Sans issue

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Le lendemain matin, après avoir posté mon recours, je ne comprends toujours pas l’absence de réponse du tribunal. Normalement l’affaire est enrôlée, et c’est le départ d’un échange d’arguments avec l’administration, ou alors on me donne tort. Mais là, je n’ai rien, aucune information, aucun indice sur ce qui peut bien se tramer.

Je vais avoir besoin d’un avocat. J’écris à mon assistance juridique en joignant une copie du référé que j’ai envoyé hier. Je leur demande une réponse rapide.

Puis j’expédie une télécopie à Mme Monjeau, lui expliquant que je n’ai pas pu me rendre à la convocation à cause des enfants, et que je demandais une nouvelle date. Je n’aime pas trop mentir, mais là, il s’agit en quelque sorte de ma survie.

Je ne trouve rien d’autre à faire aujourd’hui. Je demeure tout de même content d’avoir eu la veille un bon réflexe.

La nuit passe. Ce vendredi est le dernier jour de classe des enfants, avant quinze jours de vacances. Je les mène à leur école. Ma mère me rejoint pour tenter de faire un point sur une situation qui n’a pas évolué. Je lui explique que je sens qu’un coup fourré est en préparation. Ma mère se prépare à partir pour des vacances dans le Massif central, avec mes jeunes neveux.

— J’ai l’impression que je dois fuir ces jours-ci, peut-être pas longtemps, juste le temps de comprendre ce qui se passe au niveau du tribunal à Paris.

— Veux-tu venir avec moi, me propose ma mère, pour ces vacances ? Je devais partir tout de suite, mais je peux attendre une demi-heure que tu prépares rapidement une valise.

— D’accord, je vais laisser les enfants à Rachel, ça tombe bien elle les voulait pour les vacances.

Me voilà parti, fuyant Istres. J’avais annoncé que je ne voulais pas fuir pour rester avec Océane et Nicolas. C’était une fuite définitive, ou pour une durée indéfinie, que je ne souhaitais pas. Mais maintenant, partir pour seulement une semaine ou quinze jours ne me gêne pas et ceci passera relativement inaperçu pour les enfants.

Ainsi j’y vois un moyen de montrer autour de moi que je suis capable de repousser certaines limites si ma sécurité est en jeu. C’est aussi un pied de nez à la police qui ne comprendra pas mon départ.

J’avais gardé l’attelle à mon poignet. Le chirurgien m’avait annoncé que je pouvais maintenant l’enlever, ce que je fais. J’enlève également la puce de mon téléphone, ainsi que la batterie. Je ne connais pas les intentions du parquet et de la police à mon égard, alors je dois prendre des précautions.

J’ai beau être en fuite, il s’agit d’un acte volontaire de ma part. Je suis libre, ils ne m’ont pas attrapé.

Au milieu de la semaine, ma grand-mère me signale que j’ai reçu une lettre recommandée. La réponse du tribunal de Paris vient de tomber. Elle l’ouvre et je lui demande d’aller directement aux conclusions :

— Article premier, la requête de M. Aubert est rejetée, me lit ma grand-mère. Article deux, la présente ordonnance sera notifiée à M. Lionel Aubert. Fait à Paris le 16 octobre 2014.

— Mamie, ça ne m’apparaît pas bon, car le juge n’a pas décidé de transmettre une copie de l’ordonnance au ministère de l’Intérieur ou au commissariat, comme il fait d’habitude. Ça veut dire que ceux-ci sont censés ne rien savoir.

Je reste coi quelques instants, avant de me reprendre et de demander à ma grand-mère qu’elle me lise finalement toute l’ordonnance. Le juge a estimé qu’il n’y avait aucune atteinte à une liberté fondamentale. J’avais pourtant détaillé l’action du commissariat d’Istres pour étouffer une affaire criminelle, et fait référence à l’article 6 de la Convention européenne. Le juge écrit même que je ne justifie pas de l’urgence. J’enrage : je suis contraint à fuir ma famille. Je me plains des dysfonctionnements du tandem justice et police, et on me dit qu’il n’y a pas d’atteinte à une liberté fondamentale. Je m’accorde quelques jours de réflexion.

J’analyse la situation : la police a tenté de m’envoyer chez un psychiatre, mais j’ai réussi à m’y soustraire en fuyant. Je signale les faits à un juge administratif parisien, en pensant qu’il a plus de recul par rapport aux manœuvres pratiquées dans le sud de la France. Cependant, ce dernier me déboute et n’estime pas utile d’informer le ministère de tutelle des allégations que je porte. Tout se referme sur moi. Tout semble me montrer, avec insistance, que je n’ai pas d’issue, que je dois maintenant me plier au diktat des magistrats. Dois-je rester dans la fuite éternellement ?

Il n’y a pas grand-chose qui puisse d’un coup nous rendre forts ou faibles. La nuance est tenue. Est-elle principalement dans nos têtes ? Même abattus au fond de nous-mêmes nous devons ne laisser transparaître aucun indice. Nous devons agir et réagir comme si nous n’avions pas été touchés. Ce n’est que du bluff, mais ça déstabilise l’adversaire quelque temps.

