s’effritait la roche, à même le pâturage des flancs, jusqu’aux pics dominants des montagnes. Là où tourbillonnait le sable, sur les étendues de dune et d’euphorbes. Là où fendaient les vagues, porteuses d’écumes et d’algues, jaillissant par flux et reflux.

Au-delà des fantasmes s’inscrivaient les mots. Des centaines de feuilles compactées dans un ouvrage et l’imagination s’occupait du reste. Mais une plume transmettait la vision de son auteur, limitée par son expérience. Jamais elle ne saurait retranscrire la réalité avec objectivité et précision. Tout le monde ne l’entendait pas de cette oreille, toutefois…

La matinée touchait à sa fin lorsqu’un grincement perturba ma routine. Lisime s’avança par-delà le seuil, portant deux livres. Rarement s’était-elle autant hâtée à me les présenter. Quelque chose devait la troubler ! Je reconnus le premier qu’elle déposa sur le lit… Il s’agissait de l’ouvrage dans lequel Nalionne consignait le récit de la guerre. Ou plutôt de la propagande.

— Lisime ! m’exclamai-je, m’asseyant sur le rebord du lit. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Je devais te monter, avant qu’il ne soit trop tard ! expliqua mon amie. J’en profite que Nalionne soit partie se promener. En travaillant avec elle, j’ai eu l’occasion de consulter ses écrits, mais je ne connaissais pas l’existence du second livre.

— Sans doute n’a-t-elle pas eu assez de place pour déverser ses idéaux !

— Non, Denna, ce n’est pas aussi simple. Car si c’était le cas, pourquoi n’a-t-elle jamais voulu l’exposer aux yeux de tous ? Elle ne se sépare jamais du premier ! Avoue que ça suscite la curiosité.

— Peut-être…, murmurai-je entre mes dents.

Je me souvenais de cet ouvrage à la reliure claire, où chaque événement se transformait sous la plume de cette scribe. Parfois j’avais ressenti l’envie de l’aplatir sur sa figure suffisante, souvent mon corps frémissait à l’idée d’appréhender son contenu. Alors j’en eus le cœur net : je m’en emparai et en parcourus les premières pages.

— Je ne te parlais pas de celui-là ! rectifia Lisime.

— Mais il m’intrigue déjà, répondis-je. Bon sang, rien que le premier chapitre annonce la couleur ! « Me voilà fraîchement débarquée dans ce camp militaire, abritant les unités onze à quinze de l’armée Carônienne. Il est dirigé par cinq commandants, eux-mêmes sous l’autorité de la vaillante générale Jalode Nalei ! Une femme très sympathique, tant elle s’est assurée que je sois installée dans les meilleures conditions pour narrer cette trépidante épopée ! Enfin, il ne s’agit de mon histoire, plutôt de celle de ses jeunes hommes et femmes dont l’entraînement a déjà débuté. N’est-ce pas fabuleux ? Ils sont issus de toutes les classes sociales, voire de différents pays, et ils s’unissent pour ne former qu’un face à l’envahisseur. On ne pouvait rêver de récit plus héroïque ! »

De la moiteur gagnait mes doigts tremblants. À peine savaient-ils tenir cet amas de hâbleries tant ils se crispaient. Les yeux comme la bouche de Lisime s’ouvrirent quand elle s’avisa de mon état.

— C’est difficile de lire avec du recul, compatit-elle. Moi-même, j’ai eu du mal… Mais tu dois remettre ce passage dans le contexte, quand personne ne se doutait de toutes les pertes que nous subirions ! Et puis, Nalionne a toujours été ainsi… Elle est cohérente avec son discours oral.

