Chapitre 5 : Conquête (2/3) (Corrigé)

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Nous nous séparâmes encore entre simples soldats et gradés. Cornaquant les trois mages vers sa grande tente, suivie de ses commandants, Jalode nous laissa entre nous. Pour une soirée où repos et préparatifs fusionneraient malaisément.

De fait, nous fûmes répartis entre les renforts mages. Ceux parmi nous enclins à tolérer leur aide, en tout cas ! Sitôt arrivés que les opinions différaient déjà à leur sujet… Dalim avait invité ses guerriers à refuser d’altérer la pureté de leur âme guerrière. La moitié des siens eut beau décliner la proposition, d’autres militaires de l’armée principale rejetèrent aussi toute altération magique ! Nul besoin d’une division dans nos rangs quand nos pertes étaient déjà considérables !

Plus de deux heures furent nécessaires pour enchanter l’entièreté des équipements des volontaires. Un outil à notre disposition dont je n’avais entendu aucune mention auparavant. Des sillons mauves circulaient de la poignée à la pointe de ma lame tandis qu’ils s’insinuaient plus subtilement dans mon armure… Cela s’annonçait si fascinant, si puissant ! Encore fallait-il apprendre à l’utiliser… Les mages nous accordèrent peu de temps pour les explications.

Fermer les yeux, rêver un peu, et l’aurore nous contraignait déjà à cheminer. Nous nous conformâmes au mouvement de nos supérieurs, marchant sur les contours des hauteurs, sondant plaines et bosquets sur notre passage. Et en un clignement d’œil, nous atteignîmes le lieu de l’affrontement.

Pourquoi ? Pourquoi verser le sang là où architecture et nature vivaient en harmonie ? Trois tours de cristal couronnaient une enceinte circulaire à même l’escarpement. Dans chaque direction s’étendait ce château aux murs en pierre lustrée, sertie de pierres précieuses par endroits, surmontée d’imposantes courtines. Une telle forteresse devait abriter de nombreux habitants malgré sa position délicate ! Bâtie sur le haut de la déclive, alènes et lierres caressaient sa structure immuable depuis des siècles…

Certains admiraient la prouesse érigée d’une autre culture. D’autres la convoitaient.

Ici débuterait le combat. Sur les murailles patientaient déjà nos ennemis. Ils avaient pressenti notre arrivée. Ils s’étaient positionnés par dizaines, inspirant profondément, s’imprégnant de leur propre flux. Eux comme nous restaient impavides, victimes du temps qui s’égrenait, chacun acteurs des événements à venir. Nous comme eux retenions notre souffle, à l’affût d’une amorce, chacun soumis aux contraintes de la hiérarchie.

Notre célèbre générale se distingua à la tête de nos troupes. C’était sa première opportunité d’accomplir véritablement son rôle… Nous défouraillâmes à son signal et nous calâmes à l’instant. Fixée sur la bâtisse, Jalode brandit l’acier sous une inclinaison parfaite, reflétant les rayons lumineux vers ses opposants.

— Chargez ! somma-t-elle. Emparez-vous de ce château !

Des cris de triomphe résonnèrent, tel un vrombissement, telle une secousse apte à cliver la terre ! Aussitôt un mage projeta un rayon foudroyant sur ma tante. Sans reculer ni tressaillir, elle s’élança vers l’adversité. Des étincelles violacées parcoururent son épée tandis que sa cape virevoltait au gré du vent. Éclats jaunes et mauves collisionnèrent, fusionnèrent, fendirent le sol dans un grondement ! Émergea une vétérane victorieuse, déviant tout danger de sa lame !

Nous suivîmes le mouvement. Confondus dans la mêlée, nous abordions les Ridalanais en hauteur, prêts à anticiper leur sort. Jamais ils ne se figeraient dans la stupéfaction, aussi des projectiles jaillirent par kyrielles. Flèches enchantées côtoyaient des jets de flamme à notre grand dam ! Riposte était exigée contre l’averse… D’où le halo enveloppant peu à peu chacun de mes camarades.

— Levez les boucliers ! ordonna Berthold.

À cet instant se briserait notre scepticisme. À ce moment renaîtraient nos espoirs.

Le général se déroba au niveau de son homologue, à temps pour se réfugier derrière l’égide. Du métal courbé poignit contre les déflagrations ! Au mieux les défenses les désaxèrent hors de notre portée, au pire des dommages collatéraux nous effleurèrent ! Mais nos alliés nous préservaient, appuyaient notre avancée, creusaient la voie par laquelle percer une brèche ! Déjà les premiers mages périrent sous les offensives. Avaient-ils deviné une telle adaptation ? Eux-mêmes réussiraient-ils à s’accommoder ?

Dès la seconde salve, les traits tracèrent une plus large parabole, lueurs ignées au-dessus de la cime. Il nous suffisait toutefois d’exposer l’arme comme nos compagnons ! Une once d’enchantement et on déjetait même le plus puissant des sorts ! J’avançai malgré moi, en dépit de cette fichue douleur de la poitrine ! Mes muscles répondraient, mes bras embraseraient mon énergie, quelles que fussent les circonstances. Ainsi je foulerais ce champ contre rafales et reflux !

