Pinède et commissariat

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La vidéo sur les pins à couper accroît l’irascibilité du maire qui n’arrive pas à la faire disparaître. Cet homme ne supporte pas la moindre opposition. Il croit devoir toujours vaincre ses adversaires, sans alternative.

Le prochain conseil municipal va avoir lieu dans une semaine, le 25 septembre. Par deux sources distinctes, on m’apprend que le maire a fait établir des constats d’huissier relatifs à ce petit film, et qu’il entend me poursuivre devant un tribunal pénal.

J’aime lire les contradictions entre les intentions et les actes, elles m’annoncent si leur auteur pourra ou saura aller jusqu’au bout. Et ici, j’en doute.

Une différence essentielle entre le droit pénal et le droit civil est que le premier punit, souvent par une amende ou une peine de prison, l’auteur d’une infraction réprimée par notre nation, tandis que le deuxième constate un différend entre deux personnes civiles, et s’il est fondé, la juridiction demande son indemnisation.

La liberté d’expression et d’information est une vieille notion en France, mieux protégée depuis 1881. Ses limites sont essentiellement la diffamation et l’insulte : nous sommes libres de nous exprimer à condition de ne pas porter atteinte à l’honneur d’autrui. Ma vidéo entre dans le cas de ma liberté d’expression, le nom du maire n’étant pas cité, je ne pourrai pas être poursuivi.

Mais c’est le recours à un huissier qui me met la puce à l’oreille : en cas de délit, la police doit intervenir rapidement. Normalement il n’est nul besoin de lettres recommandées ou de constats d’huissiers, et heureusement. Si le maire fait appel aux services d’un tel agent ministériel, c’est qu’il ressent la nécessité de donner du poids à sa requête. Il est maire de la ville, il souhaite porter plainte contre une personne, moi en l’occurrence, et il sent que sa dénonciation ne portera pas… Alors il cherche à se donner une certaine contenance.

Le conseil municipal a lieu un jeudi soir. Je ne suis pas présent.

Le lendemain matin ma mère me rapporte que Ricardo s’est lancé dans une diatribe contre les auteurs de diffamation sur interne, qu’il entend faire punir pénalement. Il est maître de l’« esbroufe » comme nous disons dans le Sud.

Moins d’une heure plus tard, mon téléphone sonne.

— Monsieur Aubert ? m’interroge une voix féminine. Bonjour, je suis le brigadier-chef, madame Monjeau du commissariat d’Istres.

— Bonjour madame, je me souviens de vous…

— Vous avez déposé des requêtes auprès du parquet, nous aimerions vous entendre à nouveau. Quand êtes-vous disponible ?

— Assez souvent, dites-moi quand vous voulez que je vienne.

— Je ne suis pas disponible ces dix prochains jours, m’annonce-t-elle.

En mon fond intérieur, je me demande pourquoi elle n’attendrait pas d’être de retour de ses congés pour m’appeler. Je sens la pression de Ricardo avec la complicité possible du commissaire sur cet agent.

— Je viens de mener les enfants à l’école, je suis encore dans la rue. Je peux vous rappeler tout à l’heure de chez moi avec mon agenda ?

— Oui.

Lorsque je la rappelle, nous nous accordons pour le 7 octobre à 14 heures.

Deux jours avant le rendez-vous, je me demande si mon entretien sera terminé à temps pour être présent lors de la sortie des enfants de l’école. Mais suis-je de bonne foi ? Est-ce là la vraie raison qui me pousse à redouter cette rencontre ?

La policière affirmait vouloir m’entendre au sujet de mes dépôts de plaintes. Elle n’a parlé à aucun moment de la vidéo de la pinède ni de la violente charge de Ricardo à mon égard, mais je pense qu’il s’agit du fond de l’histoire.