— Il ne faut pas exagérer ! Regarde donc ce qu’elle a écrit après : « Non que le quotidien des soldats soit ennuyeux depuis l’arrivée des Tordwalais, mais il est intéressant que des événements exceptionnels l’animent ! Une terrible confrontation a opposé Morena, soldate de l’unité treize, à Aldo, soldat de l’unité quatorze. Ce dernier, dans un acte de fourberie éhonté, a agressé sa consœur dans l’étroitesse et la bassesse, coupant son bras droit ! La courageuse guerrière a dû être soignée, et son avenir dans l’armée se révèle inexistant. Qu’en est-il du traître Aldo ? Fort heureusement, la générale Jalode Nalei a appliqué la justice qu’il méritait. Elle a ordonné à Vimona Orzo, commandante de l’unité de Morena, de l’exécuter. Une flèche a filé comme le vent et lui a transpercé le cou ! Tout ce sang renversé au nom d’une noble cause, que c’est excitant ! Pourvu que l’armée prospère, débarrassée d’une telle ordure… »

Aucune honnêteté ne transparaissait de l’écriture de Nalionne. Soit son esprit avait été inondé de propagande dès le berceau, soit Jalode lui avait promis moult récompenses si elle propageait ses idées ! Comment pouvait-elle autant dénigrer Aldo, lui qui avait reçu des défenseurs parmi la foule enragée ? Si Lisime ne retenait pas mes poignets… Ce livre aurait cessé d’exister !

— Calme-toi ! supplia-t-elle. À ton avis, pourquoi ai-je apporté l’autre ouvrage ?

— Cela ne changera rien ! m’écriai-je. Que Nalionne ait une vision fantasmée de la réalité, je peux encore tolérer, mais qualifier les innocents de coupables ? C’est insupportable, tu comprends ? Cesse de la défendre !

— Il n’est pas question de la défendre, Denna ! Je suis venue pour aborder un autre sujet. Nalionne n’est pas celle qu’elle prétend !

— Ah oui ? Pourtant, en feuilletant plus loin dans ce journal, aucun doute n’est possible ! Écoute donc ce qu’elle a rédigé après la première bataille ! « Cruelle désillusion ! Il aurait été trop beau, trop aisé que nos héros triomphent de l’adversité sitôt arrivés au Ridilan. Cette première offensive a coûté la vie à des centaines de nos intrépides soldats. Certes leurs funérailles ont été à l’image de la grandeur de leur âme, mais rester sur une défaite leur aurait laissé un goût amer. Alors les survivants, honorant le sacrifice de leurs camarades, se sont battus contre ces infâmes Ridilanais. Eux qui utilisent la magie à d’inavouables fins, ils seront surpris de constater combien l’opiniâtreté de nos soldats ne rencontre aucune limite ! C’est aussi avec forte crainte qu’ils se sont heurtés aux rustres traditions de ce dangereux peuple. Ils ont érigé tout un culte autour d’un seul homme, décédé depuis des siècles par surcroît ! Jalode s’assure cependant de le détruire, histoire de réduire l’influence néfaste des Ridilanais »

— Je sais ce qu’elle a écrit ! Je suis son assistante, après tout. Mais là n’est pas le sujet que je voulais aborder avec toi. Denna, tu m’as toujours écoutée, non ? La guerre t’a traumatisée, et à juste titre, donc tu trouves ses écrits ignobles…

— Et pas qu’un peu !

Ce disant, je tournai les pages, impulsivement, compulsivement. Rien n’était en mesure d’endiguer ma frénésie ! Et le constat demeurait identique : chapitres après chapitres, événements après événements, Nalionne encensait la bravoure de notre armée tout en déshumanisant l’ennemi ! Seule notre abnégation revêtait une quelconque valeur à ses yeux, comme si le meurtre et le pillage des Ridilanais étaient justifiés ! Par emphases, par démesures, la scribe avait orienté la réalité selon son bon vouloir. La conquête du château de Fherini Laefdra devenait une charge héroïque tandis que l’assaut de Maedon suite à la mort de Brejna et Sermev se transformait en tragique défaite. Où était l’honnêteté ? Où était l’impartialité ? Où était la piété ? Nalionne n’avait pas rempli son devoir… ou l’avait au contraire bien exécuté, selon le point de vue.

Mon doigt s’arrêta sur les dernières pages, au moment où elle évoqua la rébellion.

