Chapitre 9 : Justice (1/2) (Corrigé)

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« Pas que mon avis est indispensable, mais j’ai envie de le partager. Et vu qu’on me le demande beaucoup… Il y a plein de débats dans la capitale pour savoir si la guerre est légitime ou non, et voilà qu’on se demande ce qui va arriver aux trois déserteurs niguirois, à savoir Docio, Eldine et Mosk. D’autres se cachent un peu partout, c’est juste qu’ils n’ont pas été capturés comme eux.

Dans ces cas-là, il ne faut pas se leurrer : ils ont beau prétexter qu’ils ne voulaient pas tuer des innocents, ils avaient plutôt peur de mourir au combat. Ouais, la guerre ne ressemble pas à ce que les grandes fresques décrivent, mais ça étonne encore quelqu’un au quinzième siècle ? Ça consiste à prendre des territoires, régler des conflits de familles nobles, piller des ressources sont des justifications parmi tant d’autres. C’est malheureux mais c’est ainsi.

Le juge Argod Peringar sera impitoyable, de toute façon. Peu d’accusés ont fini gracié à ses procès, et ceux-ci ne risquent pas de faire exception. Reste à savoir ce que sera le châtiment ! Une condamnation à mort pour l’exemple ? Une peine à perpétuité où ils seront nourris par nos impôts ? Ou un exil pour éviter tout simplement le problème ? Bizarrement, ça me met l’eau à la bouche : j’espère que je tomberai sur des cas similaires quand je serai diplômée ! En attendant je dois déjà réussir ma première année… »

Analyse de Morena (née en 1401 AU) sur l’affaire des déserteurs niguirois, ancienne soldate de l’armée carônienne et actuelle étudiante en droit.


Conceptions infondées quand poignait l’heure de vérité… Je n’avais pas pipé mot lors du voyage du retour. J’étais pourtant entourée d’amis de confiance, auxquels j’aurais dû me confier ! Blême, laconique, la troupe m’avait guidée au-delà de mes pensées, vers un retour s’éternisant sur la sérénité des paysages conquis. La fin d’une campagne pour le début d’une autre… Mais combien nourrissaient encore l’envie de poursuivre cette fichue guerre ?

Brejna et Sermev cheminaient encore avec nous, tels des soldats victorieux, comme s’ils incarnaient l’innocence. Personne n’était dupe mais peu furent témoins de l’acte. Ni Rohda, ni moi ne prononçâmes une quelconque diffamation à leur égard… Il fallait patienter, prétendait ma sergente, sauf qu’en réalité, aucun moment n’était propice à une dénonciation. Le temps n’atténuait guère l’épreuve, bien au contraire. Spectres d’un passé immédiat, de fracas en hurlements, d’agression à déshonneur, rien n’avait été épargné. Mon esprit en était si hanté que la scène s’y étirait, s’y amplifiait, se répétait à l’infini. Chaque jour où ces deux assaillants demeuraient encore en liberté constituait une injure à leurs victimes.

Bien des nuits s’écoulèrent avant que le château nous apparût. Guerrante nous signala que du mouvement ennemi avait été aperçu à l’est de notre base, fût-ce à quelques kilomètres, ce pourquoi nous dûmes contourner par l’ouest. Heureusement que notre point de rendez-vous se révéla intact ! De quoi se plonger dans une routine de courte durée…

Le surlendemain, nous comprîmes pourquoi les patrouilles avaient été renforcées. Des couleurs s’assombrissaient comme les traits s’épaississaient au dehors… Une dizaine des chevaux hennit au cœur de la clarté vespérale. Jalode et Berthold, accompagnés de quelques fantassins, maintenaient la bride de leur monture. Rarement ma tante avait ainsi dévisagé Maedon et Ryntia, ici mis en exergue. Quelque chose de grave se tramait.

— Conservez la position, ordonna-t-elle. Nous revenons aussi rapidement que possible.

