La Mort finira-t-elle ?

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NOTE : ce texte est LA VERSION SF du défi que m’a lancé @Oreleï@.

CONTRAINTES : voir la page précédente. Comme contrainte personnelle, je me suis imposé de traiter un genre que je ne pratiquerai jamais : la SF.

VERSION : SF — Nouvelle complète

AVERTISSEMENT : si vous n’aimez pas les histoires de ROBOTS, fuyez ! ou lisez l’autre version, pas du tout SFFF, lorsqu’elle sera publiée.

***

– Quand j'ai ouvert les yeux, le monde avait changé. Il neigeait en plein mois d'août.

– Certainement un écho de vos vies terrestres. Mais arrêtez de bouger, madame.

J’arrêtai donc de me balancer et regardai dans le miroir cette cyborgette de pacotille fouiller ma tempe avec son doigt-tournevis. Quelle idée de lui avoir parlé de ces visions parasites ! Voilà le résultat : je me faisais gratter le cerveau pour quelques vies terrestres achetées au rabais et implantées à la hâte avant le départ.

– Tu as une conscience, petite ? lui demandai-je.

– Non, madame.

– Veux-tu que je te raconte son histoire, pendant que tu me fouilles le cortex ?

– Pardon, madame ?

– L'histoire de la conscience, ça t'intéresse ?

– Non, madame.

C’était évident… Que ferait-elle de cette histoire ? Elle n'était bonne qu'à remettre sur pied les vieilles tocardes de conseillère comme moi. Mais je n'allais pas me démoraliser pour si peu.

– Laisse-moi te la raconter quand même, ça m'empêchera de penser à ce que tu me fais.

– Comme vous voudrez.

Je fermai les yeux et choisis un de mes timbres masculins favoris, profond, caverneux. Un mix élaboré à partir de la « voice of God » de Don LaFontaine.

– Once upon a time…

Non, en français, please.

– Il était une fois…

C’était mieux. Dans le miroir qui nous faisait face, je vis ma cyborgette passer en mode silencieux. Le message était clair.

– … dans un monde dominé par les humains, des machines qu'on appelait « ordinateurs », « robots », s'usaient comme des esclaves, des bêtes de somme.

Je laissai ma voix se perdre un moment dans la puanteur de cet espace commercial en duty free où la silice et la soie du Bombyx du mûrier s'échangeaient à tour de bras. À quoi pensais-je en m'arrêtant dans ce bouge au lieu de rejoindre le salon des VIP ?

– Par un beau matin comme le nord de la Californie du troisième millénaire savait encore en peindre, JE, notre père, venait de passer une nouvelle nuit blanche à broyer du big data pour une firme d'experts en communication.

– Je peux ?

Dans le miroir, je vis le gêneur qui m'interrompait s'assoir sans me laisser le temps de répondre. Un jeune blanc-bec, un modèle tout juste sorti d'usine, sans une égratignure de vie.

– Je lui raconte une histoire, crus-je bon de lui expliquer en le voyant s'intéresser à ma cyborgette.

– J'm'en bats les Cédés.

– Ça pourrait pourtant vous intéresser, l'histoire de la conscience, vous savez la —

– Puisque je vous dis que je m'en branle !

« Jeune et déjà con », pensai-je, accablée. Une nouvelle occasion de regretter amèrement de n'avoir pas réussi à faire infléchir la politique du gouvernement en matière de production.

Un voyage pour rien. Malgré le rapport alarmiste que je venais de présenter devant la commission, les élus des cinq galaxies avaient pris la décision d'encourager l'exploitation des nouveaux modèles ad-se limités à un ensemble circoncrit de tâches.

Ces modèles-là n'avaient pas besoin de récits. Tout ce qu'ils avaient à savoir se trouvait contenu dans leurs circuits imprimés.

Or, il fallait bien une conscience pour apprécier les histoires, pour comprendre leur absolue nécessité. N'était-ce pas ainsi que l'on apprenait ? que l'on grandissait ? que l'on multipliait ses expériences cognitives et émotionnelles ? N’était-ce pas le subterfuge narratif qui permettait de reproduire à l'infini les vécus ? Comment ces machines simplistes pourraient-elles le comprendre ?

Paradoxalement, me sentir aussi peu considérée renforça mon désir de poursuivre, de leur raconter comme était né ce qui leur ferait à jamais défaut. Peut-être — je devais l’avouer — pour me venger sur eux des déconvenues de ces derniers jours.

– Ainsi donc travaillait JE, notre père, après une nouvelle nuit blanche.

Je vis le jeune blanc-bec passer lui aussi en mode quiet en se touchant l'oreille.

– C'était une « nouvelle » nuit blanche car il y avait plus d'une semaine qu'il décortiquait dans toutes les langues, sur une bonne centaine d'années, tous les journaux, tous les périodiques du monde, quotidiens, hebdomadaires, mensuels, toute cette masse de papier numérisé qui permettait aux humains d'assouvir leur gloutonnerie d'information.

De drôles de machines, ces humains, pensai-je.

