À côté de la plaque

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J’ai subi un réel choc qui continue à se faire sentir. On ne réalise pas assez ce qu’est une intrusion dans un endroit que l’on pensait fermé. L’irruption gratuite de cet homme a modifié plusieurs de mes perceptions. Maintenant, à chaque petit bruit, dans la rue par exemple, je sursaute. Pourtant, depuis l’âge de huit ou dix ans, je faisais partie des gens qui demeurent impassibles lorsqu’une déflagration se produit.

Je me souviens que c’était, enfant, à l’occasion d’un film, Zorro, que je m’étais entraîné à ne pas tressaillir. L’épisode qui m’avait marqué était celui où l’on voit Don Diego arriver pour la première fois à Los Angeles, où il fait la rencontre du sergent Garcia. Il explique à ce dernier que son serviteur, Bernardo, est sourd et muet. Le sergent, dans le dos de Bernardo, tire un coup de feu en l’air pour vérifier la surdité. Le plan montre le visage de Bernardo qui grimace lorsqu’il entend la détonation, mais sans tressaillir. J’avais aimé cette manière de se contrôler, et après un tout petit entraînement, voilà trente ans que je m’amuse à voir les autres sursauter tandis que je reste impassible.

Mais malgré cette connaissance que j’avais, à savoir qu’il est inutile de tressaillir lorsqu’on entend une déflagration parce que le coup est déjà parti, je me surprends à sursauter au moindre bruit. Je sais pourtant qu’il n’y a plus de danger, mais de très anciens réflexes se sont à nouveau installés. J’ai analysé l’intrusion de cet homme : ce n’était qu’une intimidation, il n’était pas rentré pour me voler, mais seulement pour me faire peur.

La peur est un sentiment fabriqué par notre cerveau limbique, celui des émotions, ou peut-être par notre cerveau reptilien. L’utilité des sentiments pour nous-mêmes réside dans le fait d’engendrer des actions plus réfléchies. La peur doit déclencher immédiatement des réflexes de sauvegarde, et en même temps envoyer à notre cortex une interrogation sur un possible danger. Une fois que nous avons pris conscience d’un éventuel danger, le sentiment de peur doit disparaître pour laisser place à l’analyse et à la réflexion.

Il existe des situations dangereuses, mais nous pouvons ne pas en être conscients, tout comme nous pouvons quelquefois avoir peur alors qu’il n’y a pas de danger. La peur peut aussi durer une fraction de seconde, tout comme s’installer plus longtemps dans notre esprit. La peur n’est rien d’autre qu’un signal. La peur n’est pas une réalité, la peur ne correspond à rien de palpable, rien d’existant, à la différence du danger qui lui peut être réel s’il est avéré.

Si je ressens une certaine crainte, je dois réfléchir à son sujet, voir si elle est justifiée ou non, prendre le cas échéant des mesures pour diminuer le danger, et une fois tout ceci fait, balayer ce sentiment devenu inutile.

L’analyse des récents événements est assez facile. Il y avait tout un groupe d’hommes. Ils auraient pu, une fois ma porte ouverte par l’un d’entre eux, pénétrer en masse chez moi, et tout casser. Leur intimidation aurait eu beaucoup plus d’effet, mais ça n’a pas été le cas. M’ont-ils alors simplement envoyé un signal ? Mais alors pourquoi étaient-ils quatre, deux auraient suffi ? Et pourquoi ces policiers étaient-ils en planque à deux mètres de ma porte, mais surtout sous la caméra de vidéosurveillance de la rue ? Dans ma tête j’emploie le mot « policier » par simplification, mais il peut tout aussi bien s’agir de gendarmes, de douaniers ou d’autres forces de l’ordre. Je dois réfléchir. Était-ce juste une intimidation ou plutôt un piège qui m’était tendu ?

J’avais relevé la plaque d’immatriculation bien que je doute qu’elle puisse m’être de quelque utilité, car les policiers eux-mêmes savent où se trouvent leurs véhicules à tout moment, ainsi que la nature des opérations qu’ils entreprennent… J’effectue une recherche sur la Toile. J’apprends qu’elles ont été abandonnées il y a quelques années au profit de plaques classiques : maintenant les véhicules banalisés de la police ne sont plus composés d’une série de chiffres se terminant par la lettre « A », mais des immatriculations ordinaires. Ce n’est que pendant une période de transition que l’ancien système est conservé.

