Chapitre 4 : Convictions (1/3) (Corrigé)

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« Louée soit notre prophétesse ! Elle nous a sauvés et nous emmènera vers notre salut ! Fini d’errer dans les rues, à réclamer des pièces, j’ai trouvé ma nouvelle voie ! Maintenant je suis la meilleure afin de faire progresser notre humanité, détruire toutes les inégalités de notre société. Elle a réuni des adeptes de nombreux pays, même ceux du sud. Des rejetés, hommes et femmes en marge de la société… Nous nous sacrifierons si ça permet d’accomplir notre objectif final ! Nous apprendrons auprès d’elle pour devenir des mages à son image ! Et quand nous disposerons de ses mêmes pouvoirs, quand nous atteindrons le sommet du monde, alors une ère prospère débutera. »

Extrait du journal de Maïniri, fidèle d’une secte disparue au milieu du douzième siècle.

Un vent mordant faisait onduler la toile des tentes. Çà et là sifflaient quelques oiseaux entre le fracas de bottes imprégnées de rosée. La mélodie d’une nature bafouée contre un camp claustré dans le silence. Vivants, morts, rien ne nous différenciait, sinon nos soupirs. Et nos pensées calées sur leur souvenir… Tels des échos qui se propageaient en boucle.

— Kolan était un éternel enfant, répétaient-ils. Et à cause de vous, il ne deviendra jamais un adulte.

Quel sursaut comme réveil ! Je dus réprimer un cri… Ce n’était ni un cauchemar, ni une exagération… Juste la réalité. Ce que j’avais vécu, ce qui ne serait oublié. Un tableau assombri et pourtant clairsemé. Aucun sommeil ne pourrait nous réparer ! Aucun traitement ne pourrait guérir nos plaies.

Nous désirions la guerre ? Nous l’avions.

Personne d’autre n’occupait ma tente. Lisime s’était déjà levée ? Sans doute pour combler une absence… Avait-elle au moins fermé l’œil de la nuit ? Je me retirai de ma couchette, accrochai mon épée à mon flanc et regagnai l’extérieur.

Tout était si serein… Des centaines de soldats circulaient dans le campement mais, hormis quelques échanges épars, aucune véritable conversation ne rythmait la matinée. En même temps, quelles paroles étaient en mesure de réconforter ? Quels teints épureraient les nœuds de notre destinée ? Brandiraient-ils encore l’étendard pour les batailles à venir ? Fiers combattants aux mines maussades, errant vers un dessein oublié.

Lisime était juste en face de moi. Ses lèvres closes s’accordaient à son regard vide. Et sa figure avait viré au blême ! Aussitôt qu’elle m’aperçut, son sourire s’ouvrit et s’élargit de trop. Elle sautilla sans grâce et s’accrocha sans naturel à mon épaule.

— Salut, partenaire ! dit-elle. Alors, comment tu te sens ? On a encore beaucoup à accomplir !

— Lisime…, m’inquiétai-je. À propos de Kolan…

— Oh, regarde comme le soleil brille ! C’est la perspective d’une excellente journée, tu ne trouves pas ?

Si suffocante fut son étreinte tant elle me plaqua contre son torse ! D’ordinaire ses mains glissaient avec fluidité, mais là, je ressentais la pression de ses muscles crispés.

— Je suis si heureuse que tu ailles bien, Denna ! Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas à me le dire ! Je serai là pour servir à tes côtés, pour toujours !

— Écoute Lisime, il faut que tu…

— Pas de parole superflue, copine ! Nous avons une guerre à mener, après tout ! De nombreuses batailles durant lesquelles nous pourfendrons l’adversaire !

— Ce n’est pas ainsi que…

— Allons-y ! Il n’y a pas de temps à perdre !

Et elle sifflota, mon amie ! Elle courut à faible cadence, comme si elle portait quelqu’un, comme si elle réfrénait elle-même l’urgence. Quand elle m’accorda un furtif coup d’œil, son sourire s’était déjà effacé… Autant admettre que je ne la poursuivis point…

Non, il ne fallait pas tant espérer de moi ! Je gardais les bras parallèles au corps, fixant un seul point sur l’horizon. Si concentrée sur mes liens passés que je ne vis même pas Tonia arriver ! Je me souvenais toutefois de l’intensité avec laquelle elle me dévisageait. Avec cette pointe de délicatesse peinte sur ces cernes pourpres, hélas…

— Désolée pour tout, regretta la guérisseuse. Si j’avais mieux agi, peut-être que…

— Ne t’excuse pas, coupai-je. Tu es la moins à blâmer parmi nous. Je… Je n’ai même plus la force de pleurer.

— C’est mon devoir de médecin ! Nous sommes censés traiter ce genre de cas ! La scène à laquelle j’ai assisté, hier… Je me suis sentie impuissante. Terriblement impuissante. Quand j’étudiais l’anatomie dans le confort de l’institut, j’aurais dû écouter les avertissements des médecins chevronnés ! On ne devrait pas pouvoir mourir à un si jeune âge ! Et pourtant, ce n’est que le début…

— Nous aurons besoin de toi, Tonia. Peu importe ce que les autres racontent à propos de ta magie, surtout Adhara, je sais qu’elle peut être bénéfique.

