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La voiture des policiers en civil était immatriculée dans les Alpes-Maritimes. L’événement a eu lieu un mois après que M. Grandbois, au sein du ministère de la Justice, m’a promis une réponse. Or je n’ai rien eu sauf cette visite éprouvante.

J’appelle de nouveau la Chancellerie. Je donne, comme précédemment, la référence de mon dossier à la standardiste.

— Monsieur Aubert, je ne comprends pas, mais votre dossier a été transféré depuis le service des courriers vers un autre département du ministère. C’est étrange, je ne saisis pas ce qui se passe, mais nous n’avons plus le droit de vous répondre.

— La dernière fois, M. Grandbois s’est entretenu avec moi, il a dit qu’il me répondrait, et je n’ai toujours rien depuis près de deux mois…

— Je comprends bien ce que vous dites, mais votre dossier n’est maintenant plus accessible. Je suis désolée, mais je ne peux rien faire, et personne n’est autorisé à vous répondre. Je ne sais pas pourquoi.

Je me rappelle alors les paroles que j’avais prononcées lors de ma dernière conversation avec M. Grandbois :

— Monsieur, avais-je interrogé, pouvez-vous s’il vous plaît me dire comment porter plainte contre des personnes, au sein du tribunal d’Aix, qui sont liées à la franc-maçonnerie, et surtout pour que ma plainte aboutisse ?

— Nous allons vous répondre, monsieur, m’avait-on répliqué.

Ces paroles continuent à résonner dans ma tête. Il est étrange de constater que certains événements peuvent être durablement mémorisés au moment même où ils se produisent, sans que nous soyons alors en mesure de connaître la tournure ultérieure de l’histoire. Je pondère, je me rappelle avoir été surpris par le ton de la voix, devenue un peu plus aiguë que lors du reste de notre échange. Voilà une nuance difficilement perceptible : mon cerveau inconscient a décelé un changement, peut-être un danger, alors, comme un radar, tout est enregistré durablement. Je sais que la partie inconsciente de notre cerveau est plus forte que notre conscient. Et là je vois qu’elle est également terriblement efficace.

En revanche l’inconscient ne comprend pas, l’entendement est le propre du conscient. L’inconscient nous met sur une piste, et il revient à notre conscient de l’explorer. Y a-t-il danger ? Et pour supprimer l’éventuel danger, de qui émanerait-il ? Il me faut comprendre, analyser, supputer… Je dois rechercher dans d’autres cas de possibles similitudes, ne serait-ce que géographiques.

Je rencontre des problèmes avec le parquet d’Aix, et des policiers de Nice sont présents lors d’une intimidation, un mois après que j’ai prononcé le nom de « franc-maçonnerie ». Naturellement me vient à l’esprit l’histoire de l’ancien procureur Éric de Montgolfier. L’homme, réputé intègre et pugnace lors d’une affaire de corruption d’un match dans les années 1990 s’était vu propulser procureur à Nice, à l’époque pour « nettoyer » le tribunal. Quelques années plus tard, nous avions appris son échec face aux notables locaux, intouchables. Ce sont les vagues souvenirs qui me restent. À la bibliothèque municipale, j’emprunte son dernier ouvrage dans lequel il raconte son parcours. Je plonge dans la lecture.

Le livre est plaisant à lire. Dès les premières pages, le procureur s’interroge sur les motivations de certains de ses confrères à vouloir juger. Pour lui, la recherche est celle de la justice. Au fil des pages, il narre son expérience, certaines fois au cœur du ministère de la Justice, d’autres fois dans des parquets de province. C’est là que je découvre qu’au sein de la chancellerie existe le bureau des affaires criminelles et des grâces, où sont suivies certaines affaires sensibles ou politiques. En théorie, les magistrats sont indépendants du ministère de la Justice. Mais en pratique, lorsqu’un procureur est nommé sur recommandation du garde des Sceaux, il est apprécié lorsque celui-ci « sait téléphoner », autrement dit qu’il y ait des communications voire des instructions informelles avec ce ministère de tutelle. Il ne s’agit que d’un vœu pieux, car les procureurs, s’ils le souhaitent, ont les moyens de se montrer indépendants.

Puis l’auteur détaille son expérience niçoise. Il est nommé à Nice par un ministre qui avait à l’idée de clarifier les relations entre hommes politiques et magistrats locaux. Hormis quelques personnes qui reconnaissent en cet homme sa valeur et qui collaborent avec lui, la majorité de son entourage perçoit assez mal sa nomination là-bas.

Nice serait une ville assez particulière. J’y avais moi-même travaillé l’espace d’un stage lorsque j’avais vingt ans, et cette cité m’avait plu. Mais ce n’était peut-être pas les mêmes facettes qui m’étaient présentées.

Certaines personnes, lorsqu’elles ne sont pas capables d’énoncer le fond de leurs critiques, émettent des doutes sur des sujets sans rapport avec le problème. Ainsi il est à un moment reproché à ce procureur de n’être pas un « footeux », car à Nice, toutes les personnalités locales seraient censées être des supporteurs du club de la ville.

À la lecture de cette phrase, mon esprit ne fait qu’un tour. Je me souviens de l’homme qui avait pénétré chez moi. J’avais été surpris par son écharpe. Ses couleurs étaient rouge et noir, celles d’un club que je ne connaissais pas. J’effectue rapidement une recherche sur des images de plusieurs écharpes niçoises. C’est elle, je la reconnais… Des policiers des Alpes-Maritimes stationnaient devant mon domicile lorsqu’un Niçois me fracturait la porte.

Dans les jours qui suivent, je poursuis ma lecture, plus lentement, peut-être parce que je reste un peu assommé. Éric de Montgolfier détaille la source de ses ennuis. Au départ, des francs-maçons, par lettre anonyme, s’en prennent aux manœuvres d’un de leurs frères, un juge local. Celui-ci aurait communiqué des fichiers confidentiels de casiers judiciaires aux instances de sa loge. Sur la Toile, j’apprends que ce juge avait acquis une relative célébrité à l’époque de la mort de Coluche, en concluant à un bête accident de la route entre une moto et un camion. Ultérieurement, à l’occasion de l’affaire Omar Raddad, le magistrat avait suivi la piste désignant le Marocain criminel grâce à l’inscription « Omar m’a tuer ». Deux ans plus tard le juge était admis les chez les francs-maçons.

Au fur et à mesure, le procureur découvre d’autres éléments accablants contre le juge : par exemple une certaine proximité avec un mafieux italien, avec un faux-monnayeur franc-maçon, ou encore la libération d’une personne impliquée dans un trafic de cocaïne avant que celle-ci ne puisse balancer le nom de deux magistrates également liées. Le procureur pointe une série de dysfonctionnements du système judiciaire local avant de demander une inspection des services du ministère de la Justice. Celle-ci trouve dans l’action du procureur un esprit malsain, néfaste au bon fonctionnement de l’institution à Nice. Mais le fond du problème, celui du lien entre franc-maçonnerie et pouvoir judiciaire et ses dérives, est entièrement passé sous silence. Plusieurs membres de l’inspection des services étaient eux-mêmes maçons. Le juge est dédouané, peut-être obtiendra-t-il bientôt sa retraite méritée ?

Je tape le nom de M. Grandbois sur un moteur de recherche. Je découvre que suite à des rapports difficiles avec sa ministre de tutelle, il vient tout juste d’obtenir une mutation au sein de cette même inspection des services judiciaires.

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