À ma verticale chutait une flèche gorgée d’étincelles rougeâtres. Repérant ma cible, je braquai mon coude, et cassai le projectile d’une inflexion de l’épée ! Pas de répit ni de déconcentration : la terre se repaissait de nos faiblesses et le parfum du sang se ravivait de plus belle ! Hurlements déchirants conclurent l’existence de jeunes soldats piégés sous la radée… Un confrère aux entrailles calcinées s’effondra à mes pieds. Il n’avait même plus eu la force de gémir…

— Ripostez, maintenant ! tonna Vimona. Butez-les jusqu’au dernier !

La tactique des alliés comme des adversaires s’égalèrent nonobstant nos disparités ! Vagues de flèches renforcées volaient entre ciel et terre. Elles s’abattaient sur quiconque n’anticipait pas, âmes égarées dans cette mêlée ! Chaque fois qu’un mage chutait, les côtes transpercées, un autre surgissait d’emblée, la vengeance comme flamme directrice ! En comparaison… Nos lignes avant progressaient au détriment de nos lignes arrière.

Je trébuchai. J’étais étalée sur une mare vermeille, noyée des nuances olivâtres sous les visages blêmes. Des traits s’épaississaient au croisement des flèches, empâtant l’aplat, fardant le fond. Et ces lancinations grisaillaient tant mes perspectives ! Finalement… N’étais-je point comme eux ? Pauvre recrue qui s’imaginait soldate, projetée contre des forces bien supérieures, condamnée à flétrir ici-bas ?

Pourtant une main s’accrocha à mon poignet et me ramena à l’affrontement. Plus de confusion ni de sifflement, juste la duplication de tintements et échos… Et face à moi l’improbable alliée. Ilza, la figure revêche, l’uniforme maculé de fluide vital.

— Mais… Tu m’as sauvée ? m’étonnai-je.

— Pourquoi je t’aurais laissée ? fit ma camarade en haussant les épaules. Je n’abandonne aucun frère ni sœur d’armes, moi ! Ne traînons pas là, c’est dangereux !

Brusque retour à la réalité, s’il en était ! Je suivis Ilza dans un premier temps. Balayant les lieux du regard, j’avisais notre progression entre débâcle et riposte. De biais les commandants couraient sur tout le contour, ce alors que des Ridalanais nous assaillaient sans modération ! Au moins nous pouvions parer… Nous nous frayâmes un chemin, nous, fantassins intrus dans la lutte à distance !

— Ils s’habituent trop vite ! s’inquiéta Denhay. Ce n’était pas prévu ! Tangar, ne va pas trop vite !

Un soldat ralentit auprès de lui, s’accordant au rythme de son supérieur, lequel préférait réfléchir auprès d’une homologue.

— La bataille se déroule mieux que les précédentes, jugea Ryntia. Le plan se déroule comme prévu.

Que manigançait-elle ? Peut-être aurais-je pu mieux l’apercevoir si je ne traînais pas autant ! Bon sang, mes chevilles me brûlaient, mes articulations souffraient. Je m’étais rôdée à une meilleure condition physique… Je devais surpasser mes limites, vaincre mes faiblesses terrasser l’oppression de ma lame ! Ainsi je traverserais le champ de bataille, exactement comme l’exigeait Jalode.

— Maintenant ! enjoignit ma tante.

Nous les avions oubliés… Ce soutient tant espéré. Au-delà des enchantements, les mages alliés se manifestèrent, terrés en arrière garde jusqu’alors ! Ils disparurent en un éclair pour en jeter à l’intérieur des murs… Et les résultats ne se firent pas attendre.

Nous percevions les cris de nos opposants. Coincés entre deux fronts, ils s’abandonnaient dans une riposte désespérée. Des structures s’effondraient au rythme des sorts inépuisables ! Chaque mage puisait dans son environnement, épuisait son flux sous bien des formes, projetait rayons et déployait boucliers. Des sillons blanchâtres s’illuminaient aux enfonçures du sol tandis que des vibrations entravaient notre avancée ! Qui prenait réellement l’avantage ?

— Nous aussi, on a des mages ! se vanta Ilza. Suis-moi, Denna, c’est le moment idéal pour frapper !

S’appliquer au mieux… Tel était mon objectif, ne fût-ce que pour rejoindre mes alliés. Devant nous s’alliaient Maedon et Ashetia, lesquels sprintaient en quête d’une entrée, mais hélaient d’abord leurs subordonnées.

— Je vous couvre, commandante ! héla une voix au loin.

Il s’agissait d’une jeune femme, tourbillonnant au cœur d’une cohorte ennemi, armée d’une paire de courtes épées. Ashetia souhaita refréner ses ardeurs, au lieu de quoi elle s’orienta vers son cher ami. Dans leurs yeux coulaient un sentiment inscrit dans toute leur profondeur… Ils avaient compris. Et nous aussi.

— Si nos mages peuvent se téléporter…, avança Maedon, alors les leurs aussi, non ?

