Les spectres du passé (Corrigé)

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Tout s’achève un jour.

Que le déluge m’emporte, je m’évanouirais dans la tranquillité. Je sombre dans ce tableau nimbé de bleu, sans fond ni visibilité, guidée par le courant. Parfois des bulles remontent, souvent le tourbillon s’intensifie. Mon être s’engloutit au sort que je lui ai imposé. Ici mes mouvements sont ralentis, ici je coule dans les profondeurs, ici je n’apporte de mal à personne. Abîmes de la rivière comme de l’âme, qui me jugerait dans ce flux et reflux ? Une pression importante s’exerce sur chaque parcelle de mon corps tandis que mes poumons mourants réclament de l’air.

Mon destin m’appartient enfin. Libre à moi de péricliter où bon me semble. J’ai peu vécu et trop souffert. J’ai trop tué et peu payé. Ce serait mon châtiment pour mes crimes. Un déclin lent, douloureux et pourtant lénitif. Bientôt les spectres déploieraient leurs bras et m’accueilleraient en leur sein. Sur le moment, peut-être qu’ils me blâmeraient, peut-être que j’endurerais leurs supplices, quelle importance ? Ma seule décision avait entraîné leur mort. Je n’ai pas compris leur lutte mais j’appréhenderai leurs tourments.

Une silhouette ébranle les vagues vers la surface. Quelqu’un plonge vers les abysses. Errine ? Insensé ! Moi qui lui ai narré mes iniquités, il est impossible qu’elle vienne me sauver !

C’est pourtant bien elle. La paysanne rejoint les profondeurs et me saisit toute entière afin de me remonter à la surface. Ainsi le néant s’éloigne pour un temps…

Sitôt sur la berge qu’Errine me plaque à terre ! Des galets grattent mes vertèbres tandis que j’inspire un grand bol d’air. Ciel, il me faudrait une bonne minute pour récupérer mon souffle comme mon esprit. Nous voilà toutes mouillées dans une tenue inappropriée… Un bien futile constat. Car au-dessus de mon corps fragilisé plane le jugement de mon interlocutrice.

— Je rêve ou tu as tenté de te suicider ? fustige la soldate. Bon sang, je roupille trois minutes et tu me tournes déjà le dos !

— Pourquoi ne puis-je pas simplement mourir ? demandé-je après deux exspuitions d’eau.

— Parce que tu ne le mérites pas !

— Foutaises ! Si je n’avais pas tué Brejna et Sermev, peut-être que…

Errine me baffe avant de me fixer en renâclant.

— Tu as bien fait de les tuer ! déclare-t-elle. Ils ne méritaient aucune pitié après avoir massacré et violé à multiples reprises ! À mon avis, leur place aurait dû être en prison ou à l’abattoir… Ils auraient continué si tu ne les avais pas arrêtés. Voilà la vérité.

— Qui sommes-nous pour juger ce qui est bien ou mal ? Du haut de ma cage dorée, vivant sur l’exploitation des autres, j’ai une conception erronée du monde. J’ai cru être particulière parce que je suis née par hasard dans une famille riche. Et j’ai imaginé que cela me donnait le droit de les punir par le meurtre et la torture.

— N’importe qui d’autre l’aurait fait !

— Non ! Rohda m’a empêchée d’intervenir. J’aurais dû plus insister, en parler à d’autres gradés, attendre de meilleures circonstances…

— Il n’y a jamais de bonnes circonstances dans une guerre. Partie comme tu étais, personne ne t’aurait crue tant ils étaient protégés, de leur vivant du moins. Et ils auraient encore sévi si tu avais patienté… Donc tu n’avais pas le choix.

Elle dit cela pour me rassurer. Même si son regard transperce mes notions, même si ses sourcils se froncent, elle ne peut pas décemment penser que je suis innocente ! Combien de mes victimes dans le néant ? Tout ce temps à pourfendre sans distinction… Alliés ou ennemis, cela n’a aucune importance, peu sont encore en vie !

