Chapitre 12 : Débâcle (2/2) (Corrigé)

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Rohda regagna l’extérieur, m’abandonnant dans un froncement de sourcils. Impossible de déduire ce que je projetais, mais si ses intentions s’accordaient à sa carrure, mieux valait ne pas rôder dans les parages. Peut-être aurait-elle dû aller au bout de ses idées, m’imputer pour l’iniquité. Assez de condamnations, disait-elle… Mais qui était encore secourable ?

Ainsi je cheminais dans le lieu conquis. Pas une tache de sang ne maculait les tapis ambrés autour desquels s’alignaient des fenêtres striées aux châssis mordorés. L’architecture interne associait grandiloquence et modestie : arcs en cintre doublée de larges pentures côtoyaient des portes basses et des armoires sans fioriture. Cuisines, salles à manger et salons se succédaient en parallèle des chambres et d’autres pièces sans doute transformées par l’arrivée des nouveaux occupants. Nous en faisions partie, désormais….

Plus d’une salle était nécessaire pour accueillir tous les invalides, voilà qui annonçait la couleur. Une quinzaine de médecins restait au chevet de leurs patients, autorisant seulement quelques proches à les soutenir. Kione et deux Tordwalais accompagnaient Vandoraï dans son rétablissement, lui qui avait sombré dans l’inconscience des jours entiers et qui se remettait à peine… J’esquissai un salut avant de chercher Lisime parmi tous.

Elle était présente. Étendue sur un matelas éburnéen, immaculée sous ses édredons, enveloppée de chaleur. Alors mes narines palpitèrent comme mes lèvres s’avancèrent : la peau de Lisime avait recouvré son teint habituel et un faible sourire embellissait son visage ! Nous nous échangeâmes un long regard et je la sentis remuer du mieux qu’elle pût. Tout allait bien, oui… Tout allait bien.

Aucune délicatesse ne me réprimerait. Je contournai les autres lits, tentai de me glisser devant celui de mon amie, mais je me heurtai à la commandante Ryntia, un bandeau ensanglanté enroulé autour de son moignon. Elle me dévisagea avec hostilité.

— La favorite de Maedon après les deux bandits ! grogna-t-elle. Saurais-tu où il se trouve, par hasard ? Je suis coincée ici depuis si longtemps que je n’ai même pas pu assister à l’incinération de ses victimes…

— Non, bredouillai-je. Je ne l’ai pas vu depuis notre arrivée de notre château.

— Es-tu sincère ou bien cherches-tu à le protéger ? De mon temps, il aurait été au mieux éjecté de l’armée. Comment peut-il encore porter un titre de commandant ? C’est une honte !

— Il n’est pas le seul fautif !

Des traits se déformèrent sur le visage enflammé de Ryntia. Elle éjecta sa couverture d’une volée sévère, brandissant son unique poing vers moi ! Un premier guérisseur s’intercéda mais fut aussitôt repoussé. Tonia subit le même sort, sauf que, sitôt bousculée, du flux verdâtre jaillit de ses paumes et entortilla la stratège. Elle était paralysée, mais elle me foudroya encore du regard. Ce contre quoi Adhara empoigna sa collègue, les manches retroussées, les yeux plissés.

— Relâche-la tout de suite, Tonia ! menaça-t-elle d’une voix rauque. On ne veut pas de ton horrible magie ici !

— Tu dis ça en présence d’autres mages ? souligna Tonia, impavide. Je ne suis pas affiliée à l’armée donc ce n’est pas de l’insubordination. Je n’agis que par pure légitime défense. Il semblerait que la commandante ait besoin de repos.

— Impertinente comme toujours, pauvre idiote ? Tu es devenue bien présomptueuse, profiterais-tu de la mort de Lorem ? Bon sang ! Tu l’as paralysée, tu te rends compte ?

— C’était un réflexe, je n’utilise pas ce genre de sorts tous les jours ! Maintenant, laisse-moi la recoucher sur son lit, tu veux bien ?

— Tu ne t’en tireras pas toujours à si bon compte… Va, Tonia, transgresses les règles, fais honte à la médecine.

