Deuxième issue

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Voilà cinq jours que j’ai reçu la convocation, et trois jours sont devant moi, avant d’être broyé. Car je ne me fais guère d’illusion sur mon sort.

Un psychiatre a des droits considérablement plus étendus qu’un simple juge. Lorsque nous entrons dans une procédure judiciaire, nous avons des règles à respecter, des codes à suivre, des droits et des devoirs. Nous sommes entendus à peu près équitablement, et surtout nous avons la possibilité d’exercer des recours contre ce qui nous apparaît injuste. Nous existons et nous sommes libres d’agir.

Rien de tel avec un psychiatre : pour des raisons d’intérêt collectif, cet homme a tous les pouvoirs. Il suffit d’un seul docteur qui déclare qu’une personne est dangereuse pour elle-même ou son entourage et elle est internée. Et lorsque deux psychiatres se contredisent, c’est-à-dire que l’un voit une dangerosité et l’autre ne voit rien du tout, c’est celui qui a décelé un risque qui est écouté. L’autre psychiatre n’était pas aussi bon que son premier confrère…

Les mots prononcés deux ans plus tôt par l’avocat d’Aix resurgissent dans ma tête :

— Vous n’aurez droit à aucun procès si vous continuez. On vous internera, m’avait-il mis en garde…

J’entrevois les cachets, les piqûres, administrés de force jusqu’à ce que l’on tombe dans une totale débilité, jusqu’à ce que l’on devienne un légume. Est-ce meilleur ou pire que les mauvais traitements en prison ?

Je dois dépasser la question de mon propre égo : je tombe, peu importe comment. Mais quid des autres, de mon entourage, de mes enfants ? Auparavant je m’inquiétais de ce que les enfants ressentiraient si leur mère allait en prison suite à l’extorsion. Puis ils ont grandi, et je pense qu’ils ont commencé une légère dissociation d’avec nous leurs parents.

Mais si je venais à être déclaré fou et interné, quelles questions hanteront les enfants ? Que leur restera-t-il de l’enseignement, de l’amour que je leur ai apporté ? Celui d’un fou, qui n’a rien maîtrisé, aux conséquences qui les livrent à eux-mêmes. Le suivi de leurs études, leurs activités extrascolaires, musique, danse, sport, tout part en fumée.

Et qui s’occupera d’eux ? Rachel… Elle me les laisse tout le temps pour différentes raisons. Mais si elle est forcée de les garder, ils se transformeront sous son regard en un fardeau pénible, source de disputes.

Je ne dois pas craindre mon internement, mais le devenir de mes enfants. Il me faut me concentrer sur eux, tout de suite me focaliser sur leur très proche avenir. J’ai une discussion téléphonique avec mon frère, pendant que mon idée se forge : je ne demande pas à ce qu’on me soutienne, mais que ma famille se prépare à aider mes enfants lorsque je ne serai plus là. Et là, je vois que ce ne sera pas possible, personne ne pourra s’occuper d’eux, sur le long terme, d’une manière équivalente à ce que je fais.

Dans mon raisonnement, il est inutile d’espérer que peut-être un miracle se produira pour mes enfants, une fois que je serai interné : bien entendu ma famille se démènera, mais le résultat ne portera pas. Si ma famille veut aider les enfants dans le futur, il faut que ma famille s’organise dès à présent, et non pas quand il sera trop tard. Le futur se regarde au présent. C’est aujourd’hui que nous dessinons les contours que nous souhaiterons voir plus tard.

C’est la question que je pose à mon entourage : quel futur veulent-ils pour mes enfants ? Moi dans un asile et eux se chargeant des petits ? Ou alors le seul futur qui doit exister consiste à ce que je reste auprès d’eux ? S’ils penchent pour la seconde solution, ils doivent montrer dès à présent une forte volonté à lutter contre une fatalité.

Je connais malheureusement assez bien la manière de penser de plusieurs personnes autour de moi, qui est d’ailleurs la même chez des millions d’individus : se convaincre personnellement que toutes les pistes ont été essayées pour ne rien tenter, puis tomber dans le fatalisme, se dire qu’on ne pouvait pas échapper à ce qui était en place.