— Vous nous abandonnez maintenant ? se plaignit mon commandant. C’est le pire moment ! Nos éclaireurs ont révélé que des troupes adverses campaient près d’ici ! Ils nous assailliront d’un jour à l’autre !

— N’as-tu rien compris ? Nous partons justement quérir l’aide des troupes à l’ouest. Voilà pourquoi nous exigeons que vous adoptiez une stratégie défensive.

— Ça revient à nous affaiblir ! Dès qu’ils apprendront que deux précieux généraux sont absents, ils nous envahiront, récupéreront leur château ! Souvenons-nous de l’avertissement de Fherini… J’étais déjà étonné que, jusqu’à présent, ils n’aient rien tenté.

— Ne sous-estime pas mes capacités. Nous souhaitons maximiser nos chances de remporter cette importante bataille. Il reste tant de braves commandants et sergents qui égalent presque notre niveau d’autorité. Ryntia Ereni, Maedon Farno, je vous confie la responsabilité de notre base le temps que nous revenions. N’attendez pas une quelconque aube.

La stratège écarquilla alors les yeux, puis les plissa à l’intention de son confrère.

— Vous me mettez au même niveau que lui ? s’offusqua Ryntia. Sauf votre respect, générale, j’hérite d’une carrière de vingt ans dans l’armée ! J’ai planifié tant de batailles victorieuses, réfléchi à tant de tactiques, et j’en deviens l’égale de ce jeunot ?

— Où est le problème ? répliqua Jalode. Ces dernières semaines, Maedon a prouvé qu’il était apte à diriger des troupes et à mener les siens vers le triomphe.

— Des exploits tout récents ! Auriez-vous omis qu’au début de la guerre, il pleurait parce qu’il avait perdu une poignée de soldats ? Il n’est pas encore prêt pour de telles responsabilités !

— Contesterais-tu mes ordres, Ryntia ? Je n’ai point le temps de débattre de pareilles balivernes. Apprenez à vous apprécier, car vous devrez coopérer. Sur ce, je vous souhaite bon courage !

Les chevaux s’en allèrent au trot, accélérant sous les impulsions de leur cavalier, parés à galoper jusqu’aux confins du Ridilan. Derrière les colonnes de poussière soulevées par leurs sabots ne régnait que le silence… D’un chuchotement à l’autre, nous envisagions le pire tandis que je fus parmi les seuls à soupirer de soulagement. Enfin notre armée serait libérée du joug de ma tante ! Peut-être eût-il été préférable qu’elle choisît de meilleurs commandants à qui céder son rôle. Car des râles de désapprobation se manifestèrent autant que les soutiens… Et Maedon ne sut riposter contre le mépris de Ryntia qui l’abandonna d’un coup d’œil hostile.

Face à cet imprévu, il me fallait agir vite. Bientôt Maedon serait débordé, et même si le temps n’effaçait le crime, mieux valait l’en informer au plus tôt. Avant que de plus terribles événements ne surgissent. C’était ce que je pensais à ce moment-là… Une belle erreur.

La plus terrible des erreurs.

Maedon chérissait un brin de repos dans la salle du trône. Il y occupait une place différente, unique, impensable. Celle d’un commandant à qui on confiait de plus grandes responsabilités, qui se confinait aux confins de sa nouvelle position. Il ne brandissait aucun confalon mais conférait une grande prestance malgré sa petite taille par rapport aux piliers. Bras croisés derrière son dos, face au siège, derrière le conflit, il renonçait au confort comme au repos. Je voulus alors me confier à lui… Mais il discourut avant moi.

— Un splendide trône de cristal… Difficile d’imaginer qu’il symbolise un tel enjeu, qu’il concentre autant de pouvoir et de prestige. Cela paraît d’autant plus ironique quand on sait comment Fherini est parvenue à obtenir un tel statut. Et maintenant… Il m’appartient ? Aucun objet, aussi éblouissant soit-il, ne peut focaliser l’ambition démesurée de l’être humain. Toute cette puissance rassemblée au creux de ma main, serais-je capable de l’assumer ?