— Il faudra me laisser pratiquer… J’espère que les gens seront plus compréhensifs maintenant que nous connaissons l’ennemi.

— Tonia, s’il y a bien une vérité que j’ai retenue… C’est que nous ne le connaissons pas.

Je l’abandonnais à son devoir, à ses pratiques réprimées, à ses envies laissées en suspens.

Première bataille achevée, peu souhaitaient regagner la mêlée. Mais qui nous allèguerait du répit ? Sergents et commandants restèrent sur le qui-vive, à l’affût d’une riposte, conscients que notre camp ne se figerait pas aux frontières. Encore devaient-ils s’assurer de la loyauté de leurs soldats. Car à peine avais-je marché une minute que des vociférations vrillèrent mes tympans.

— Tu as laissé mon ami crever, sale bâtard ! accusa un soldat.

Les scènes se répétaient et se complétaient… Sans l’intervention de ses camarades, le jeune homme à la voix éraillée aurait agressé son confrère.

— J’ai juste obéi aux ordres ! se défendit l’imputé. On nous a dit de nous replier, alors j’ai détalé !

— Tu étais le plus proche de lui, tu aurais dû le soutenir, comme l’ont fait tant d’autres !

— Mais la guerre est différente ! On l’a appris à nos dépens.

— Tout juste. Ici je réalise qui est vraiment important à mes yeux. Et tu n’en fais pas partie.

Mieux valait ne pas m’en mêler… Tel que j’étais, j’empirerais juste la situation. Alors je les ignorais, laissai leurs liens se distordre, poursuivis mon chemin sur ces terres désolées. Où larmes et cris exhibaient les émotions de tout un chacun… Hommes et femmes brisés que je reconnaissais trop peu, ils cherchaient des coupables, ils se morfondaient dans des attaches autrefois tissées !

— Alors, vous vous sentez comment ? demanda Nalionne. Je dois tout savoir !

Mais que fabriquait-elle, bon sang ? L’érudite, flanquée de son sempiternel livre, interrogeait un par un les soldats ! Elle ne récoltait que silence en lieu de sentences, les pires des rebuffades !

— Dégage, sale conne ! insulta une soldate toute bistrée. On a des potes à enterrer, nous.

— Tant de vulgarité ! s’offensa l’écrivaine. Je me suis peut-être un peu empressée… Vous n’êtes pas prêts à contribuer à l’histoire.

Elle réalisa enfin que son attitude était inopportune. Innocence de l’ennui ou inconscience des gestes, insister aurait suscité rétorsion ! Moi, incapable d’agir ni d’intervenir, je continuai de rôder…

À proximité d’un regroupement était installé Maedon, dans une concavité du sol, anéanti. Hintor, Ilza, Emar, tous essayaient de le réconforter, nul n’y parvint.

— Je ne mérite pas d’être commandant ! se dolenta-t-il. Cette bataille est un fiasco…

— Vous n’avez pas tout perdu ! rassura Ilza. Nous sommes encore là !

— Pour combien de temps ? J’étais censé vous mener à la victoire, pas fuir comme un pleutre dès que la situation tourne mal !

— Vous n’êtes pas le seul fautif, pardonna Emar. Personne n’aurait pu savoir comment ces enfoirés se battaient. Chaque gradé doit en porter la responsabilité !

— Ça n’en devient pas plus supportable ! J’ai perdu douze soldats lors de la bataille, et trois autres ont succombé à leurs blessures !

— Nous devons leur rendre hommage ! insista Hintor. Rejoignez les autres commandants pour…

— Croyez-vous que je suis en état de m’y rendre ? Je ne le supporterai pas ! Je leur rendrai hommage… À ma façon.

Une sombre lueur dans son regard. Il semblerait que les larmes séchaient au profit d’un autre sentiment… Une image que je n’oublierais pas de sitôt. Pourtant une lumière vint éclairer son chemin. Ashetia s’amena vers lui, Kiril sur ses talons, et le releva d’une incomparable douceur.

— Ne te blâme pas, conseilla-t-elle, un brin de mélancolie dans sa voix. Tu n’as pas failli, Maedon, loin de là. Que dois-je penser, moi qui ai perdu une vingtaine de soldats ?

— Dont le sergent Gamreth, souligna Kiril. C’était un brave gars, et un ami cher malgré notre différence d’âge. Comment nous allons faire sans lui ?

— Ashetia…, murmura Maedon en détournant les yeux. Ton soutien me réconforte, mais je ne peux m’empêcher de me comparer à toi. Tu t’es montrée bien plus courageuse. Tu n’as pas eu peur de te dresser contre l’ennemi, de risquer ta vie pour protéger des troupes.