J’envoie rapidement un SMS à mon père dans lequel je lui écris que ce n’est pas la peine d’acheter des cadeaux pour le Noël de mes enfants si ce jour-là je ne suis pas auprès d’eux. Le meilleur présent à leur faire est d’agir préalablement pour que leur père soit toujours à leurs côtés.

Notre conscient rencontre quelques difficultés pour assimiler cette pensée. En revanche tout est limpide pour notre inconscient qui en une fraction de seconde conçoit l’environnement futur.

Mon frère et mon père descendent le lendemain et le surlendemain de Paris. Mon frère a posé en urgence deux jours. Nous nous retrouvons chez ma grand-mère. Il dit qu’il ne peut rien faire. Mais je le vois, là, présent en quelques heures. Là encore les paroles ne correspondent pas aux faits, mais dans un bon sens : il se dit impuissant, pourtant il agit. Je sais que je pourrais compter sur lui. Quand on enclenche un début d’action, il est ensuite plus facile de continuer. Il remonte dans sa région parisienne.

Mon père et mon frère sont des personnes qui aiment faire des cadeaux, mais peut-être inconsciemment pas pour les mêmes raisons. Mon père a été touché par le message reçu :

— Lionel, je viens t’aider. Je te propose de t’accompagner lorsque tu iras chez le psychiatre. Je lui dirai qui je suis, que j’ai été chef d’entreprise, que je te connais bien. Je serai là, dans la salle d’attente. Leurs méthodes sont choquantes, s’il le faut, je n’hésiterai pas à faire un scandale.

Je reste assez pensif. Un psychiatre a des années et des années d’études et de pratique derrière lui, et la première personne venue, a-t-elle été chef d’entreprise, viendrait lui expliquer qu’il se trompe, que les gens qu’il reçoit sont sains d’esprit ? Je ne suis pas très convaincu d’entendre cette proposition.

Nous sommes un mercredi, j’ai envie de jouer la montre. J’appelle Mme Monjeau qui a rédigé ma convocation et lui explique qu’à cause de la sortie des classes je devrais avoir un petit quart d’heure de retard. Elle va prévenir le psychiatre.

Normalement je ne mens quasiment jamais, mais là, s’agissant de ma propre défense, vitale et immédiate, je m’autorise quelques exceptions : je m’arroge le droit de me défendre par tout moyen.

Je ne veux pas aller chez ce psychiatre. Il ne faut pas que je m’y rende, à tout prix je dois l’éviter. Que je n’aille pas librement à Martigues, lieu de la convocation, est facile, il me suffit de rester à Istres. Mais comment éviter ces policiers qui m’y traîneront de force ? Quand ils sonneront à ma porte, devrai-je m’échapper par la fenêtre de derrière chez moi ? Mais après, que ferai-je de plus ? Fuir ? Cela signifierait que j’abandonne mes enfants. Or, je dois rester pour eux. Je balaie l’idée d’une échappée.

Je réfléchis assez rapidement. Je dois faire face à une attaque groupée de la police istréenne et du parquet local. Je peux tenter de me protéger. Mais je ne suis qu’un simple individu, ma résistance ne durera qu’un temps et ils finiront par me faire tomber.

Ou alors j’attaque. Je peux choisir les modalités. Mon action doit dépasser les Bouches-du-Rhône. Je dois m’en prendre aux chefs de ceux que je qualifie d’imbéciles. Ce chef doit décrocher son téléphone et réprimander ses agents. J’imagine :

— Je viens de recevoir un signalement sur vos agissements. Qu’est-ce donc cette affaire ? Maintenant, vous vous permettez d’envoyer des victimes chez un psychiatre, avec l’aide de la police ? Et vous envoyez une convocation avec l’en-tête du ministère de l’Intérieur ? Qu’est-ce que cette histoire ! Vous me corrigez ça tout de suite… Je ne veux plus en entendre parler. Merci.