Maedon contempla sa paume tandis que je réduisais la distance. Il se retourna, son visage attifé d’un large sourire, alors que j’entrepris de l’interpeller.

— Tu tombes bien, Denna, dit-il, mélancolique. Nos discussions sérieuses me manquaient.

— En effet… Commandant, j’aimerais m’entretenir sur un sujet très délicat.

— Est-ce lié à cette bataille imminente ? J’ai déjà reçu un millier de questions…. Tu ne réalises pas combien on me met la pression !

— Non, c’est un tout autre sujet. En rapport avec un événement passé… Un événement grave.

— Rien ne saurait être plus grave que ce qui risque de survenir. Mais je t’écoute. Tu as mon attention et ma confiance.

Le moment était arrivé. Si attendu, si atermoyé, pourtant les mots peinaient à sortir de ma gorge ! J’avais imaginé tant de manières de tourner mon témoignage… La réalité était toutefois différente. Peu importaient les circonstances, je devais briser ce mur qui nous séparait, révéler les secrets impossibles de garder.

— Au village près du lac…, hésitai-je. Vous aviez fixé la façon dont nous devions traiter les villageois. Il y a bien eu quelques dissidents mais ils ont vite été corrigés. Excepté deux d’entre eux.

— Lesquels ? s’emporta Maedon. Et de quelle injustice parles-tu ? Ce genre de comportements doit être évité !

— Eh bien… Après la dispute entre Vandoraï et Dalim, j’ai aperçu une trace de fumée dans le ciel. Une maison se situait à l’écart des autres, dans laquelle vivait un couple de menuisiers. Brejna et Sermev l’ont compris. Je les ai vus y pénétrer de force… Je les ai entendus casser des meubles, déchirer des vêtements… Alors les cris des victimes se sont immiscés dans mon crâne ! Commandant, ils n’ont pas seulement agressé ces innocents ! Ils les ont violés.

J’avais réussi. Chaque mot avait été prononcé, il ne restait plus que la sentence. Néanmoins… Peu à peu, les traits de Maedon s’étaient assombris, mais dans l’abîme de son regard noir ne se situait qu’une cible. Et il ne s’agissait pas des deux accusés.

— Tu me déçois, Denna, assena-t-il.

Une réponse infligée sans tact, sans concession. Pourquoi ? Lui qui m’avait tant exhorté naguère ! Il avait évolué… Non. La guerre l’avait transformé. Sinon il ne m’aurait jamais autant foudroyé du regard.

— Il n’est pas question de moi mais de ce que j’ai vu ! m’époumonai-je. Vous devez prendre des mesures radicales pour les empêcher de nuire à nouveau !

— Depuis quand m’aboies-tu des ordres ? De tous ceux en qui je crois, pourquoi a-t-il fallu que tu me trahisses ? Tu as toujours été jalouse de Brejna et Sermev… Mais jamais je n’aurais imaginé que tu te rabaisses à ça. Inventer de telles sottises pour les descendre, tu n’as pas honte ? Tu vaux mieux que ces piètres mensonges !

— Mais c’est la vérité ! Demandez à votre sergente, elle était aussi présente !

— Rohda est excellente quand il s’agit d’écraser l’adversité et de beugler des instructions simplistes. Par contre, pour réfléchir, je me tourne vers quelqu’un d’autre. Et vu comment elle les a maltraités, elle n’est pas un symbole d’objectivité.

Je me dérobai de quelques pas comme ma vision s’obscurcit. Face à moi se dressait un étranger, si borné qu’il refusait de m’écouter, si buté qu’il doutait de tous, sauf des coupables ! Des larmes humidifièrent ma cornée… Je m’effondrerais à genoux, je me braquerais contre lui si cela lui permettrait de reconnaître ses torts !

— Vous méprisez votre propre sergente ? Comment osez-vous ?