— Elle continue…, marmonnai-je. « Un autre drame a entaché notre superbe conquête. Je croyais que notre armée était unie contre un même ennemi, pourtant ! Hélas, quand les idées s’affrontent, quand le monde est ébranlé, certains semblent prêts à renoncer à leurs valeurs pour en défendre d’autres. Ce qui s’est déroulé relève de la mésentente, d’une perte de confiance envers une civilisation qui a pourtant fait ses preuves ! Des rebelles ont protégé les Ridilanais dans une révolte insensée ? Pourquoi avoir trahi leurs serments ? S’en est suivi une mutinerie où les deux camps se sont déchirés… Une lutte épique et fraternelle, entre compagnons d’armes, fait de sang et larmes. Si, aujourd’hui, notre victoire sur les Ridilanais est assurée, les sacrifices nous rappellent combien le triomphe n’a pas de prix. »

Soudain Lisime m’arracha le livre des mains et le jeta sur le lit. J’aurais voulu continuer, toutefois elle m’interdisait de le reprendre ! Peut-être que sa réaction me paraissait excessive, si bien que j’en eus un sursaut, mais c’était pour mon bien. Sinon ses yeux ne se seraient pas autant humidifiés…

— Tu te fais du mal ! s’inquiéta-t-elle. C’est de ma faute, j’aurais dû seulement apporter l’autre livre… Crois-moi, je n’avais aucune intention de raviver les plaies qui brûlent encore en toi !

— Ma douleur n’est pas la seule qui importe, soufflai-je. Lisime, pardonne-moi, j’oublie combien il a été difficile pour toi de consulter ces pages. Il faut empêcher sa diffusion ! Ses lecteurs risquent d’avoir une vision erronée de la guerre !

— N’est-ce pas déjà le cas ? Beaucoup est condensé, mais le mensonge s’est propagé au-delà des écrits d’une scribe. Souviens-toi de comment j’étais à mon arrivée au camp… Naïve, dévouée à la cause militariste, bien loin du scepticisme dont Kolan et toi faisiez preuve !

— Mais tu as changé ! Lisime, sans toi, je…

— Nalionne aussi. Denna, je sais que c’est dur, mais tu dois constater par toi-même.

Lisime me tendit le second volume. En son sein s’enchaînaient aussi des centaines de pages, sous une reliure noirâtre dont je n’avais jamais subodoré la teneur. Pourtant, dès l’ouverture, la perplexité n’était plus permise. Il s’agissait bien de la plume de Nalionne, tant pour la forme élégante des lettres que pour la manière de rédiger. Je m’y plongeai, fût-ce à contrecœur ! Il s’y trouvait la raison pour laquelle mon amie insistait autant…

— Lis à voix haute, requit-elle. Pardonne-moi de te l’imposer, mais il faut que tu comprennes.

— D’accord, acquiesçai-je. J’en suis justement aux premières pages… « J’ai ressenti un grand malaise, aujourd’hui. Le désespoir que ressent l’armée Carônienne s’est fait sentir quand ils se sont sentis obligés d’appeler des renforts issus d’un pays lointain, le Tordwala. Ce peuple marin et guerrier est en rivalité avec le Dunshamon, plus pacifique et bâtisseur. Il y avait une jeune fille issue de cette foule, Shimri de son prénom. Elle était entraînée contre son gré dans une guerre dont elle ne saisit même pas les enjeux… Sa tentative de s’enfuir a été vaine, elle s’est même évanouie et a dû être transportée auprès des guérisseurs. Quelle image ai-je donné de ma personne ? Denna a été la seule à l’emmener, et moi j’ai fouiné comme une petite curieuse, irrespectueuse à l’avenant ! Si seulement Shimri constituait un cas unique… Mais non, elle n’est que la partie émergée de l’absurdité de cet enrôlement. Des jeunes, privés de leur famille, de leurs amis, de leurs rêves, pour envahir un pays lointain. Personne n’avait entendu parler du Ridilan depuis des siècles… Mais j’ai le pressentiment qu’il deviendra un sujet pour des décennies. »

L’ouvrage faillit glisser de mes mains. Lisime le rattrapa à temps et me le rendit, soucieuse de le maintenir au creux de mes paumes. D’obscurs traits traversaient son visage à travers laquelle elle tentait de m’exhorter. Elle qui avait pénétré au profond des pensées de l’écrivaine, elle appréhendait ce pourquoi mon corps tremblait tout entier.

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