Chapitre 7 : Jugement d'autorité (2/2) (Corrigé)

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Nous n’avions pas encore mangé que la nuit approchait. Aux lueurs du crépuscule, je m’apprêtais à m’asperger un peu d’eau chaude en compagnie de Lisime et Kolan. Plus je les voyais ensemble, plus leur sourire cristallin emplissait mon petit cœur… Ce qui se déroulait devant la porte de notre bâtiment en était aux antipodes.

— Fiche-moi la paix, Vandoraï ! tonna Shimri.

Brusqué, le guerrier faillit glisser sur la neige. Lui qui affectionnait la vantardise, de bien sombres traits piquetaient son visage. Et en face de lui, Shimri se frictionnait les membres tout en le réprimandant du regard.

— Shimri, nous pouvons repartir sur de bonnes bases ! s’engagea Vandoraï. D’accord, je n’ai pas été tendre avec toi au début… Je ne te comprenais pas, c’est tout !

— N’essaie pas de te rattraper ! gronda Shimri. Tu es comme les autres Tordwalais, les armes parlent à ta place ! Et maintenant, je deviens comme vous… Reverrai-je les temples aux immenses portiques incrustées de pierres précieuses ? Ces tours d’ivoire à partir desquelles on pouvait contempler toute une cité ? Et nos demeures en argile couplée au grès… Je ne suis pas chez moi, dans ce pays. Et je ne le serai jamais.

— Attends, Shimri ! implorai-je. Nous pouvons discuter !

— Un luxe qu’on peut encore se permettre. Plus pour longtemps… Et je n’ai pas envie.

Shimri claqua la porte derrière elle, fermant la conversation comme ses rêves. Si seulement il existait un moyen de la consoler…

Nous nous installâmes sur le plancher en bois, bien calés, entre ombres et lumières. Je ne pouvais m’empêcher de regarder Vandoraï : fuyait-il la réalité ou cherchait-il le réconfort dans ses pensées ? Il était difficile à appréhender… Par contraste, à ma gauche rayonnaient mes deux partenaires. Kolan avait enroulé son bras autour de la taille de sa compagne. Appuyé sur son épaule, il admirait le coucher du soleil en profitant de ses caresses.

— Je vous envie, dit Vandoraï. Tout a l’air plus facile pour vous… Un pays uni par quatre royaumes différents. Alors qu’on entretient la rivalité entre Tordwala et Dunshamon depuis trop longtemps. Je n’en veux pas, moi !

— Tout n’est pas positif pour autant, rétorqua Kolan. Il ne fait pas bon vivre partout en Carône, j’en sais quelque chose…

— Allons, mon Kolan ! exhorta Lisime. Je t’ai dit de ne pas désespérer ! Si le passé t’a fait souffrir et si l’avenir t’effraie, vis dans l’instant présent.

— Un conseil avisé…, murmura son partenaire, un sourire au coin de visage. J’espère pouvoir l’appliquer.

— Vous voyez ? releva Vandoraï. Vous savez vous y prendre pour consoler les autres. Chez nous, on nous apprend à être franc et direct. Ça en repousse plus d’un.

— Tu essaies donc de changer ? devinai-je. Pourquoi ce revirement soudain ? Tu méprisais Shimri quand tu l’as rencontrée…

— Changer ? Non. Je découvre. Je m’adapte. Je me prépare à un combat tout nouveau pour moi. Ça va être la première fois que je me bats auprès d’autant de peuples. J’aimerais m’entendre avec tous avant le départ… Pour ne rien regretter.

— Voilà qui est ambitieux ! J’ai essayé aussi, mais en vain. Encore aujourd’hui, j’ai rencontré des personnes peu fréquentables. Ce seront nos alliés qu’on le souhaite ou non. Tout est une question d’habitude…

Inutile de se lamenter davantage Il était préférable d’explorer la clarté vespérale, vers ce ciel hiémal, au-delà des mirages. Succomber à l’éternel, l’immuable, quitte à fuir l’essentiel, tout ce qui était palpable. Nous étions quatre à rester assis, contemplant la voûte azurée, tandis que la sphère de feu déclinait à l’horizon. Cela aurait pu s’éterniser…

Un horrible hurlement retentit dans le camp.

— Oh non ! s’alarma Kolan en sursautant. Que s’est-il passé ?

D’où cela provenait ? Il suffisait de suivre le mouvement ! En quelques secondes des cohortes de recrues et de soldats surgirent de chaque direction. Et tous se concentrèrent entre deux bâtiments plus loin, auprès de l’ombre qui s’étendait de l’allée étroite.

— Appelez les médecins, vite ! s’époumona une militaire. Elle doit être traitée de toute urgence !

— Appelez la générale, surtout ! brama un confrère.

Il fallait s’imposer pour entrevoir des filets de lumière dans cette zone enténébrée. Nous nous avançâmes par-delà nos alliés, en quête d’une réponse au-delà le tintamarre. Des accidents survenaient de temps en temps, mais celui-là semblait avoir pris une ampleur toute différente !