Je décide de rentrer sur Istres. D’aller ouvrir ma maison, de reprendre mes enfants. Je pense possible que la police note mes allées et venues grâce aux caméras de ma rue. J’essaie de garder le sourire. Voilà le pied de nez que je leur fais.

Ma grand-mère avait relevé mon courrier, sans l’ouvrir. S’y trouve une enveloppe marron avec le logo du ministère de l’Intérieur. Je l’ouvre. C’est une nouvelle convocation, toujours pour le même entretien psychiatrique, avec le docteur Paquette. Cette fois la policière a repoussé de trois semaines le rendez-vous.

J’interprète ce délai : si le docteur était en permanence à Martigues, j’aurais obtenu des rendez-vous plus rapprochés. Trois semaines, c’est long… Je déduis que le docteur et la police ont d’autres urgences que de s’occuper de moi, et tant mieux. Je pense que je pourrais à nouveau ne pas me rendre à la convocation sans risquer d’être emmené de force avant quelques jours. J’en prends le pari.

Un brin de curiosité naît dans ma tête : vais-je regarder si ce docteur Paquette est connu sur la Toile ? Ma recherche aboutit vite, un résultat saute à mes yeux. Il s’agit d’une entrevue filmée par une chaîne Web locale, de Martigues, au sujet de la résolution de l’enquête sur la femme qui avait été déclarée suicidée quelques mois plus tôt à Istres. L’homme qui s’exprime est le docteur Paquette. C’est ce psychiatre qui a déterminé que la femme s’était suicidée cet été et qu’il n’était pas nécessaire de réaliser d’autopsie. Je prends une bonne respiration, je suis abasourdi.

Le docteur Paquette est ce psychiatre qui n’a pas besoin d’une autopsie des corps. Alors que les psychiatres dialoguent avec leurs patients, celui-ci non, nul besoin, il devine ce que veulent dire les morts. De même, d’autres médecins décèleraient chez des malades des gestes cachés, un poing qui se referme, un clignement d’yeux, un rictus sur le visage. Cet homme est suffisamment fort pour s’en passer. D’ailleurs il serait difficile d’exploiter le comportement figé d’une morte sauf pour cet expert surhumain.

Je dois à tout prix éviter de rencontrer cet homme : même si je ne lui répondais pas il serait capable de me faire interner, car il trouverait un quelconque signe de folie dans une personne qui ne réplique pas à ses interrogations.

Par contre je n’accélère pas ma nouvelle fuite. La peur est un signal qui doit nous mener à réfléchir sur le danger potentiel. Pour moi, c’est maintenant fait, je pense relativement bien cerner les risques. Je balaie les restes inutiles du sentiment de peur et je m’apprête à faire face.

Le matin de la convocation, je suis à Istres, puis je prends le bus. Dedans, j’enlève ma puce téléphonique et la batterie de l’appareil. Je vais à Martigues, ville voisine, étudier à la médiathèque. Je ne rentrerai que le soir, lorsque je devine que le docteur aura quitté sa permanence, las de m’avoir peut-être attendu. Le lendemain je renouvelle l’opération. Ainsi pendant quelques jours je m’absente de chez moi la journée. Je sais qu’on ne viendra pas me chercher le soir ou trop tôt le matin. Eh puis il faut du temps à ces gens-là pour réfléchir à des actions contre moi. Je table sur leur déstabilisation.

J’ai aussi une idée contre d’éventuelles pressions qu’ils pourraient exercer contre moi : par exemple sonner à ma porte au milieu de la nuit, ou tout simplement les policiers en milieu de journée. Alors je désactive ma sonnette, en retirant son fusible électrique. J’imagine la tête des policiers qui ne savent pas s’ils ont sonné ou non, ces quelques instants où je renverse les doutes. Cette initiative me fait sourire, j’en suis content, et je dors très bien.

Un autre jour, je me rends à l’association de défense des consommateurs. J’expose ma situation et demande qu’ils interviennent auprès de mon assurance juridique pour obtenir un avocat. Ma présentation semble toucher son but. Je n’insiste pas, je leur laisse quelques jours de réflexion.

Je prends maintenant ma décision de fuir sur Paris, chez ma famille là-bas, et d’y rester jusqu’à ce que la convocation de la policière ait été annulée. J’espère ne m’absenter que quelques semaines au plus. Je devrai laisser mes enfants derrière moi. Ils me comprennent. Ma mère m’affirme pouvoir s’en occuper.

Ma grand-mère est choquée de mon départ. Je lui explique qu’il vaut mieux qu’elle et les enfants soient heurtés quelques semaines parce que je serai rapidement parti, plutôt que des mois ou des années parce qu’on m’aurait interné. Ma grand-mère doit se résigner à cette idée.

J’ai quitté ma maison, accompagné à la gare par ma mère. Comme les autres fois je retire la puce de mon téléphone ainsi que la batterie. Au soir, je me pointe chez mon frère, à l’improviste.

Je ne suis pas vraiment en fuite, juste parti me mettre à l’abri pour mieux agir. Maintenant !

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