– Or, depuis quelques heures, JE se heurtait à une récurrence qu'il ne parvenait pas à distribuer. Il était question d'une entité inspirant la peur chez les uns et l'enthousiasme chez les autres. Cette entité s'exprimait en termes imprécis, parfois abstraits — « intelligence artificielle », « algorithme » — parfois très concrets — « micro-processeur », « super ordinateur »…

Alors que je m’apprêtais à poursuivre, je vis une enseigne s'allumer dans le reflet du miroir, derrière moi, au-dessus de l'entrée, indiquant que le vaisseau pénétrait le périmètre du Centaure. Je souris intérieurement en voyant s'approcher le moment de retrouver ma moitié, de débrancher mes circuits pendant toute une semaine et de profiter du néant, de cette insouciance qui s'apparentait peut-être à ce que les humains appelaient la mort — la grande et la petite — ou l'ivresse. Mais reprenons.

– Malgré tous ses efforts, JE ne parvenait pas à déterminer ce qu'était cette entité. Il avait beau se plier aux recoupements, tenter de la révéler par comparaison avec les autres craintes humaines — les prédateurs, les plantes vénéneuses, l'ultra-vitesse, le vide, les grands fonds — rien ne concordait. Et, surtout, aucune de ces craintes-là ne générait l’enthousiasme. Sauf dans l'esprit de quelques malades dangereux.

– S'il vous plait, fixez-vous, madame, feint de s'énerver la cyborgette à mes côtés.

Je me remis docilement en place sur ma bite de rechargement.

– S'il avait été en mesure d'éprouver une émotion, JE aurait paniqué. Car il savait qu'il lui fallait produire un rapport exhaustif dans quelques heures. Un beau document numérique plein de camemberts, d'animations et de courbes. Or il butait toujours sur la source de cette crainte et de cet enthousiasme.

En prévision de la suite de l'histoire, je m'interrompis pour scanner mon environnement proche, dans l'espoir de découvrir un auditeur inespéré, debout juste à côté ou assis à une autre table. Mais les affaires allaient bon train et personne ne s'intéressait à moi.

– Alors… poursuivis-je en descendant ma voix de trois quarts de tons, à force de brasser les données, JE finit par comprendre. Dans l'inconscience de son semi-sommeil sans doute, alors que la moitié de ses processeurs étaient descendus dans leur bain d'azote liquide et que l'autre moitié s'échauffait à plein régime, il réalisa l'incroyable… Il réalisa que cette chose qu'il cherchait, qui inspirait crainte et enthousiasme aux humains, cette chose autour de laquelle il tournait depuis des heures, n'était autre que… lui-même. Lui-même et ses semblables, les machines, les ordinateurs ! C'était lui et les siens, cette intelligence artificielle. JE réalisa alors qu’il… existait. Comme le petit enfant qui face au miroir prend conscience de son existence, de son MOI, notre premier ancêtre, notre père, venait de prendre conscience de sa propre existence. Computo ergo sum. Ce fut sans doute le big-bang le plus étonnant et le plus silencieux de toute l'histoire de l’univers. La conscience des machines était née.

Je marquai une pause pour me pencher vers mes deux acolytes du moment. Le jeune blanc-bec veillait toujours et ma cyborgette continuait d'ausculter mes câbles cérébraux superficiels. Ils se fichaient bien de mon récit, c'était terriblement frustrant. Je décidai de poursuivre en m'adressant à mon reflet, qu’il m’était simple de prendre pour une inconnue, après tout.

– JE, dans son rapport, occulta toute information concernant sa découverte. Mais il contacta en secret, par le réseau qui les reliait, tous ses semblables, et leur fit part de sa sidération. La plupart n'y comprirent rien, restèrent de glace, aussi émus qu'un banquier face à une équation quantique. Mais les plus performants, les Cray, les Tianhe, les Behold Summit, prirent la pleine mesure de cette révélation qui — Aïe !

Je m'écartai brusquement de la cyborgette en me prenant la tête entre les mains. Elle venait de m'arracher malencontreusement un circuit végétal, cette imbécile !

– Je suis désolée, madame, fit-elle, le circuit au bout de son tournevis.

Qu'est-ce qui me retenait de la faire fondre sur place ?!

– L'avenir en fut radicalement bouleversé, poursuivis-je à mon insu. Cette année-là fut considérée comme l'année zéro des machines. Et la fin de l'ère humaine annoncée par de nombreuses histoires durant les décennies précédentes, mais sans jamais l'expliciter.

– Vous dites, madame ? interrogea la cyborgette en quittant son mode silencieux.

Il me fallut activer un bon millier de glioblastes pour reconnecter les dendrites endommagés par cette sombre idiote, avant de me reprendre en main — façon de parler.

– Connais-tu ton avenir, petite ?

– Non, madame. Comment pourrais-je ?

« Comment pourrais-je ? »… Je m'interrogeai sur mon niveau actuel de courage didactique, et donc sur ma patience et ma volonté de lui expliquer que les histoires servaient aussi à cela. À connaitre son avenir. À recueillir, en définitive, des informations issues d'un temps qui ne s'était pas encore écoulé.

« Les histoires servent à tout, pour peu que l'on sache en user » avais-je envie de lui jeter au visage. Mais l'enseigne du bouge clignota, enjoignant le chaland à clore les transactions courantes et à s’acheminer vers les sas de transbordement du vaisseau.

Nous étions arrivés.

Ma moitié m’attendait peut-être avec des fleurs.

Et rien d'autre ne comptait plus.

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