Dès que l’on entend le nom « police », l’esprit des bonnes gens se met en branle pour accélérer et se mettre à disposition de cette institution. Je considère cette pensée comme une prédisposition qui n’est pas justifiée en dehors des cas d’urgence. Dès lors, je décide d’un peu retarder la date de cette audition. Voilà deux à six ans que, suivant les affaires, j’ai déposé des plaintes et la police ne m’a jamais auditionné rapidement. Il faut implicitement savoir montrer qui décide : l’initiative demeure-t-elle du côté du plaignant, comme je le pense, ou celui-ci doit-il s’effacer dès que la police semble prendre l’affaire en mains ? Je n’aime pas cette dernière possibilité, en connaissance de cause, car la police peut assez souvent décider des classements sans suite qui ne sont justifiés que par les lacunes de ses propres enquêtes. Le parquet doit effectuer son travail, et les victimes doivent garder un œil sur le traitement des poursuites.

J’aimerais ne pas me rendre tout de suite à cette convocation, et faire durer le suspense auprès du commissariat. Pourtant je n’ai pas le choix.

Le soir, je fais la vaisselle. Je frotte assez fort avec le tampon éponge, peut-être trop fort sur une assiette qui était déjà fissurée. Celle-ci se brise, ma main droite plonge tandis que le bout gauche de l’assiette cassée vient taillader mon poignet.

Je n’ai pas vraiment mal, je vois mon sang, mais je ne ressens aucune douleur. En revanche je peste fortement sur cette succession de malheurs, comme s’ils ne venaient jamais seuls. Je sais que ce n’est qu’un point de vue, mais en ce moment, cela me fait du bien de râler. Je regarde mon poignet : il est bien tailladé sur deux ou trois centimètres. Dans un premier temps je contiens le sang avec une serviette de table, qui devient assez vite toute rouge et trempée. J’arrive à bouger mes mains, ce ne doit pas être bien grave, mais juste impressionnant.

Je descends et j’explique aux enfants que je les amène exceptionnellement chez ma grand-mère pendant que je me rends à la clinique située à cinq minutes à pied. Pour les rassurer, je leur montre ma blessure et leur dis que rien n’est grave, juste que ce soir et demain matin je ne pourrai pas bien m’occuper d’eux. Ils prennent leur cartable et nous sortons. Je les laisse finir leur chemin pendant que je monte vers la clinique. Là je suis pris en charge par un docteur. Curieux, je regarde ce qu’il me fait. Il me montre que le tendon de ma main a été coupé. Ce n’est pas grave, je dois revenir pour terminer l’opération le lendemain.

À ce nouveau rendez-vous, c’est un autre docteur qui prend le relais : il touche chacun de mes doigts et me demande si je ressens quelque chose. Rien lorsqu’il arrive sur l’index, le majeur ou le pouce… Le chirurgien m’explique que le tendon ne sert à rien, en revanche il faut rattraper le nerf qui a été sectionné. Une nouvelle visite s’impose dans quelques jours.

Je me retrouve la main droite bloquée par un plâtre, remplacé une semaine plus tard par une attelle. Je deviens provisoirement gaucher. Avec le sourire j’immortalise ma situation par une photo.

Je dois me rendre à la convocation de la policière. Lorsque nous nous rendons à ces appels, nous ne devons pas nous triturer les méninges sur les questions qui vont nous être posées : il n’est pas utile de faire monter notre taux d’adrénaline. Le temps viendra pour connaître le fond de l’interrogatoire.

En revanche, il nous est plus utile de donner la meilleure image de soi. La police mettra forcément en doute nos versions, même si c’est la vérité. Le policier doit normalement avoir le coup d’œil qui lui permet de douter ou non de la version déballée. C’est du non-verbal. En plus d’éventuelles contradictions dans les paroles, l’agent analyse notre tenue, notre aisance ou notre stress.

Un peu comme un jeu, ou comme dans un théâtre, je dois me mettre dans la peau d’une victime, que je suis. La vraie victime, sincère, n’a pas peur des questions qui vont lui être posées, elle ne s’en soucie pas. Ce qui la préoccupe est avant tout sa situation : comment est-elle arrivée là, et comment en sortir ? Voilà sur quoi je dois me focaliser.