Mon teint doit se plomber, car mon corps se fige au plissement de ma peau. Je respire là où les chimères s’étouffent. Je tousse dans l’ombre de ma rédemption. Bien des mots brûlent encore mes lèvres serrées… Serais-je apte à les extirper ?

— Errine…, soufflé-je d’une voix atone. Cesse de me pardonner. Quand bien même j’ai apporté justice, la suite n’a pas été glorieuse pour nous.

— Et alors ? Ton commandant était attaché à eux, mais comme tu le racontais, je n’aurais pas imaginé à ce point-là ! C’est sa faute et pas seulement, la majorité l’a suivie sans savoir ! Maedon devait être le premier à regretter… Vos troupes démolies, ce n’était pas beau à voir. Mais bon, tout le monde vit des défaites.

— Pas d’aussi déplorables que celle-là… Un échec sur toute la ligne. Et pourtant, dans ce carnage, parmi ces centaines de morts, je suis encore présente.

— Oh non ! Ne recommence pas à affirmer que tu n’as pas assez souffert ! Quoi que tu penses, quoi que tu aies vécu, nous sommes égales, toi et moi ! Deux rescapées d’une véritable défaite. Nous devons endosser ce rôle, comme tous les autres survivants, s’il y en a…

— Et tu as tout perdu à cause de moi…

Je m’affaisse dans mon sort. Mes mains se crispent sur l’herbe embuée de rosée comme je me creuse vers ma déchéance. Il existe sans doute un endroit dans lequel je peux m’enfoncer à l’infini… Sauf que, de nouveau, Errine m’arrache de cette douce pensée, m’empoignant et me secouant.

— Ça suffit ! tance-t-elle. Tu as perdu un de tes meilleurs amis dès le début de la guerre, tu as assisté à bien des supplices, tu as même dû couper la jambe de ta partenaire ! La souffrance n’est pas que physique, elle peut être aussi mentale, et c’est souvent pire. Tu as le droit de te plaindre, Denna !

— À quoi bon ? Cela ne ramènera pas les morts. Cela n’effacera pas cette fichue guerre ! Je ne sais même pas si cela vaut la peine de te raconter la fin de mon histoire… Surtout que, à partir de ce moment, nous nous sommes rencontrées sans nous apercevoir. Nous avons vécu les mêmes péripéties.

— Mais c’est ton point de vue que je souhaite ! Savoir ce qu’une personne si différente a vécu ! Qu’est-ce qu’il nous reste, après ce carnage ? Je ne vois que la ruine et la mort ! Tout a été anéanti. Égarées en territoire ennemi, nous avons été oubliées, peut-être même qu’on va mourir de faim ! Si nous ne nous battons plus avec notre épée, luttons avec les mots.

— Partager ma vision des choses serait la meilleure façon de prouver que j’existe ?

— Exactement.

Je n’y échapperais pas. Sinon Errine continuerait de me dévisager et d’insister jusqu’à épuisement. J’ai débuté et j’achèverai : tout se poursuit ici.

Je me redresse au cœur de ce tableau figé. Au milieu de cette forêt se confondent couleurs primaires et secondaires, fausse fresque dont je ne suis plus la peintre. Abondent les filets de lumière orangée par-delà l’épaisse canopée tandis que le clapotis de l’eau s’imprègne dans nos oreilles.

Nous sommes isolées dans la nature, à la fin de toutes choses. Qu’importe mes erreurs, qu’importe le déclin ! Errine mérite de connaître la conclusion de cette histoire.

— D’accord, consentis-je. Je vais terminer de te narrer mes aventures, si ma carrière peut être qualifiée ainsi… À ce moment-là, j’avais réalisé l’impensable. Ce n’est pas parce qu’on a tout perdu qu’on n’a plus rien à perdre.

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