Les deux duels de regards s’estompèrent. Lever le sortilège eut pour effet d’évanouir Ryntia. Elle me laisserait tranquille pour un moment… Pendant que Tonia la couchait sur son lit, Adhara me guida vers celui de Lisime, laquelle m’accueillit d’un hochement de tête déterminé.

— Tu es venue, partenaire ! s’ébaudit-elle.

— Trop tard, hélas…, regrettai-je. Suis-je vraiment digne ?

— Un peu que tu l’es ! Il t’en a fallu du cran, pour en être arrivée là !

— Je ne veux pas vous interrompre, dit Adhara après un toussotement, mais il faut bien te tenir informée. Responsable d’elle, Denna ? Eh bien, Lisime s’en est échappée de peu, mais elle ne craint plus rien. Nous avons même trouvé un moyen de compenser l’amputation… Cette imbécile de Tonia a proposé d’imiter les deux mages pendant la bataille, ce qui aurait été une félonie ! Elle-même a admis que, mal maîtrisé, ça pouvait avoir des conséquences désastreuses ! Bref… Vois plutôt.

Sous le voile blanchâtre apparut l’inespéré. Le pantalon en toile bouffant de Lisime atteignait l’extrémité de ses chevilles. Mais un membre en bois supplantait sa jambe droite. Procédé souvent utilisé, piètre méthode pour rasséréner, cet objet était censé servir de contrepartie. Plus jamais Lisime ne foulerait le champ de bataille, plus jamais elle ne gambaderait dans les plaines, plus jamais elle ne bondirait de tavernes en auberges ! Elle se bornait à se crisper, conservant son sourire au creux de son visage. Pourtant elle devait constater que je me figeais face à sa silhouette…

— J’ai reçu une superbe proposition ! s’écria-t-elle. Je resterai auprès de vous-même si je ne me battrai plus ! Figure-toi que Nalionne accumule beaucoup de documents, elle a donc proposé que je devienne son assistante ! Trop génial, pas vrai ?

— Si tu le dis…, murmurai-je.

— Où que tu ailles, coupa Adhara, tu provoques du remue-ménage, Denna. Et si tu l’accompagnais dehors ? Ce sera l’occasion pour Lisime de réapprendre à marcher.

Enfonçant ses mains sur son matelas, ma consoeur dut réaliser un effort surhumain pour s’extirper de son lit et de revenir en position assise ! Ses membres devaient être si engourdis, sûrement le cadet de ses soucis… Adhara lui tendit une attelle elle s’appuya dessus, grinçant des dents, se courbant.

Elle requérait mon aide ! Je me positionnai auprès d’elle, souris à pleines dents, tendis mes bras, mais elle me rejeta. Ce n’était ni par fierté ni par entêtement. Je le réalisai à ses enjambées oscillantes mais assurées, à ses accrochages sur les sommiers, à sa manière d’examiner le pavé pour se guider. Sans doute estimait-elle que j’avais assez donné de ma personne… C’était faux. J’emboîtai ses pas et m’accordai à sa cadence. Nous regagnâmes le couloir dans le mutisme le plus total.

Lisime leva le bras une fois que nous eûmes rejoint le couloir.

— Allons-y, camarade ! lança-t-elle. D’autres formidables aventures nous attendent! Peut-être que je ne découvrirai pas tous les panoramas du Ridilan, peut-être que je ne m’illustrerai plus au combat, mais quelle importance ? J’ai maintenant une autre opportunité !

Elle poursuivit sur son impulsion, plus résolue. Sauf que non. Elle ne me duperait point une fois de plus. Sa cornée s’humidifiait, son sourire dépérissait et ses gestes perdaient en fluidité. Tout ce qu’elle s’évertuait à dissimuler en me tournant le dos.

— Arrête, sommai-je.

Elle s’exécuta après une paire de pas.

— Pourquoi ? fit-elle. La vie continue, après tout !

