Chapitre 3 : Remerciements (2/2) (Corrigé)

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Les contretemps s’accumulaient, les minutes s’égrenaient. Hors de question de lambiner davantage ! Kolan… Je percevais sa détresse, j’éventais le mal être qui l’habitait, j’appréhendais le sort qu’il risquait ! Pourvu qu’on lui prodiguât des soins de qualité ! Pourvu qu’on le soutînt au maximum dans son épreuve. Pourvu que…

— Te voilà, Denna…, reconnut Shimri. Peut-être n’était-ce pas une bonne idée que tu viennes.

Ici se dessinait le destin des blessés… D’un côté les soldats déjà condamnés, allongés sur des lits maculés. Des visages si tuméfiés, les viscères extraites de leur torse, bras et jambes dilacérés, la chair minée jusqu’à l’os. De l’autre subsistaient les vivants, au mieux couvert de bandages, au pire privés de leurs membres…

Et entre ces deux cas, il y avait Kolan. Couché, placide, aux lentes mais sinistres inspirations. Du liquide vital suintait en abondance de ses plaies, comme si ses pores s’alliaient pour le torturer ! Parfois il remuait imperceptiblement un doigt, souvent il dodelinait de la tête en direction de sa bien-aimée. Lisime ne lâchait jamais son poignet ni ne cessait de s’accrocher à son regard vacillant. Son sourire, sa joie de vivre, son dynamisme… Tout avait disparu, sauf sa volonté de se cramponner à Kolan. Je la reconnaissais à peine.

— Lisime ! sollicitai-je. Par pitié, dis-moi que ce n’est pas vrai ! Que tout va s’arranger… Que Kolan va s’en sortir.

— Je m’applique mais je n’y arrive pas ! désespéra Tonia en accourant vers notre ami.

— C’est une perte de temps ! tança Adhara. Sauve ceux qui peuvent encore l’être !

Tonia n’écouta pas sa collègue et se pencha auprès de Kolan, diffusant une lueur verdâtre depuis ses paumes. Malgré tout le flux appliqué, les plaies se refermaient à peine ! Pourtant, quand il m’aperçut, Kolan eut un faible sourire.

— Je suis content que tu sois là…, murmura-t-il. Ce sera plus facile d’endurer…

Il toussa si fort que du sang jaillit de sa bouche ! Alarmées, Lisime et Tonia lui appliquèrent ensemble un linge blanc autour, une bien maigre consolation…

— Économise tes forces ! supplia Lisime. Tu ne pourras pas récupérer si tu…

— Mon amour…, dit péniblement Kolan. Tu dois comprendre que…

— Arrête de me parler comme si tu allais mourir ! Ça n’arrive pas à vingt ans, voyons ! À vingt ans, on est motivé, prêt à défier le monde ! À vingt ans, on veut s’amuser, profiter de la vie ! À vingt ans, toute notre existence nous attend, pleine d’épreuves desquelles on en ressort heureux ! Pas vrai, Kolan ? Dis-le-moi ! Assure-moi qu’il te reste une volonté de vivre !

— J’aurais souhaité que… Tout s’est passé si vite depuis… que nous nous sommes rencontrés. Si seulement j’avais mieux profité de mon temps avec toi… Que je ne m’étais pas autant lamenté…

— Tu n’as rien à te reprocher, tu m’entends ? Je t’aime pour ce que tu es et nous allons survivre ensemble ! Tu te rappelles ? Nous nous l’étions promis ! Nous serons des héros lorsque la guerre sera terminée ! Les bardes vanteront nos exploits que l’on fredonnera au détour d’une taverne ! Nous lèverons notre chope à notre victoire, à notre union, dans les soirées dansantes, au cours des lendemains qui chantent ! Nous continuerons de nous allonger, de nous embrasser, de nous susurrer des mots doux. Jusqu’au jour où, vieux et fatigués, nous nous éteindrons pour un repos bien mérité !

À force de s’égosiller, Lisime se mit elle aussi à expectorer. Mais elle ne renoncerait pas ! Elle secoua Kolan, le choya, hurla à en faire trembler la terre. Rien qui pût arranger son état… Même Tonia, puisant dans sa magie interne, sillonnant aux tréfonds de son imagination, n’obtenait aucun résultat satisfaisant. Comme si rien ni personne n’était en mesure de le secourir Comme si les nuances du trépas s’étaient affermies.

Pendant ce temps, Lorem nous observait, bras joints derrière le dos.

— Tonia, tu devrais écouter les sages conseils de ta partenaire, suggéra-t-il. Tu gaspilles ton énergie pour un condamné.

J’aurais dû l’ignorer, me conformer à l’attitude de Lisime et Tonia. Au lieu de quoi je le désignai, sourcils froncés, une tension élevée circulant dans mes veines. Plus jamais il ne se permettrait de nous dédaigner !

— Pourquoi vous ne faites rien pour l’aider ? C’est votre rôle de médecin, bon sang !

— Un médecin traite les personnes sauvables. Votre ami était déjà perdu avant de venir ici. Son état s’est encore empiré depuis. Plus tôt vous admettrez la réalité et mieux vous pourrez lui adresser vos adieux.

— Espèce de menteur ! Je connais votre métier, et je sais que vous devez vous donner corps et âme pour secourir tout patient, même lorsque sa situation est sévère !

— Tu n’as rien à m’apprendre, soldate. Cesse donc de t’enfermer dans ton égoïsme. La vie de ce pauvre garçon ne revêt pas plus de valeur que les centaines de militaires ayant déjà succombés. Ne t’avais-je pas prévenu ?