Lorsque je vais au rendez-vous, j’ai l’intuition qu’on va me laisser stresser longtemps dans la salle d’attente. C’est peut-être une manière, pour les policiers, de cuisiner les gens qu’ils reçoivent. Alors j’emporte du travail à faire sur place. Une heure après l’heure convenue la policière vient me chercher. J’avais vu juste et la simple pensée d’avoir pu anticiper les réactions policières me fait sourire.

Brièvement la policière m’expose qu’on lui a demandé de faire le point sur les courriers que j’ai adressés à différentes personnes. Fait-elle allusion au signalement de l’homme qui a défoncé ma porte, adressé à la Direction générale de la police ? Ou alors serait-ce un ensemble de lettres particulières, comme celle au colonel Levallois dont j’ai retrouvé l’adresse en France, à mon député ou encore à un agent administratif de la sous-préfecture ? En tout cas je garde l’idée qu’elle a une copie de ma plainte contre sa consœur Mme Chesnay, ce qui ne présage rien de bon.

L’agent me questionne depuis l’histoire de l’enlèvement de Jessie. J’y réponds, mais brièvement, car je ne veux pas que ce soit l’essentiel du sujet soit détourné :

— En 2008 nous sommes suivis par un colonel français pendant trois semaines ; nous payons une rançon, poursuis-je, mais le parquet ne voit rien, aucune infraction et l’affaire est classée. S’il y avait eu une enquête à l’époque, nous n’aurions pas payé d’argent. Le problème n’est pas forcément celui des personnes qui ont touché l’argent, mais de ceux qui interviennent dans le dossier depuis six ans pour étouffer l’affaire. Une de vos collègues me semble d’ailleurs impliquée…

La policière ne relève pas cette dernière remarque.

— Vous dites qu’on vous en veut, tente d’expliquer la policière.

— Non, je suis un simple inconnu, aucune personne du commissariat ni du parquet ne m’en veut personnellement pour reprendre votre terme. J’attribue plutôt tout ça à de l’imbécillité administrative.

Je détaille certains faits durant de longues minutes. Puis je recadre sur ce qui me paraît être essentiel :

— À chaque fois que de nouvelles personnes ont voulu prendre ce dossier en main, il y a eu une escalade, dis-je. Pourquoi ? Aucune de ces personnes ne sait faire tomber la tension ? Le pire est cette incursion chez moi, en avril dernier. Pourquoi va-t-on jusqu’à me défoncer ma porte ? Et que font ces deux agents en planque devant ma maison alors qu’il y a deux caméras dans la rue ?

— Ça, je n’en sais rien, concède-t-elle.

Pour une fois depuis le début de notre entretien, je vois l’agent douter, réfléchir en vain quelques fractions de seconde. Jusqu’à présent, elle paraissait sûre dans la manière de mener son interrogatoire. Je décide d’insister :

— Les Alpes-Maritimes sont à trois heures de route de chez nous, poursuis-je. Jusqu’à présent les seules entraves que j’ai subies émanaient de la région parisienne ou, même si vous n’aimez pas mes suppositions, d’Istres et d’Aix. Pas des départements voisins, le Gard ou le Var. Et là, d’un coup surgit dans cette histoire une voiture qui vient de Nice… Pourquoi ?

— Je n’en sais rien, répond-elle.

Elle change de sujet. Le temps passe, voilà presque une heure trente que Mme Monjeau synthétise mes réponses sur son ordinateur. Elle n’aborde aucune question relative aux vidéos que j’ai mises en ligne : ni celle de la pinède, ni celle où ma porte est défoncée. Je prends l’initiative de la lancer sur ce dernier sujet, en précisant que je saisirai l’inspection de la police nationale. Elle note ma remarque sur son clavier.

— Monsieur Aubert, dit-elle, par rapport à vos déclarations je vais avoir besoin que vous soyez entendu par un psychiatre. Nous en avons un qui travaille régulièrement avec nous, et vous allez être convoqué chez lui. Cela vous convient, vous irez ?