Les deux premiers chiffres de la plaque correspondent au département. Dans mon cas il s’agit des Alpes-Maritimes pour le 06. Nice est à trois heures de route d’Istres, pourquoi viennent-ils de si loin ? Je découvre qu’avec les anciennes plaques administratives, les véhicules ne pouvaient sortir du département qu’à la condition d’établir préalablement un ordre de mission. Ce n’est plus le cas avec les nouvelles immatriculations. Cette procédure signifie que les policiers avaient fixé par écrit depuis quelques jours qu’ils se posteraient en planque devant mon domicile.

Au-delà de la simple intimidation, ce qui m’est arrivé relève peut-être d’un piège. Je n’étais pas censé apercevoir les policiers en planque. Logiquement j’aurais dû simplement me contenter de porter plainte contre X au commissariat après les faits. Et là, les policiers en planque auraient sorti leur version :

— Monsieur Aubert fait l’objet d’hallucinations. Ce jour-là nous étions en planque devant chez lui, pour une autre affaire, et il ne s’est rien passé. Monsieur Aubert invente des histoires, cherche à se faire passer pour une victime, alors qu’il ne l’est pas.

La menace de l’agent Chesnay se confirmerait :

— Si vous continuez dans cette affaire, vous ferez entre six mois et cinq ans de prison pour dénonciation calomnieuse ou de faits imaginaires, m’avait-elle annoncé.

Lorsque l’homme avait pénétré chez moi, j’avais remarqué son écharpe. Nous sommes en avril et il fait relativement bon. Nous ne portons plus de pull-over et encore moins d’écharpe. Celle-ci était de couleur noire et rouge, un peu à l’image de Toulon pour le rugby ou de Lens, avec le brillant en moins. Côté foot, tout le monde soutient l’Olympique de Marseille dans la région, ou éventuellement le club d’Istres, aux couleurs violettes. Ce dimanche après-midi il n’y avait pas de match… Je ne m’explique la présence de ce groupe de personnes que par un déguisement. Ces gens faisaient semblant d’être un groupe de footeux. Ils voulaient donner l’impression rapportée par le policier en planque, d’un groupe de jeunes qui rigolent. Pourtant je sais reconnaître les vrais jeunes et ceux qui font semblant. Les quatre étaient de peau blanche et leur apparence n’était pas naturelle. Ils me faisaient directement penser à ces policiers qui se déguisent lors de manifestations et commettent quelques actes de violence pour jeter le discrédit sur le mouvement de contestation.

C’est une vue d’ensemble que j’ai, celle des policiers en planque devant chez moi. Pourquoi ? Sur cette affaire, je vais demander la sauvegarde des enregistrements vidéos de ma rue. Là encore c’est une anomalie : pourquoi envoyer des agents effectuer une quelconque surveillance alors que les caméras sont bien mieux situées et leurs enregistrements constitueront une meilleure preuve que les déclarations de ces agents ?

Je téléphone à mon frère. Il est un lecteur assidu d’un quotidien satirique qui mentionne le temps à autre ces policiers qui se déguisent, mal, en civils. Je lui raconte ce qui vient de m’arriver. Mais je ne rencontre que son scepticisme. Lorsque je lui rapporte les antécédents, ma lettre recommandée à l’agent Chesnay, il me dit que je suis fou d’expédier de tels courriers à des policiers. Je ris plus que lui : celui qui conserve une conduite intègre peut écrire ce qu’il veut, tant qu’il reste dans certaines limites du convenable, et je pense que c’est mon cas.

Il me faut les enregistrements vidéos de ma rue. J’appelle mon assistance juridique :

— Vous vous plaignez parce qu’on vous a fracturé votre porte, c’est votre préjudice ? m’interroge mon interlocutrice.

— Euh… non, madame. J’ai réparé ma serrure. Le problème n’est pas une question de porte, mais de menaces. Quelle est l’étape suivante de ces gens-là ? Il y a une vidéo, j’ai besoin, s’il vous plaît, de votre intervention, un avocat, un juriste, peu importe, mais je souhaite récupérer le film avant qu’il ne soit effacé. Les images sont conservées un mois par la ville.

— D’accord, je vais vous obtenir un rendez-vous avec un juriste sur Martigues.