Voici une peinture dont j’aurais espéré ne jamais apercevoir les contours… Des taches éparses, centrées sur une main, tapissaient la neige d’une coloration écarlate. Morena s’agitait sur elle-même à grands renforts de cris, et les soldats alentour ne savaient pas l’aider ! Et en face… Aldo, à genoux, la figure blafarde, contemplait son œuvre. Son épée ensanglantée avait chuté de ses doigts. Quoi que fissent ses camarades, qu’importait l’intensité avec laquelle ils le plaquaient à terre, jamais il ne détachait ses yeux de sa consœur mutilée.

— C’était un accident, je ne voulais pas ! se défendit-il.

— Vengez-moi ! vociféra Morena dans un sursaut de conscience.

— Espèce d’enfoiré ! beugla un soldat de son unité.

— Attendez avant de l’accuser ! m’interposai-je.

Mais ma réplique se perdit face à tant de tapage… Nul ne désirait m’écouter, peu souhaitaient contraster le propos général. Une telle attitude ne ressemblait pas à Aldo ! Quand je le voyais ainsi, recroquevillé sur lui-même, des tressaillements dévastant tout son corps, je savais que sa version devait être considérée. Alors je bousculais quelques personnes parce que j’avais aussi mon mot à dire, parce que je…

Je fus renversée d’un coup de coude ! Kolan et Lisime me rattrapèrent à temps. Qui m’avait ainsi heurtée ? La commandante de l’unité treize en personne, Vimona Orzo. Femme grande et mince, à la démesurée chevelure de feu nouée en queue de cheval. Sa cape émeraude contrastait avec les protections en cuir cloutée composant sa tenue anthracite doublée de lignes argentées. Sur sa tassette était fixée un carquois rempli de flèches en acier. Elle s’en empara aussitôt pour tendre la corde de son arc en if à double courbure. Et sa cible n’était nul autre qu’Aldo…

— Explique-toi, sale traître ! rugit-elle. Pourquoi tu as attaqué une de mes plus fidèles subordonnées ? Réponds avant que ma flèche ne riposte !

— Ce n’était pas mon intention, je le jure !

— Quoi, ton épée a rencontré son poignet par accident ? Arrête de te moquer de moi, misérable !

Notre commandant émergea à point nommé. Dénouant son écharpe, relevant la tête, il s’intercala entre son homologue et sa protégée. Exactement comme j’aurais dû agir…

— Laisse-le s’expliquer ! implora-t-il. Vimona, les temps sont difficiles, mais nous devons faire preuve d’objectivité.

— Le loup protège sa meute, hein ? s’irrita l’archère. L’objectivité n’a pas sa place dans ces circonstances ! Morena ne pourra jamais se battre avec une main manquante ! Regarde comment elle est ravagée… Nos troupes sont déjà réduites, et en plus certains les détruisent de l’intérieur. Ton piètre soldat mérite un jugement digne de ce nom !

— Il y a peut-être une solution pour sa main ! clama Tonia.

Quelqu’un parvenait à sourire dans ce déluge de plaintes et diffamations ? Tous les grades se confondaient, commandants et sergents aussi observateurs qu’accusateurs. Les trois guérisseurs venaient de poindre, Tonia devant les deux autres, mais son enthousiasme s’effaça devant l’étendue des dégâts.

— Bon sang ! s’écria-t-elle. Nous avons soigné bien des soldats, mais là… Il est encore possible de la sauver ! Grâce aux possibilités de la magie, je peux faire repousser ses bras ! Je dois juste…

— Pas de ça ici ! s’opposa Adhara. Ce dont tu parles, c’est de la magie noire, et jamais nous ne l’utiliserons ! Cette femme sera sauvée avec la médecine traditionnelle !

— Ce n’est pas le moment de vous disputer ! rappela Lorem. Emmenons-la à l’infirmerie, maintenant !

Et les médecins partirent aussi vite qu’ils étaient venus… Morena, souffrante mais vivante, laissa un sillage de son passage. Quel était ce clin d’œil incongru qu’elle assena à Aldo ? Il s’amenuisa dans la foule… Nombreux furent ceux qui la suivirent, surtout les camarades de son unité. Les autres restèrent pour assister au jugement.

Aldo était seul face à une myriade de délateurs.

— Par pitié, explique-toi ! s’attrista Ashetia. Nous formons nos soldats dans le pur respect de leurs camarades. Pourquoi n’es-tu point resté fidèle à tes engagements ?

— Je l’ai été ! jura Aldo. Morena m’a attiré là, prétextant qu’elle avait quelque chose d’important à me confier ! Elle m’a alors attaqué et je me suis juste défendu ! J’aurais voulu l’arrêter autrement, parole de soldat, mais je me suis laissé emporter et…

— Tu n’es qu’un foutu menteur ! tempêta Jalode. Une erreur de la nature !