Dégoulinant de salive, je me jetai sur lui et le calai contre le sol. Il allait comprendre ce que nous endurions ! D’une main je saisis son cou, de l’autre j’entrepris d’abattre mon poing. Mais… Pourquoi rit-il aux éclats ? Pourquoi me jugea-t-il ensuite d’un œil si glacial ? Peut-être que… Dans ma détermination se coagulait le besoin de blâmer quelqu’un.

— Maintenant, je comprends, dit-il. Ta tante ne t’a pas enrôlée de force. Tu es une caricature de militaire haineuse, gouvernée par sa violence, cherchant n’importe quel prétexte pour répandre le sang.

— Non…, rejetai-je. Ce n’est pas vrai… Je ne désirais pas tout cela !

— Mais ton instinct a dominé ton subconscient. Voilà que tu étripes un médecin dans l’exercice de ses fonctions. Et après tu osais me critiquer… Ton épée parle à ta place, Denna Vilagui.

Je me rejetai en arrière. À peine mes mains se rattrapèrent sur la terre alors que ma bouche s’ouvrait en grand… Il ne pouvait pas dire vrai… Il ne pouvait pas m’évaluer de la sorte ! Cependant, à mesure que mes yeux s’humidifiaient, je m’avisais de tous ces soldats agglomérés devant nous. De ces hommes et femmes en quête de réconfort, le cœur tambourinant dans l’attente du rétablissement d’un proche. Au centre de cette troupe se tenait Maedon. Jamais il ne m’avait examinée avec autant de distance.

Un gémissement réorienta notre attention vers Kolan…

— Si le problème est qu’il a perdu trop de sang, signala Lisime, pourquoi ne pas lui en donner ?

— Nous n’avons pas de sang en réserve ! informa Lorem en se redressant comme si de rien n’était. Ou bien tu souhaites faire une transfusion toi-même. Or ton ami est si atteint qu’il est impossible d’en effectuer une dans de bonnes conditions.

— Mais il y a une solution ! contesta Tonia. Je ne voulais pas y recourir, mais grâce à ma magie je pourrais…

— Évoquerais-tu la magie du sang, sale monstre ? rugit Adhara. Regarde donc les méfaits de la magie autour de toi ! Combien sont morts à cause d’elle, aujourd’hui ?

— La magie ne se résume pas à la destruction, c’est l’utilisateur qu’il faut fustiger ! Elle peut être aussi utilisée à bon escient, et je vais le prouver !

— Tu ne vas rien prouver du tout ! Les atrocités de cette essence infâme pèsent déjà sur la conscience des survivants !

Au-delà des querelles, au-delà des cris, au-delà de nos torts, Lisime s’agenouilla et implora du soutien. Un portrait unique se dressa : celle d’une amie gémissant, des larmes dégoulinant de son menton, d’intenses plis striant son visage rougi.

— Transfusez mon sang ! s’époumona-t-elle. Videz-moi de tout ce que je contiens, mais je vous en supplie, je vous en conjure, sauvez Kolan ! Ma vie contre la sienne, c’est équitable, vous ne trouvez pas ? Il le mérite mieux que moi ! Allez-y ! Aidez-le !

Dans le silence s’embrasèrent les flammes du refus. Dans l’immobilisme s’étreignirent les lueurs d’espoir. Pourquoi s’époumoner si cela n’avait aucune utilité ? Pourquoi retarder l’inévitable ? Il existait bien un moyen ! Nous avions beau sangloter dans la pâleur vespérale, nous avions beau brailler dans la débâcle, nous ne perçûmes qu’un geignement. Celui de Kolan.

— Non…, refusa-t-il. Lisime, ne te sacrifie pas pour moi. Je ne souhaite pas vivre quelques batailles de plus avec ce poids sur la conscience. Je ne veux pas entraîner quelqu’un d’autre dans mon déclin.

Quitte à rudoyer des gêneurs, quitte à se ruer vers l’accablement, nous revînmes vers cette silhouette frêle et ensanglantée, vers cette main tendue, vers ce corps ébranlé de spasmes.

— Je t’ai dit d’arrêter ! cria Lisime en l’enveloppant son bras autour du sien. Tu n’es pas un poids que je me traîne par pitié ! Tu es quelqu’un que j’ai chéri comme je n’avais jamais chéri ! Quand je t’ai entendu craindre ton destin, relater ton sinistre passé… Jamais personne ne s’était confiée ainsi à moi. Je t’ai extirpé de ce gouffre de désespoir, je t’ai appris à sourire, mais je ne désirais rien en retour !

— Mais tu as réussi, reconnut Kolan. Avant de te rencontrer… Chaque jour, je me demandais si je méritais de vivre… Si ma mort ne serait pas une récompense pour moi comme pour mes soi-disant proches.

Kolan me coula un regard pétri de bienveillance avant de soulever sa main petit à petit. Son creux se posa sur la joue de Lisime qui, les yeux mouillés de centaines de larmes, fixait profondément son partenaire.

— Tant qu’il me reste… quelques forces…, murmura Kolan. Vous avez embelli les derniers mois de ma vie… Vous m’avez compris mieux que quiconque. Denna… Tu m’as soutenu… quand les autres se sont moqués. Lisime… Tu m’as porté… quand les autres m’ont tourné le dos. Tu m’as aimé quand les autres m’ont méprisé. Merci… pour tout.

Kolan se ferma de ce monde dans un ultime sourire.

Une existence s’effaçait, une réalité demeurait. Il n’y avait plus rien. Juste quelques gouttes de larmes mêlées de sang. Des vagues d’appel et de hurlements en déni. Des flots d’agonie sous les bruissements de gratitude.

Il était un enfant que la société avait haï.

Un enfant que l’entourage avait honni.

Un enfant que le système avait détruit.

Et pourtant, il n’était l’enfant de personne.

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