— Lisime ! tonnai-je. Arrête de vivre dans le déni. Tu t’es renfermée sur toi-même des mois durant, tu as refoulé tes émotions. Tu croyais que dresser un mur autour de toi suffirait à effacer tes peines, tes douleurs ? Non ! Tu ne t’es jamais remise de la mort de Kolan, admets-le ! Tu as tenté de te suicider à plusieurs reprises, qu’est-ce qui te passait derrière la tête ? Tu aurais dû te confier à moi, je t’aurais soutenue dans cette épreuve ! Parce que malgré tout, tu as su rester forte !

— Enfin, Denna… Il n’y avait pas d’autres moyens, n’est-ce pas ?

— Si ! À force de négliger qui tu es, tu as failli te perdre ! Tu avais besoin de faire ton deuil. J’étais celle qui te comprenait le plus, bon sang ! À tout moment tu aurais pu t’épancher !

— Tout le monde perd des proches pendant la guerre. Ainsi va la vie.

— Ne joue plus à cela avec moi. Tu souris trop pour être heureuse ! Tu me fais de la peine, Lisime… Tu as le droit d’être triste après ce que tu as vécu. Alors au lieu de me prendre pour une idiote, prends-moi dans tes bras !

Nous nous immobilisâmes dans cet instant. Toujours retardé, jamais désiré. Quelques gouttes de larmes chutèrent aux pieds de ma partenaire. Elle n’essayait plus de camoufler ses pleurs.

— Je dois sourire ! proclama-t-elle. Sinon qui le fera ? Face à tous les malheurs du monde, face à ces morts qui se multiplient jour après jour, n’ai-je pas le droit d’aspirer au bonheur ? N’ai-je pas le droit de mener une existence simple, à profiter de quelques plaisirs que nous offre la vie ? Quelque part entre les débris, quelque part dans ce malheur perpétuel, il subsiste de l’amitié, de la camaraderie, de l’espoir ! Pitié, Denna… Dis-moi que je n’ai pas lutté en vain !

Elle avait fondu en larmes. Elle avait éclaté en sanglots. Et alors que je m’approchai d’elle, elle perdit l’équilibre et tomba dans mes bras. Enfin cette opportunité tant manquée… Quand elle plongea sa tête sur mon buste, quand je lui caressai ses cheveux démêlés et le creux de ses vertèbres, nous chérîmes ce contact oublié.

Nous affronterions cette épreuve ensemble.

Quel était le meilleur remède ? Herianne et Rafon s’étaient permis une exception digne des coutumes d’Orône. Dans la large salle à manger, pourvue d’immenses tables en bois, nous nous réfugiâmes vers ces boissons que Lisime affectionnait tant. Le goût fruité de la bière effaçait toute amertume, et la douceur de la cerise coulait dans mon palais. Ne restait plus qu’à demeurer auprès d’elle, d’être présente la soirée durant, de rattraper le temps perdu.

Une nouvelle page se tournait. Nous, soldats vaincus, nous affaissions dans l’espoir d’un avenir meilleur. Aussi les généraux avaient invité un groupe de musique niguirois dont le nom m’avait échappé. Une flûtiste berçait une mélodie qu’un vielliste accompagnait avec soin. Dans notre silence les notes se succédèrent, apaisèrent, créèrent l’harmonie. Et la chanteuse débuta en même temps que le joueur de luth.

« Vallée délaissée, où pleuvent nos peines,

Dernière tanière, où pleurent nos soldats,

Percevez-vous l’appel de la souveraine ?

Perdez-vous la croyance au combat ?

Dans le sillage des mages triompha l’outrage,

D’âme glaciale ils abattirent le courage,

Vinrent les flammes dévorantes en votre cœur,

Nul ne put résister à leur chaleur.

Et maintenant, les âmes sombrent vers le néant,

Les drapeaux flottent sur la gloire d’antan,

Bientôt se suspendront les reliques du temps,

Quand la riposte succèdera au tourment »

Tout le long de la chanson, et bien après, nous contemplâmes le feu crépitant dans l’âtre. Il était pur. Il était puissant. Il tournoyait sur le bois, intense lueur dans notre obscurité, engendrant lumière et chaleur.

Il avait détruit tant de vies.

FIN DE LA PARTIE 2

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