Hannibal contre Erickson

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Le temps passe différemment. Noël approche, je suis très content d’être en famille, avec les enfants. Nous sommes heureux le temps d’une trêve.

Mais plus je monte, plus je sais qu’on me tapera d’autant plus fort dessus. Quel nouveau piège va m’être dressé, et surtout à quel châtiment dois-je m’attendre ?

La perte du temps d’agir, celle de l’inaction qui cristallise tout mouvement me préoccupe. Je sais que souvent il faut considérer que la perfection n’existe pas et se résoudre à envoyer ou clôturer un travail que l’on sait incomplet. Il y aura ultérieurement des occasions pour l’améliorer. Mais il y a aussi dans d’autres circonstances l’impérieuse nécessité de viser juste, de présenter une argumentation infaillible ou mieux encore un recours blindé. Car je suis depuis quelques années une cible non protégée.

Une histoire m’avait frappée, celle d’Hannibal Barca, le général carthaginois qui avait franchi les Alpes avec une armée d’éléphants pour renverser Rome. Hannibal est toujours décrit comme un des plus grands stratèges de l’humanité. Une reconstitution télévisée avait attiré mon attention sur cet homme que je connaissais déjà. Je me suis ensuite plongé dans quelques articles à son sujet.

À ceux qui croient que seuls les éléphants d’Asie, et pas ceux d’Afrique, peuvent être montés vient s’opposer l’histoire. Hannibal part de ce qui est aujourd’hui la Tunisie avec des troupes imposantes, entre cinquante et quatre-vingt mille hommes, complétés par une cavalerie lourde d’une trentaine d’éléphants. Il franchit le détroit de Gibraltar, rencontre certains peuples hostiles aux Romains, mais à lui-même également. Après l’Hispanie et la Gaule, il fait le dur pari de franchir les Alpes au lieu de se laisser piéger vers la côte niçoise. Il subit des pertes en hommes lors de la traversée de la chaîne montagneuse. Arrivé aux portes de Rome il a perdu la moitié de ses pachydermes.

Des historiens disent qu’il aurait pu rentrer dans Rome pour obtenir la victoire de Carthage. Il ne l’a pas fait. Il a décidé de dresser un siège. Celui-ci dure dix ans, longtemps, même trop longtemps. L’épisode de Capoue est significatif : la ville l’accueille chaleureusement avec ses troupes. Ce faisant, il demeure piégé par les délices des habitants de la cité.

Hannibal attend. Il attend trop. Lui qui a su faire preuve de génie dans la guerre semble englué au moment d’asséner le coup fatal. Il ne parvient plus à agir. Incapable de vaincre, il perd, Rome reprend le dessus à travers cette guerre punique. Les Romains contre-attaquent et gagnent. Quelques années après, à l’occasion de la troisième guerre punique, ils poussent jusqu’à brûler Carthage puis la recouvrir de sel afin que plus rien ne repousse.

L’histoire d’Hannibal m’a longtemps interpelé. Il avait tout pour gagner, sauf un petit quelque chose qui clochait : pourquoi a-t-il tant attendu ? Pourquoi n’a-t-il pas donné l’assaut de Rome ? Il a parcouru tant de chemin, vaincu de nombreux adversaires lors de sa traversée, su négocier des ralliements presque impensables, et il perd alors qu’il est à quelques mètres de son but.

— Tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire, lui a dit l’un de ses commandants.

Je ne veux pas tomber dans ce même piège. Quand nous décidons d’avancer, nous ne devons à aucun prix renoncer à notre plan, nous ne devons jamais douter. Ceci fait des années que je connais l’histoire d’Hannibal et très souvent elle m’aide à ne pas ralentir. J’y ai donné un nom, uniquement pour moi-même, car il ne repose sur aucun fondement clinique ou scientifique, celui du « syndrome d’Hannibal ». Ainsi je préfère attaquer même si je ne suis qu’à demi-prêt.

Une autre histoire vient s’opposer à ces impératifs que je m’édicte. En matière de psychologie et de capacités de notre cerveau, je ressens les enseignements de Milton Erickson comme ceux d’un maître à penser. Le psychiatre soignait entre autres en racontant de belles histoires. Juste le fait, pour nous, d’imaginer de nouvelles dispositions, auxquelles notre esprit conscient n’avait pas pensé, permet bien souvent de franchir des caps.