Si je prends la décision d’attaquer, je dois faire attention aux moyens que j’utilise. Une lettre recommandée à un bureau parisien ne représente rien. La lettre sera redescendue à ces mêmes personnes que j’attaque. Ceux-ci se verront alors confortés dans leurs actions. C’est contre-productif.

Au fond de nous-mêmes nous avons cette capacité de comprendre une situation, de la soupeser et de deviner les relations entre différents services : l’intuition. Notre inconscient envoie une réponse toute faite à notre conscient, une solution qui n’est pas expliquée, mais dont le résultat est hautement probable.

L’administration parisienne soutient ses agents provinciaux, sinon elle aurait déjà mis un holà.

Je ne dois donc pas envoyer une information à un bureau parisien, mais l’attaquer directement et mettre son nom côte à côte avec des personnes que j’estime bien moins fréquentables, comme le commissaire d’Istres.

Je pars sur le principe qu’une perte peut être en réalité un gain : je me moque de perdre le recours que j’envisage, tant que la police d’Istres est stoppée dans les actions dirigées à mon encontre. Alors je commence à écrire une requête contre les ministères de l’Intérieur et de la Justice, contre les services du Premier ministre, responsable en ce qu’il chapeaute les relations au sein des administrations et contre le commissaire de police d’Istres au sujet du procès-verbal modifié.

Je m’apprête à rédiger un référé-liberté pour qu’un juge administratif se prononce dans les quarante-huit heures. Tout au plus d’ici quelques heures les téléphones auront sonné entre les ministères parisiens et le commissariat d’Istres. Je serai alors provisoirement tiré d’affaire.

Pourtant la peur monte en moi. Il est midi, j’ai demandé à ma famille de s’occuper des enfants à ma place. Je suis chez moi, bêtement devant mon ordinateur. Je vois l’heure passer : midi, midi trente. Je crains cette police qui va venir me prendre de force, comme écrit en petits caractères dans le courrier de convocation. Il me faut du temps et de la sérénité pour écrire ce recours.

À quatorze heures personne n’a encore sonné à ma porte, et mon écrit est bouclé, un peu bâclé, mais ce n’est pas grave. J’essaie de l’envoyer par un service de télécopie via internet. On dirait, à l’écran, que le numéro du greffe du tribunal administratif de Paris ne répond pas… J’appelle de ma ligne fixe, et j’entends le « bip » reconnaissable des télécopieurs. Le numéro est le bon, mais pourquoi ma requête ne part pas ?

Voilà une demi-heure que je tourne en rond. Je ne peux pas abandonner. Je suis si près du but. Je relance à nouveau l’envoi. En parallèle j’imprime ma requête et vais en ville chercher un commerce qui pourra l’envoyer. Les échoppes sont fermées durant la pause méridienne, il me faut attendre quinze heures trente. Les minutes sont interminables.

Enfin j’obtiens le récépissé de l’envoi de la télécopie. Je souffle. Je devrais être contacté par le tribunal avant dix-sept ou dix-huit heures ce soir, dans le cadre de la procédure et recevoir mes identifiants pour suivre l’avancement sur internet.

Dix-sept heures, dix-huit heures passent. Je n’ai rien reçu. Je commence à ne pas comprendre, à douter. Dix-neuf heures, il est trop tard, je n’aurai rien. Pourquoi ? Que se passe-t-il ? Quelque chose cloche, et je ne sais pas quoi.

Ce n’est pas grave, je me dis qu’avoir lancé mon action suffit à me rassurer. Peut-être que ce coup de fil entre Paris et Istres aurait tout de même été passé ? Et même si ce n’était pas le cas, même si demain à l’aube on venait me chercher et me traîner devant le psychiatre, j’aurais le sourire. Car ce que je viens de faire aujourd’hui, attaquer Paris à cause de bêtises d’Istres reste assez fort. Tout le monde ne pense pas ainsi.

Moi, je regarderai le psychiatre dans les yeux, et peu importe sa décision, de m’interner ou de me relâcher. Je montre par mes actes que je n’ai pas l’intention de me laisser faire.

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