La pinède

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Fin mai, début juin l’été est déjà présent. Le ciel est bleu, le soleil commence à nous éclairer de sa lumière un peu plus fort. Je mène toujours les enfants à leurs différentes activités, cours de musique, mais aussi à la médiathèque de la ville. Ces équipements publics sont situés aux abords d’une petite pinède, le cadre est agréable.

Comme chaque semaine, je me gare sur un parking en contrebas, et je traverse l’espace boisé avec Océane pour nous rendre au conservatoire de musique. Brièvement j’aperçois un petit point orange fluorescent marqué sur le tronc d’un pin. Je n’y prête pas attention, car je suis presque en retard pour le cours d’Océane.

La semaine passe, et cette histoire de l’arbre marqué pour être coupé me sort de l’esprit. À nouveau je me gare sur le parking et, alors qu’avec Océane nous nous dirigeons vers le conservatoire de musique, je note cette fois-ci que c’est une dizaine d’arbres qui ont été marqués.

Le marquage orange est habituellement effectué par des fonctionnaires de la mairie ou des agents publics, en vue d’entretenir une forêt. Ainsi, après une violente tempête les troncs susceptibles de tomber, et préventivement à un éventuel danger, sont d’abord marqués avant d’être abattus et évacués quelques jours plus tard. De même, lorsqu’il s’agit d’aménager un accès, un arbre gênant peut être supprimé. Ce marquage par un petit point permet à des équipes différentes d’intervenir sur plusieurs jours.

La dizaine d’arbres est située entre le parking et la route. Je pense qu’il s’agit d’une extension du parking décidée par le maire.

Sauf que je me souviens qu’à l’occasion de la révision du dernier plan local d’urbanisme, il avait été décidé par la mairie de raser cette petite forêt, ainsi que de démolir tous les équipements sportifs, le collège, pour permettre une grosse opération immobilière. Avec l’association Istr’action, nous étions montés au créneau et le maire avait été forcé de retirer l’espace boisé de la zone constructible.

Et maintenant s’apprêterait-il, malgré tout, à couper un lot de pins sur une surface triangulaire entre le parking et la route ? Ricardo est un homme qui n’aime pas la défaite, et lorsqu’il perd, il tente tout de même un ultime baroud d’honneur.

Après avoir déposé Océane à son cours, je reviens sur les lieux. Je demeure intrigué par ces quelques arbres. En les examinant un peu plus attentivement, peut-être arriverais-je à une meilleure compréhension de ce qui est en train de se passer ? Je tourne autour d’eux. Ils sont relativement espacés. Je viens d’en dénombrer sept lorsque mon regard est attiré, plus loin, par un autre point orange, sur un autre lot d’arbres, cette fois au sud du parking. Il s’agit cette fois d’une bande rectangulaire beaucoup plus grande. Je passe entre les arbres : tous sont marqués ! Il est prévu de réaliser un vaste terrain vague. J’envoie rapidement un message à Jacques d’Istr’action et je l’informe que Ricardo va passer outre le classement de la pinède en zone boisée protégée, et qu’il mettra les Istréens devant le fait accompli. Une fois les arbres coupés la zone sera intégrée à la partie constructible, c’est l’enjeu.

Je continue mon parcours à travers les arbres. Tantôt les points orangés sont bien visibles, tantôt il faut les chercher au pied de l’arbre, ou plus en hauteur. Des pins sont marqués, mais également des chênes. Je tente d’estimer le nombre d’arbres, que je compte rapidement : une bonne centaine, peut-être même deux cents. Je repère la zone concernée. J’ai l’impression qu’il s’agit du tiers de la pinède. L’heure de cours d’Océane vient de se terminer, je vais la chercher et nous rentrons à la maison.

Le soir, je sors des vues aériennes à l’ordinateur. Une fois l’échelle du plan déterminée, je calcule assez précisément la surface : exactement dix mille mètres carrés. Avec un mètre carré constructible situé entre trois cents et cinq cents euros, car le plan local d’urbanisme autorise de petits immeubles de trois niveaux, l’enjeu se situe entre trois et cinq millions d’euros.

La création de nouveaux logements ne me choque pas. Ricardo peut couper trois ou cinq fois plus d’arbres si c’est au sud de la ville, en périphérie, mais pas ici, dans un lieu proche du centre. Nous devons préserver ces parcs boisés agréables, ce poumon vert.