Je m’y rends. Un homme me reçoit. Il écoute attentivement mon histoire, et alors que les autres personnes à qui je la raconte montrent du scepticisme, mon interlocuteur établit un lien au-delà même de ce que je faisais :

— Monsieur, me dit-il, la police et le parquet vous demandent de laisser tomber l’affaire du rapt. Et l’on vient jusqu’à vous démolir la porte. Que cherchez-vous ? Vous voulez la tranquillité pour vous et vos enfants, n’est-ce pas ?

— Hum, je reste dubitatif. Que proposez-vous ?

— Vous envoyez une lettre recommandée au parquet comme quoi vous vous désistez de toutes les affaires depuis 2008 ! Notre assistance juridique ne vous fournira l’aide d’aucun avocat. Abandonnez tout.

Je rentre chez moi en réfléchissant sur ces paroles. J’expédie un courriel à toute ma famille en demandant à chacun s’ils abandonnent le montant qu’ils ont, chacun de leur côté, payé.

Deux jours plus tard ma sœur me répond que, même si je me rétracte, je devrais tout de même être prudent durant les six mois qui suivent : je ne dois plus sortir le soir seul, ma voiture pourra subir des dégradations, comme les pneus crevés, et peut-être devrais-je installer une caméra dans ma maison ?

J’ai un assez bon caractère, j’accepte de perdre et je reconnais alors la force de mon adversaire. Mais il existe des gens revanchards, qui, même après avoir gagné, demeurent insatisfaits, et ressentent le besoin d’écraser leur opposant. Ces gens n’ont aucune grandeur d’âme, ce sont des « petits », des mesquins.

Rien ne permet de deviner l’intention à mon égard de ces gens du parquet une fois que j’aurai renoncé à mes plaintes. Persisteront-ils à me poursuivre ? Et cette idée soulevée par ma sœur, qui énonce que je vais continuer à faire l’objet de nouvelles violences me taraude. Au-delà de tout indice logique, je réfléchis sur la situation. Je pense à nouveau à ces francs-maçons dans les palais de justice. Certains visent la philosophie, la réflexion, l’amour du prochain, mais d’autres recherchent à travers ce réseau puissant à pallier leurs propres carences, un système qui les protège en cas d’erreurs voire de malversations. Ces derniers ont déjà l’esprit de la défaite, au lieu de considérer toute erreur comme une possibilité de s’améliorer en la dépassant, ils ne voient que l’échec à dissimuler. Or un esprit ne doit pas se concentrer sur un insuccès, mais regarder au-delà, pour réussir.

Ces gens qui exercent des pressions en coulisses, qui magouillent, n’ont pas le tempérament de gagnants. Ce sont des perdants, ceux qui, parce qu’ils ne sont pas sûrs d’eux-mêmes, vont insister pour anéantir leur adversaire, car ils ne savent pas voir leur victoire. Ils ne la devinent que lorsqu’ils constatent que leur contradicteur est muselé.

J’acquiers en conscience qu’aucun autre choix ne me soit laissé si ce n’est de continuer à me battre.

Il me faut obtenir l’enregistrement vidéo de ma rue avant qu’il ne soit effacé. Là encore il n’est pas question de porter plainte à Aix, je m’adresse à la « police des polices » à Paris, l’Inspection générale de la police nationale, l’IGPN. Un an ou deux plus tôt, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Paul Smith, avait lancé un site internet dédié aux plaintes contre les policiers. Je m’y connecte. Le formulaire est assez simple, je renseigne mon identité. J’aborde le fond : seul un petit cadre est prévu à cet effet. Je cherche s’il existe la possibilité de joindre des pièces, les différentes correspondances envoyées à l’agent Chesnay.

En vain, ce formulaire est beaucoup trop succinct pour que les plaintes qui y sont déposées puissent aboutir. Si j’écris sur ce site, ma réclamation sera classée sans suite faute d’éléments probants. On retire l’impression d’un gouvernement décidé à entraver les dénonciations.

Je me résous à envoyer un traditionnel recommandé à ce service, en joignant la copie de mes précédentes dépositions contre deux agents d’Istres. En caractères gras et en tête de paragraphe, j’écris les mots « demande urgente » et je détaille la nécessité de préserver les enregistrements vidéos. Nous avons une dizaine de jours avant qu’ils ne soient effacés.

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