— Arrête de l’impliquer dans cette histoire ! Denna… Sache que j’avais essayé d’écarter mes préjugés pour m’occuper de toi.

— Quel est le rapport ?

— Quand on a grandi avec une maison opulente, un lit douillet et des plats chauds, on n’arrive pas à imaginer ce que d’autres ont enduré. Sermev et Brejna n’ont pas eu une vie facile. Nés dans un clan de bandits, contraints de suivre une mère tortionnaire dans des pillages, ils n’ont su s’émanciper que très tard ! Puis ils se sont retrouvés livrés à eux-mêmes… Ils ont traversé tant d’épreuves pour parvenir jusqu’ici et ont donc plus mérité leur place à l’armée que n’importe qui ! Alors que toi… Tu es une brèle en relations sociales. Le monde n’est pas gentil et ne pardonne jamais. Brejna et Sermev se montrent parfois un peu rudes, mais ils ont un bon fond.

— Avoir vécu un passé douloureux n’est pas une excuse ! Kolan avait aussi souffert par le passé, pourtant il n’a jamais agressé ni violé personne !

— Ta lâcheté ne rencontre aucune limite… Utiliser les autres pour servir tes idéaux, surtout les morts. Mais qu’ai-je comme preuve de leur crime sinon ton témoignage. Il pourrait tout à fait être inventé. Après tout, ce ne sont que des mots.

— Je pensais que vous écoutiez vos soldats… Je me trompais.

Il m’agrippa le cou. Il me jaugea avec acrimonie. Il grogna comme jamais. Maedon me flanqua un si puissant coup de pied que j’en fus renversée sur le dallage ! Se relever était aisé, plus que de mener cette lutte…

— Tu m’as assez fait perdre mon temps ! morigéna-t-il. Des milliers de vies dépendent de mon unique volonté, alors je ne te laisserai pas diviser mes troupes ! Chaque épée est indispensable pour la suite, y compris celles de Brejna et Sermev, bien meilleurs guerriers que tu ne le seras jamais ! Quitte cette salle immédiatement et ne t’avise plus de proférer une seule accusation mensongère, est-ce bien clair ?

Ainsi naissait le point de rupture. Renâclait l’irréprochable commandant quand j’affrontais son jugement. Aucune persévérance n’était en mesure de le persuader. En conséquence, j’étais résignée à déguerpir, fuir mes problèmes. À perdre respect et confiance, j’ignorais où je devais placer mes valeurs….

Andilla croisa ma route au moment où je regagnais le couloir.

— Oh ! s’exclama-t-elle tandis que je manquais de la bousculer. Ce n’est que toi… Je m’attendais à un mage.

— Un mage ? fis-je. Non, il n’y avait que Maedon et moi...

— J’ai ressenti une faible mais persistante magie. Ce devait être mon imagination. Je te laisse, je vais discuter avec ton commandant.

Ses mains esquissèrent quelques étranges courbes pendant qu’elle pénétrait la salle. J’aurais dû lui souhaiter bonne chance. Maedon ne devait pas être calmé…

Une impasse ou une irrésolution, je réclamais justice contre ces coupables ! Peu de solutions étaient concevables… Mes amis ne possédaient pas l’autorité nécessaire et les autres commandants ne risquaient guère de me consacrer leur temps. Dans un tel contexte, les anciens bandits séviraient à pérennité, et leurs victimes joncheraient sur leur sillage. Qui pouvait m’aider ? Je rejoignis ma chambre, exempte de réponses…

Et je découvris un papier glissé sous ma couverture.

« Je te soutiens, Denna. Maedon Farno n’a peut-être pas cru, mais je sais de quoi Brejna et Sermev Haski sont capables. Le viol est un des pires crimes qui soit et je contribuerai à le punir impérativement. Je te donne rendez-vous aux abords du campement dans quatre jours au milieu de la nuit. Tu n’auras aucune peine à me reconnaître. »

Une lettre anonyme.

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