Oh oui, ma tante était arrivée… Jamais sa figure n’avait été aussi rubiconde. Jamais son poing n’avait été aussi serré. Jamais elle n’avait dévisagé quelqu’un ainsi. Chaque personne sur son chemin était un gêneur qu’elle écartait comme une loque.

Elle s’agenouilla devant Aldo et le tabassa. Elle enchaîna des dizaines de coups, jusqu’à rudoyer sa mâchoire ! Ses dents volèrent par dizaines tandis que du liquide écarlate coulait par giclées de sa bouche !

Si elle continuait ainsi, il ne resterait plus rien de notre ami…

— Arrêtez, générale ! implora Maedon. Il lui faut un jugement, pas de la violence gratuite !

— J’applique la justice que ce scélérat mérite ! vociféra Jalode. Il a privé l’armée carônienne d’un de ses éléments ! Vous désirez encore vous fier à un militaire de ce calibre ? Il s’agit d’une trahison d’une extrême gravité !

Impossible de la raisonner ! Aldo sombrait davantage à chaque coup, dans le fléau de l’affliction, dans un mélange de larmes et de sang… Des gouttes aspergèrent notre générale qui se moquait du goût âcre et salé ! Alors je me jetai sur elle, suivi de plusieurs des miens. Mais elle m’attrapa par le cou, m’éjecta, et recommença de plus belle.

— Comment pouvez-vous défendre une ordure pareille ? fulmina notre cheffe. Encore un de ses coupables qui prétend être une victime ! Je ne tolèrerai pas l’insubordination parmi mes rangs !

— Nous vous demandons juste d’être raisonnable ! supplia Maedon. Générale Jalode, vous savez faire preuve de clémence, n’est-ce pas ? Écoutez votre cœur !

Le temps ralentit. Jalode se redressa, du sang s’écoulant de son armure. Nous étions impuissants face à son jugement. Jalode se dressa dans la mordante brise crépusculaire. Son regard ne s’adoucit pas. Son mutisme impactait plus que toute parole. Elle toisait la silhouette saignante et larmoyante, non comme un humain souffrant, mais comme une tache à extraire.

— Aldo mérite un jugement objectif, en effet ! décréta-t-elle. J’analyse les faits et je constate une brave soldate mutilée par un intrus. Quelles sont les possibilités ? Hors de question de laisser un tel danger combattre avec nous. Hors de question de laisser cette bête régie par la haine et la violence en liberté ! Je ne vois qu’une seule solution… Une condamnation à mort.

La sentence était prononcée. Nous pourrions nous interposer, nous égosiller, nul ne s’opposerait à la décision de la générale. D’un claquement de doigts Aldo fut traîné en arrière. D’un regard acéré nous nous écartâmes, déglutissant, criant ! Séparés en deux camps, partisans et opposants, on se prononçait en vain contre l’irrévocable.

— Générale, je vous en conjure ! hurla notre commandant. N’exécutez pas nos soldats ! Nous avons déjà assez perdu !

— Il faut mieux choisir ses recrues, Maedon. C’était ta responsabilité et tu as failli. Je ne fais que rattraper ton erreur. Vimona, veux-tu bien t’en charger ?

— Avec plaisir, générale ! accepta l’archère.

Tous les acteurs prenaient position. Nous, témoins, étions incapables de faire quoi que ce fût ! C’était cela, l’armée ? Aldo braillait comme un enfant qu’on punissait sans raison, à genoux devant ses bourreaux ! Il avait beau agiter les bras, plaider pour sa cause, qui d’avisé l’écouterait ? Il s’était tant dévoué pour l’armée ! Il s’était engagé à vie ! À vie, hélas…

— Je ne voulais pas, générale ! s’époumona-t-il dans un ultime espoir. J’en avais fait le serment ! Comprenez-moi ! Je suis prêt à tout pour me faire pardonner ! Par pitié, je vous admirais ! Je vous considérais comme un modèle !

— Quel dommage pour toi, méprisa Jalode. Ce n’était pas réciproque.

Et, pendant que Vimona encochait son projectile, Jalode se rapprocha d’elle et lui chuchota :

— Vise-lui la gorge. Je veux le voir souffrir.

Je n’aurais peut-être pas dû percevoir cette précision, mais j’étais trop près…

La flèche fila comme l’éclair. Siffla dans l’air. Lui transperça la gorge. Et Aldo se noya dans ses propres larmes. La mare de sang paraissait infime, à comparaison… Des secondes de géhenne. Des sourires victorieux qui rayonnèrent dans les dernières lueurs du soleil. Des hurlements comme protestations trop tardives…

Aldo était une autre victime de cette guerre.  

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CV

Ce texte participera à un appel à texte, merci de me donner un maximum de conseils et de point à améliorer !
Chaque chapitre correspond à une réécriture du texte. Seule la dernière version en date peut être annotée, sinon je serait vite perdu ^^

Précision pouvant être utile : le genre demandé pour l'AT est l'horreur.
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