Ne demeurait plus que l’instinct. Des mages ennemis se téléportèrent à notre hauteur, surgirent depuis les arbres, frappèrent dans un terrible retentissement ! Par vagues ils projetèrent des camarades sur les murailles. Désorientés, désemparés, comment se défendre de cet assaut déploré ? Car calcinations et foudroiements redoublaient de véhémence, et nos camarades enduraient le tribut de notre infamie !

La lutte s’était étendue sur plusieurs fronts. À présent elle s’insinuait au corps à corps ! Guerriers ou mages, peu d’importance, nous braquions nos armes enchantées. Chacun des duels évoluait en conséquence, embrassait de nouvelles envergures. Pour sûr que les lames s’entrechoquaient toujours, mais elles généraient de véritables étincelles, et éjectaient les assaillants sur plusieurs mètres ! De transpercements en démembrements, de brûlure à gelure, lumière et métal s’amalgamaient pour une bataille sans précédent !

— Restez auprès de nous, compagnons ! suggéra Ashetia. Je vous protègerai, tel est mon engagement de commandante ! Cela vaut pour toi aussi, Galdine, ne te montre pas trop imprudente !

D’un tournoiement d’épée, la bretteuse défléchit une nuée de rayons avant d’adopter une garde pendante. Elle s’abandonna alors à ce qu’elle savait faire de mieux. Alla de dextre à sénestre. Rompue aux mouvements adverses, elle se mut d’un opposant à l’autre. Empala une première, pourfendit un deuxième, abattit un troisième. À ses pieds les vaincus, à ses côtés ses protégés. Pas un allié ne succomberait tant qu’elle se battrait, c’était sa promesse, sa raison de vivre ! Et elle poursuivit. Garde arrière pour riposter, maîtrisant son épée enchantée comme personne, Ashetia désaxa un lancier à proximité, trancha sa gorge, ouvrant ainsi un passage pour nos troupes.

Il fallait s’y glisser ! Mais je ne me démenais pas aussi aisément. Partout s’acharnaient les soldats, pour défendre leurs valeurs, leurs amis… ou juste leur vie. Quelle que fût notre allégeance, quelle que fût notre état, c’était le même sang qui nous alimentait, le même cœur qui tambourinait sans relâche ! Sauf que, dans ce chaos de magie et de sang, il était ardu de prendre ses repères ! Autant me fier à mes amis… Si toutefois j’arrivais à les repérer !

Lisime ! Je n’avais qu’une parole, l’aider envers et contre tout ! Jamais je n’aurais dû la perdre de vue… Sitôt retrouvée, mon amie se ruait vers le danger ! Non, ce qu’elle commettait relevait de l’inconscience... Pourquoi affronter cinq mages en même temps ? Pourquoi s’y précipiter en garde haute ? Pourquoi s’exposer de la sorte ? Hors de question de perdre ce pourquoi je bataillais !

Alors je me séparai d’Ilza et ignorai mes alentours. Mon ombre fila sur un assaillant dont je perçai l’égide de ma pointe imprégnée de flux. Parades et estocades me guidèrent par-delà les gardes adverses, me transportèrent sous ce déluge de sorts ! Paupières closes aussitôt rouvertes, plongée dans un fatras de tintement, je ne fus plus rien sinon la militaire. J’effleurai la douce poignée de mon épée, j’écoutai le mélodieux giclement de sang, je goûtai à la chair altérée de magie. Et je fis face à une femme décapitée qui m’avait toute éclaboussée… Et quatre autres dépouilles agglutinées. Seule survivante : mon amie, mais à quel prix ?

— Toujours aussi forte, Denna ! complimenta-t-elle. Avec toi, je n’ai rien à craindre !

— Mais pourquoi tu as foncé toute seule ? réprimandai-je. C’était du suicide !

— Une vraie militaire doit prendre des risques ! Et puis…

Une sphère enflammée fusa dans notre direction. Je la plaquai au sol, l’épée tendue en dernier recours, mais nous échappâmes au pire. À peine relevées, nous aperçûmes Vandoraï et Kione nous alléguer un sourire, tout en commettant la même stratégie que je dénonçais !

Ceci dit… Les Tordwalais avaient de la fureur à revendre ! Ils se coordonnèrent dans leurs déplacements, plantèrent leur lame courbe aux instants opportuns. Jamais ils ne s’éreintaient ni ne renonçaient ! Si bien que, tout comme Ashetia, ils libérèrent un chemin vers Maedon. Lui se démenait avec tant de ses subordonnés, les protégeait envers et contre tout, se plongeait au milieu de l’adversité. Des larmes effacées contre le sang… Vandoraï prononça quelques mots de sa langue, puis se refoula, quelque peu déçu.

Je soutins Lisime et nous voulûmes les rejoindre. Se battre en groupe, triompher ensemble ! Mais un fracas nous vrilla soudain les tympans ! Des gravas s’étaient formées non loin de nous, révélant un Erdiesto au sourire éclatant ! Identique à celui de Jalode…

— Nous avons réussi à créer une brèche ! se félicita-t-elle. Soldats, profitons de cette ouverture et pénétrons dans le château !

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