Des personnes d’Istr’action que je contacte, seul Jacques est conscient de l’enjeu. Les autres ne comprennent pas la signification de ce pointage. Certains me demandent si les points ne désigneraient pas au contraire les arbres à conserver. Cette réaction face à l’alerte que je lance m’apparaît en décalage. Celui qui me demande si le marquage n’indiquerait pas les arbres à préserver devrait s’affoler, selon ses propres suppositions, le reste des arbres non marqués, sur les deux tiers de l’espace, vont être abattus… Je dois prendre une certaine distance avec l’association, car quelques doutes sur sa capacité d’agir naissent en moi.

J’écris personnellement au maire, et je lui demande les raisons du pointage d’arbres. Je précise que s’il s’agit d’une erreur de lecture de plans cadastraux, il convient de corriger ceux-ci au lieu de couper les arbres… J’expédie ma lettre.

J’avais été assez surpris par mon propre parcours parmi les pins, je pouvais marcher pendant dix ou quinze minutes. Comment continuer d’informer les gens ? Une personne sur vingt ou plutôt une sur cinquante viendra constater d’elle-même le pointage ? Non, ce sera beaucoup moins que ça. La personne qui prétend fournir une information, et c’est mon cas, doit rendre celle-ci accessible. Je dois faire l’effort de réaliser une vidéo, de marcher dans la pinède, caméra à la main, et de pointer du doigt les arbres. Les gens ne vont pas compter les arbres durant les quinze ou vingt minutes du film, je dois faire apparaître un décompte sur mon film.

Ma mère et Jacques sont intéressés par la réalisation de ce film. Ce dernier est très actif localement en matière d’environnement, c’est avec lui que nous tournons.

Puis, pendant une semaine, je m’attelle à la conception de la vidéo. Je choisis la musique, j’accélère les déplacements entre les arbres et je ralentis au moment où ils sont pointés du doigt, je place quelques explications orales de Jacques comme des pauses au milieu du cheminement. Plus de cent vingt arbres sont décomptés, et plusieurs ont été oubliés. Cette imprécision est sans conséquence. À la fin, en caractères blancs sur fond noir nous demandons d’arrêter le massacre de cette pinède. Je partage la vidéo sur la Toile.

Je n’ai pas reçu de réponse du maire relative à mon courrier. À titre préventif, je saisis le tribunal administratif. Je complète : si des arbres étaient abattus entre-temps, c’est-à-dire si le maire décidait de placer tout le monde devant le fait accompli, alors je demanderais qu’il soit ordonné de planter de nouveaux arbres en nombre équivalent.

Les visionnages de la vidéo placée sur la Toile augmentent régulièrement. Certes, leur nombre est incomparable avec des vidéos d’adolescents, mais reflète une prise de conscience. L’information est également transmise aux différents groupes d’opposition à Ricardo.

Je ne suis pas présent lors du conseil municipal, mais on m’en rapporte les propos. Le maire s’est mis théâtralement dans une colère sourde au sujet de la vidéo, accusant les auteurs de « supercherie éhontée, d’une manipulation d’envergure, une démarche minable, tout ceci n’est que pure invention ». Le quotidien local Les Nouvelles provençales reprend le lendemain l’épisode dans un article sur quatre colonnes, illustré d’une photo d’un arbre en question.

« Tout est parti d’une vidéo postée le 4 juin dernier par Lionel Aubert, colistier de Vincent Patel lors des dernières municipales. On y voit, au beau milieu de la pinède du CEC, zone classée boisée, Jacques Langelier, membre d’Istr’action et qui fut colistier Nature, expliquer ses craintes, face caméra, il affirme que “malgré ce que le maire dit, de nombreux pins et quelques chênes verts vont disparaître prochainement. Ils sont déjà marqués d’un signe orange” ».

Le journal donne des détails sur les différents groupes d’opposition qui, tous, se saisissent du sujet et demandent au maire des explications. Les propos tenus par celui-ci la veille sont repris. Il affirme que Jacques Langelier « va jusqu’à citer le nom de l’entreprise, une société civile immobilière (SCI) susceptible de réaliser le prétendu lotissement ». Ricardo botte enfin en touche en déclarant que les points correspondent au marquage effectué pour le collège voisin afin de délimiter la zone accessible aux élèves.