Avec un peu d’habitude, au moment où nous hypnotisons quelqu’un, il est préférable de laisser parler notre propre inconscient. D’ailleurs bien souvent nous sommes dans un état proche de celui de la personne hypnotisée. Certes, lorsque nous débutons nous ne faisons que déballer consciemment les quelques phrases apprises par cœur, et la personne tombe dans l’état agréable recherché. Mais pour aller plus loin, et avec la pratique, nous sommes bien plus opérationnels en laissant parler notre propre inconscient, comme un automatisme.

Erickson attachait une grande confiance dans la résolution inconsciente de nos problèmes :

— Quand vous avez un problème avec un patient, disait-il, vous y réfléchissez, vous trouvez dans votre esprit inconscient comment vous allez régler ce problème. Puis, deux semaines plus tard, vous dites ce qu’il faut quand il faut. Mais vous n’avez aucun intérêt à le savoir à l’avance, parce que dès que vous le savez consciemment, vous commencez à vouloir l’améliorer et vous gâchez tout.

Le thérapeute opérait donc une séparation entre nos fonctions du cerveau : nous savons rapidement résoudre les problèmes, mais inconsciemment.

— Ton esprit conscient est très intelligent, mais, à côté de ton inconscient, il est stupide, complétait-il.

J’apprécie le choix des mots. Erickson aurait pu formuler que le conscient est très intelligent, mais que l’inconscient l’est considérablement plus. Or il ne l’a pas dit. Il a utilisé un mot, celui de la stupidité, qui renverse la vision que l’on pouvait avoir initialement. Et je sais qu’il est vrai qu’assez souvent nous agissons en commettant des erreurs. Plus souvent d’ailleurs que ce qu’on pourrait penser, sauf que nous n’y prêtons pas suffisamment attention.

Erickson appuyait assez sévèrement sur les conséquences néfastes de croire que notre conscient serait supérieur à notre subconscient.

Je garde à l’esprit que notre inconscient a pour unique rôle de nous protéger. C’est un fait, car si notre corps venait à avoir un accident et disparaître, notre inconscient trouverait alors lui aussi sa mort. Ceci est une hypothèse absurde, mais la conclusion est que nous devons intégrer la primauté de l’inconscient pour nous aider.

Il ne m’est pas possible de deviner ce qui a cloché chez Hannibal pour qu’il n’achève pas son projet de gagner sur Rome. Peut-être est-ce la vue de morts, de carnages, qui est normale pour un militaire, mais qui, dans l’inconscient collectif, nous répugne à faire disparaître une partie de l’espèce humaine ? En lisant un peu plus, je vois qu’Hannibal envisageait une prise politique de Rome et non pas guerrière. Ce n’est qu’une hypothèse. La fin d’Hannibal sera tragique. Les morts qui tomberont seront toutefois moins nombreux que s’il avait procédé à un massacre.

Je n’oublie pas ce que j’appelle le « syndrome d’Hannibal », c’est-à-dire la nécessité d’agir vite, très vite, pour ne pas perdre. Mais simultanément je fais pleinement confiance aux conclusions d’Erickson, qui posent que notre inconscient connaît, mieux que notre conscient, la solution à nos problèmes.

Je dois mettre en accord mon propre conscient avec ma partie subconsciente, et attendre. Le moment venu, lorsque le danger sera imminent, je sais que je recevrais une sorte de coup de fouet. Je deviendrai alors un peu plus irascible, je me fâcherai avec mon entourage le temps que je résolve mon problème. J’aurai une intuition. Ce moment-là venu, je serai capable de rédiger des requêtes pour un tribunal ou de mettre en ligne les éléments problématiques, en l’espace d’une nuit de travail.

Tout coulera de source dans mon esprit. La partie consciente de mon esprit n’aura pas le temps de « gâcher » la solution comme l’annonçait Erickson. Pour l’instant je continue à harmoniser ces deux entités de mon esprit, donner plus d’importance aux ressentis, mais consciemment.

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