— Ça ne me convient absolument pas, mais est-ce que j’ai le choix ?

— Non.

— Hum… Dans ce cas j’irai, mais je ne suis absolument pas content : si vous voulez faire des enquêtes, renseignez-vous sur ces policiers des Alpes-Maritimes au lieu d’un psy.

L’agent finit de taper son procès-verbal d’audition.

— Je vais vous imprimer un exemplaire pour vous, que vous allez bien lire. S’il y a des modifications, dites-le-moi et je corrigerai.

Je prends mon temps pour lire les quatre pages. Pendant ce temps l’agent retourne sur son ordinateur. Plusieurs inexactitudes mineures figurent sur le document. Je ne veux pas qu’elle me reproche d’être tatillon, et je ne fais corriger qu’une phrase qui correspondait ni à ce que j’avais dit ni voulu dire. Elle imprime un nouvel exemplaire. Pour moi, cette dernière version me convient et l’agent me fait signer, de ma main gauche, mon propre exemplaire, que j’ai entre mes mains. Elle retourne à son ordinateur pour imprimer son lot de feuilles, que je signe à nouveau. Elle range ses affaires, nous nous levons.

— Attendez monsieur Aubert, dit-elle alors en saisissant les pages entre mes mains. En réfléchissant, dans le cadre de cette procédure, je ne dois pas vous laisser d’exemplaire du PV.

Je demeure médusé lorsqu’elle déchire mon feuillet. Elle m’accompagne vers la sortie. Je suis atterré par ce qui vient de se produire : d’abord ma convocation chez un psychiatre puis la signature d’un document à peine survolé sans m’en laisser de copie.

Je rentre chez moi. Je bouillonne intérieurement. Un double piège, voilà ce que cela m’apparaît être : je suis tombé dans un double piège…

Je ne peux avoir aucune preuve du contenu de l’entretien. Puis-je limiter les dégâts ? J’ai le réflexe d’envoyer une lettre recommandée à la policière, puisque c’est une forme de preuve qui est assez souvent admise. Dans mon courrier je reprends brièvement l’histoire des deux exemplaires, dont celui qui m’était destiné est ensuite déchiré. Je précise qu’après vérification il est exact qu’un seul PV est conservé par le commissariat. En revanche je m’interroge sur le fait que la policière ait imprimé deux versions, alors qu’elle doit connaître la procédure. En conclusion je demande à pouvoir me rendre au commissariat pour lire le PV signé et confirmer que les termes sont bien ceux qui m’avaient été montrés.

Une semaine plus tard, je reçois une convocation chez un psychiatre. Le courrier est estampillé « Ministère de l’Intérieur ». Il comporte la mention « pour les besoins d’une enquête judiciaire ». Je comprends là encore qu’on peut dire énormément de bêtises avec les mots, détourner la réalité, cacher les raisons d’une telle convocation. Car je n’en démords pas, cette convocation est un pas de plus dans l’escalade : masquer l’extorsion de 2008, puis les agissements d’une personne au parquet, les pressions de l’agent Chesnay, l’irruption à mon domicile…

Cette citation auprès d’un psychiatre est-elle un signe qu’on m’envoie pour me stopper ? Ou cette convocation constitue-t-elle un traquenard supplémentaire ? Il est précisé en gros caractères que je dois m’y rendre « pour examen psychiatrique ». Je suis bien visé personnellement, il ne s’agit pas d’une enquête pour vérifier les faits que je dénonce.

Songerai-je à me dérober ? En bas de page m’est rappelé, avec la référence à un article du Code de procédure pénale, qu’en cas d’absence le procureur de la République peut recourir à la coercition pour m’amener devant cet étrange expert. Quel plaisir toutes ces personnes, du commissariat et du parquet, devraient éprouver, de me voir ainsi conduit de force. Non, je dois me résoudre à m’y rendre seul. Je dois y aller, même en traînant les pieds. Quant au piège que j’imagine, je ne sais pas comment l’éviter…

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