Je demeure circonspect, pas tant à cause de l’imagination débridée du maire pour trouver un prétexte, mais plus par la mention du constructeur sur la vidéo. Je visionne à nouveau plusieurs fois la vidéo. Les paroles sur le film sont neutres.

Je laisse passer la fin de semaine, comme temps de réflexion, et le lundi soir je me rends au Journal. Sans avoir à me présenter, on m’interpelle à peine ai-je poussé la porte du quotidien :

— Monsieur Aubert ?

— Oui, bonjour.

— Bonjour.

— Je viens au sujet de l’article sur la pinède et du conseil municipal. Vous avez écrit que le maire aurait dit que Jacques Langelier citait le nom de la SCI qui allait construire ce nouveau lotissement, c’est bien ça ? interrogé-je.

— Oui, ce sont les propos du maire.

— Pourtant la vidéo est accessible par tous, et vous pouvez constater que Jacques Langelier ne dit rien de la sorte.

— Attendez, je vais quand même vérifier mes notes.

La journaliste me laisse à l’accueil avant de revenir une minute plus tard avec ses notes à la main.

— Oui, ce sont bien les propos tenus par le maire, confirme-t-elle.

— C’est vraiment étrange. En tout cas merci pour votre précision.

Je sors du local, toujours perplexe. Ricardo est connu pour, à certaines occasions, débiter de gros mensonges, mais là, je ne suis pas convaincu. La vidéo est accessible par tous, il n’aurait pas pu se permettre un tel mensonge. Je penche pour qu’il ait eu une hallucination.

Pratiquant l’hypnose, je sais que ce phénomène peut facilement être induit, je le pratique quand j’en ai l’occasion. Le plus souvent ce sont des hallucinations visuelles, celles où l’on voit quelque chose ou quelqu’un qui, en réalité, n’est pas là. On qualifie ces hallucinations de « positives », car on ajoute une vision supplémentaire. J’aime également l’hallucination d’invisibilité : je déclare à la personne, alors qu’elle est en transe, qu’à son réveil je serai devenu invisible. Elle entendra ma voix, mais ne me verra pas. Je deviens transparent à son regard. Ainsi je peux placer un sac devant la personne, en me tenant droit à côté. Elle voit le sac, mais pas moi. Je soulève l’objet, par ses poignées. La personne hypnotisée voit le sac voler dans les airs. Ce sont des sensations étranges que l’hypnotisé perçoit, surtout lorsqu’il ne croit pas aux phénomènes paranormaux : il voit un sac s’envoler tout seul, pour la première fois de sa vie, sans arriver à en expliquer les raisons. Je ne fais pas trop durer ce phénomène pour ne pas que le volontaire soit perturbé outre mesure. Une hallucination où l’on fait disparaître quelque chose ou quelqu’un est qualifiée de « négative », à cause du manque induit. J’apprécie beaucoup les hallucinations, car elles permettent assez facilement de remettre en cause nos croyances, nos certitudes, celles qui nous font dire :

— Je l’ai vu, je sais que c’est vrai !

Cette remise en question de ce que l’on pense voir, ou entendre est une avancée pour notre propre personne : le monde n’est pas ce que l’on perçoit. En linguistique puis en PNL, la phrase devenue célèbre d’Alfred Korzybski pose que « la carte n’est pas le territoire ».

Une hallucination visuelle est un peu plus difficile à produire qu’une hallucination auditive : on entend plus souvent des voix plutôt que d’être l’objet d’un mirage. Le maire, peut-être parce qu’il était surmené, pouvait être entré dans un état de choc lorsqu’il a vu la vidéo, et son esprit s’est emballé. Ainsi il a très bien pu croire entendre le nom d’une SCI prononcé, de bonne foi. Poursuivant choqué, il s’est lâché en plein conseil municipal.

Le soir, j’expédie un courriel au journal, dans lequel j’exprime mes doutes relatifs à l’hallucination auditive, naturelle, du maire. Je n’aborde pas la possibilité d’un énième énorme mensonge de Ricardo.