Les bras de la bretteuse s’enroulèrent en haut du dos de son ami, après quoi elle posa sa tête sur son épaule, recueillant ses sentiments, capturant ses émotions. Du baume s’enduisait dans mon cœur face à cette attitude… Il subsistait encore de l’humanité dans ces lieux.

— Tu dois être fort, suggéra-t-elle. Ne pas te laisser abattre par une première défaite. Tel est le destin des gradés dans cette horrible guerre. Si nous nous laissons abattre, vers qui les victimes se tourneront ?

— Apprends-moi à résister, supplia mon commandant. À ne pas succomber à la tristesse !

— J’aurais espéré que ce soit si simple. Hélas…

Il semblait qu’Ashetia fuyait aussi du regard, le visage aussi érubescent que Maedon. Elle réussit à le saisir par la main et à le guider vers une épreuve terrible mais nécessaire. Celle que nous devions affronter aussi.

L’hommage aux morts.

Des dizaines et des dizaines de corps déployés, paupières fermées à jamais, bras croisés sur la poitrine. Ce fond glacial mordait ces froides dépouilles, liant ces soldats au destin commun, composant la trame démêlée de modèles. De leur uniforme rougi jusqu’à leur corps meurtri ne se transmettait plus rien ! Il appartenait aux survivants de porter leur ultime volonté… Mais qui s’en occuperait ? Qui rattraperait cette débâcle ? D’autant plus que l’intégralité des cadavres n’avait pas été récupérée, loin s’en fallait…

Je reconnus Kolan parmi eux… Fidèle à lui-même, identique aux autres, l’expression statufiée dans le néant. Non qu’il fût le seul visage familier… Pourquoi Lisime ne côtoyait plus mon ombre ? Où s’était-elle rendue ? Sans appui ni jonction, combien seraient-ils à pleurer et à se lamenter ? Même si cela ne ramènerait pas les morts, même si l’épreuve en devenait plus âpre, nous devions le faire !

Devant les morts se tenaient nos supérieurs hiérarchiques. Seuls Ryntia et Denhay répondaient déjà parmi nos commandants. Et les généraux offraient une meilleure prestance une fois dispensés de certaines contraintes. Ma tante officiait au centre, les yeux rivés sur l’horizon, animée de traits sévères. Exactement l’attitude de Berthold Ernst, un général si imposant qu’on n’entrevoyait guère l’humain ! Une armure de plaques noirâtres complète, enrichie d’une gorgerette de maille et d’un bassinet, le coupait de nous. Il n’avait même pas daigné ôter son heaume ! Ce fut pourtant lui qui rendit l’hommage en premier.

— Accordons le respect dû à nos frères et sœurs disparus, proclama-t-il d’une voix rauque. Ils ne nous suivront plus, sinon dans nos cœurs. Que leur sacrifice ne soit pas vain ! Je sais que vous êtes tristes, et c’est tout à fait normal. Elle s’atténuera lorsque vous les vengerez ! Démarrer sur une défaite n’est pas la meilleure façon de commencer la guerre… Mais elle n’est qu’un moment à traverser pour nos futures victoires !

— Un commandant, quatre sergents, et bien plus de soldats ont péri, rapporta Ryntia. Les dégâts matériels comme moraux sont lourds… Nous devons apprendre de nos erreurs. Avec les autres stratèges, je planifierai une méthode pour lutter efficacement contre les mages. Pour que jamais nous ne subissions une telle déroute une seconde fois.

— Tous les moyens sont bons pour remporter une guerre ! ajouta Denhay. Nous nous renseignerons sur le Ridilan et surtout sur leur heuristique militaire. De l’intérieur, ce sera plus simple… Pas question de tomber dans un conflit d’usure, nous nous échinerons à minimiser les victimes des deux côtés !

— Que chacun lègue une parole à ses proches, suggéra Ashetia en se joignant aux autres commandants. Personnellement, je suis toute chagrinée de savoir que mon sergent Gamreth Alri n’est plus. Il était un militaire et homme d’honneur exceptionnel, toujours enclin à sacrifier une part de lui pour soutenir autrui. Jamais je n’ai douté de ses compétences quand il déferlait sur l’ennemi ! J’aurais juste désiré que sa dépouille orne ce champ maudit… Au moins a-t-il péri en sachant qu’il a servi sa patrie.

Et ses larmes se déversèrent à nouveau, comme celles des autres, sauf les miennes… Où était ma vigueur, mon ardeur ? Il aurait été aisé d’obscurcir mes perspectives pour des lendemains plus éclairés, mais j’avais préféré fuir la réalité ! Accorder quelques paroles à Kolan m’avait paru futile, apercevoir son corps était assez difficile !

Alors je m’isolai. Loin, très loin. Sur une légère pente s’étalait l’herbe smaragdine jonchée de feuilles mortes. Entre cèdres et rivière j’admirais l’innocente nature qui miroitait l’espérance. C’était une accalmie après cette tempête, quoiqu’elle fût de courte durée… Deux minutes que j’étais assise et une ombre pernicieuse s’étendait déjà sous les filets de lumière.

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