Le petit film dérange. Le maire exerce une forte pression sur Jacques pour que celui-ci retire la vidéo. Or, j’ai placé l’enregistrement sur mon compte personnel, et Jacques, sans moi, ne peut pas le supprimer. La grosse colère de Ricardo aurait dû montrer à tous ceux qui prétendent s’opposer à lui que nous sommes sur la bonne voie. Si notre action était insignifiante, elle n’aurait déclenché aucune foudre. Pourtant plusieurs membres d’Istr’action demandent, comme le maire, le retrait du film. Que veulent ces gens ? Ils déclaraient vouloir en découdre avec Ricardo, et là, à la moindre anicroche, ils reculent et se joignent aux réquisitions de notre premier magistrat. Pourquoi ne profitent-ils pas pour montrer les mensonges du maire au sujet de la mention d’une SCI ? Je ne pense plus que cette association puisse être à la hauteur de s’opposer au maire. Je dénonce mon adhésion et me détache d’eux.

Je perçois un piège dans la demande de Ricardo. Il a annoncé que Jacques prononçait le nom d’une SCI, c’est-à-dire que nous étions, Jacques et moi, complices d’une diffamation, avec toutes les conséquences d’une condamnation au paiement de dommages et intérêts. Ce maire est habitué à traîner ses opposants devant des juges. Actuellement tout le monde peut constater son mensonge à moins que ce ne soit une hallucination auditive.

Si la vidéo disparaissait, seules resteraient les déclarations de Ricardo. Nous pourrions très facilement être accusés de calomnie. Comment nous défendrions-nous ? Nous serions piégés et condamnés. Lorsque je discute avec Jacques, il me présente de nouvelles raisons, que je comprends. Je deviens de plus en plus méfiant envers la majorité des gens qui sont gouvernés par la peur. Il ne faut jamais s’appuyer sur ceux qui tremblent.

Je réalise rapidement un nouveau montage vidéo, seul. Je dénombre soixante-dix arbres supplémentaires, dépassant les deux cents toujours sur dix mille mètres carrés. Je relève plusieurs copies d’écran, dont la retranscription des paroles de la première vidéo. Je demande à plusieurs personnes de mon entourage de constater que Jacques n’avait jamais prononcé le nom d’une quelconque SCI, avant de faire disparaître le montage que nous avions réalisé conjointement.

Je réponds ainsi favorablement à Jacques, tout en laissant Ricardo face à ses contradictions.

Je m’apprête à allumer mon ordinateur, comme souvent, lorsque j’aperçois une défaillance sur mon boîtier de connexion : la liaison avec le réseau a été rompue. Ce n’est pas grave, je vais quand même avancer dans mon travail, hors ligne.

Le soir la connexion n’a toujours pas été rétablie. Le lendemain non plus, l’accès au réseau est toujours inexistant. Je peux rester quelques jours sans accès à la Toile, mais ces temps-ci, il me faut vérifier assez souvent mes courriels.

Entre-temps je téléphone à mon fournisseur d’accès pour signaler le problème. Un technicien va être envoyé d’ici un à trois jours.

Depuis chez moi je pourrais me connecter sur un réseau sans fil Wi-Fi du voisinage. Mais par précaution je vais éviter cette possibilité. Lorsque j’accède à l’internet via mon fournisseur d’accès, je sais que mes communications ne peuvent pas être captées par une personne de l’extérieur, ou extrêmement difficilement. Or ceci n’est pas le cas par le Wi-Fi, car je ne connais pas la personne qui met un tel réseau à disposition de tous.

Si le fournisseur d’accès Wi-Fi est mal intentionné, alors il peut dérouter mes données vers son propre ordinateur, les enregistrer, puis les renvoyer vers le réseau comme si de rien n’était.

Le Wi-Fi est un moyen assez simple de capter les mots de passe d’internautes, puis d’accéder à leurs données. Je lis régulièrement sur des réseaux sociaux des internautes qui postent des messages : « ancien compte piraté, ceci est mon nouveau compte ». Ce sont des jeunes qui, souvent parce qu’ils voulaient à tout prix se connecter, n’ont pas fait attention au choix du réseau qu’ils empruntaient.

Je ne veux prendre aucun risque et j’attends la réparation qui intervient finalement au bout de cinq jours. Le technicien m’informe que la faute était due à une pièce d’usure. Je demeure un peu surpris, car je n’ai jamais subi de baisse progressive de la qualité de mes connexions, tout a été entièrement coupé du jour au lendemain. Mon accès est rétabli, je me connecte à nouveau.

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