La porte

4 minutes de lecture

Trois, quatre semaines passent, j’attends ce courrier du ministère de la Justice. Les délais habituels sont plutôt de l’ordre de deux ou trois mois. Nous sommes fin avril, le beau temps arrive avec le soleil.

Ce soleil a toujours été pour moi une source de chaleur réconfortante. Un peu comme un reptile, j’aime sentir ses rayons avec une légère torpeur qui m’envahit. Nous avons sorti les T-shirts avec un peu d’avance. Nous sommes un dimanche, avec les enfants nous allons manger chez ma grand-mère. Après le repas je les laisse s’amuser dans le jardin, tandis que je retourne travailler chez moi.

Mon bureau est à l’extrémité du couloir d’entrée. J’avance assez bien sur mon travail de programmation : j’ai besoin d’avoir l’esprit libre et le calme environnant m’aide. Voilà une heure que je progresse assez bien.

Peut-être y a-t-il quelques bruits dans la rue, bien que le dimanche après-midi les gens ont l’habitude de rester chez eux. Lorsque je travaille, je fais aisément abstraction de l’agitation extérieure simplement parce que je suis concentré sur ma production intellectuelle.

Soudain une explosion retentit et la lumière extérieure pénètre violemment, d’un coup chez moi. Il n’y a plus de porte fermée, elle vient de s’ouvrir d’un éclat. Un homme avance, à contre-jour. Il fait quelques pas dans l’entrée. Il est grand, assez costaud, il porte une écharpe autour de son cou. Je sursaute à mon bureau. Ses pas sont entravés par un vélo électrique que j’avais laissé au milieu du couloir. L’homme fait alors demi-tour. Ma maison est bizarrement agencée, de sorte que je suis obligé de passer par un autre couloir pour sortir derrière cet homme. Je sors dans la rue, je vois l’homme à l’écharpe au sein d’un groupe de quatre personnes. Ils avancent lentement sur le large trottoir.

Par précaution je retourne chez moi prendre mon téléphone portable, je ne sais pas ce qui peut m’arriver quand j’irai rencontrer ce groupe d’hommes. Je ressors dans la rue. Je suis choqué, je ne réagis que par automatismes. Les hommes sont maintenant à une trentaine de mètres. Le porteur d’écharpe se retourne dans ma direction. Je lui fais signe de ma main de venir me voir, et je me dirige vers leur groupe.

Je fais quelques pas. Mais quelque chose me dérange, et m’attire ailleurs. Ce n’est pas mon conscient qui me pousse ainsi, j’agis par réflexes, je n’ai plus aucun contrôle. Un détail a attiré mon attention : un homme est assis à la place du passager d’une voiture stationnée exactement devant ma porte. Il a l’air de téléphoner. Je ne sais pas pourquoi, mais alors que j’allais avoir des explications avec le groupe d’hommes, j’effectue des pas en arrière et me dirige vers la personne au téléphone. Mais ça ne me suffit pas. Ce n’est pas de regarder cet homme qui m’attire, non, il y a autre chose, je dois contourner la voiture, jusqu’à pouvoir lire sa plaque d’immatriculation.

Je subis un nouveau choc : il s’agit d’une plaque administrative, une série de chiffres clôturée par la lettre « A ». Je connaissais ces immatriculations réservées aux véhicules banalisés de l’administration, c’est-à-dire la police ou les douanes. Une femme assise au volant. Deux policiers en civil sont là, en planque, devant chez moi, lorsqu’on vient défoncer ma porte… Je les interroge :

— C’est une plaque administrative ?

Ils m’entendent bien, mais je vois leurs visages tout aussi sidérés. Je réitère ma question :

— C’est une plaque administrative ? OK, je ne peux rien vous demander…

— Monsieur, me répond l’homme par la fenêtre de son véhicule, ce n’est pas ce que vous croyez…

— C’est une plaque administrative ?

Je répète inlassablement en boucle ma question comme si j’étais incapable de réfléchir à formuler une phrase intelligente.

— Monsieur, ce n’est pas ce que vous croyez… Ce groupe de jeunes gens s’amusait à se bousculer, et l’un d’eux a trébuché et est tombé chez vous.

Je suis perdu dans mes pensées. L’homme me dit que ce n’est pas ce que je pense, mais je suis bien incapable d’avoir la moindre pensée sensée. Je ne pense pas, je ne réfléchis pas, je suis ailleurs, totalement déconnecté. La fracturation de ma porte a été tellement violente que depuis cet instant j’ai perdu tout repère logique. Je suis sorti dans la rue par réflexe, puis je me suis attardé à cet homme dans la voiture, et enfin à sa voiture, par une intuition qui me guidait.

Je rentre chez moi. Je regarde la serrure : c’est la gâche, un élément électrique de la serrure qui a sauté, c’est assez facile à remettre en place. Je ferme ma porte, à clé et à double tour. Je retourne m’asseoir à mon bureau, devant mon ordinateur. Je ne sais pas si je travaille, je n’ai plus conscience de rien. Je suis assis. Peut-être dans deux ou trois heures j’irai chercher les enfants.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Didi Drews
Un monde étouffé par son quotidien gris.
Une ville couverte de suie.
Au large des eaux, par-delà les parterres de menthe, la commune de Val-de-Nelhée bourdonne comme à son habitude, entre les tensions latentes et les crimes sanglants. L'équilibre se trouve toujours.
Les eaux sont là pour ça.
Jusqu'à ce qu'une série de meurtres vienne brouiller les cartes.




Image de couverture par Free-Photos de Pixabay
368
691
1230
374
Poppy Bernard
Texte ouvert aux avis et relectures :)

Sainte Morfesi n'est pas un pensionnat ordinaire. Nichée au bord de Roìsin, une île battue par les vents et les assauts de l'Empire voisin, l'école résiste à sa manière.

Les enseignants sont intenables, une oie sauvage garde les lieux, les élèves complotent contre le gouvernement et le cuistot s'obstine à transformer en saucisse tout ce qui lui tombe sous la main.
Ajoutez à cela un nouveau directeur tyrannique, et vous comprendrez pourquoi personne ne veut y mettre les pieds pour enseigner les langues, poste vacant depuis des mois.

Pourtant, une jeune femme se présente au portail le jour de la rentrée. Elle s'appelle Billie, a des cailloux dans ses chaussures et parle avec un accent étrange.
Billie sait que, comme dans toutes les écoles pour filles du monde, Sainte Morfesi abrite autant de fantômes que d'élèves. Encore faut-il les retrouver, car le vieux pensionnat ne délivre pas ses secrets sans en exhumer d'autres...
99
132
696
140
meggiej.14
Scénario dramatique + coming of age

Il se passe en deux temps, tout d’abord dans les jours modernes avec Nova, une adolescente neurodivergente frappée par une drame familial et qui fugue pour explorer la grande ville pour la première fois. Elle va y vivre son premier amour, de belles amitiés mais aussi découvrir que la vie peut être très injuste. Ensuite, avec Seb, jeune garçon neurodivergent aussi, dans les années 70, qui débute des études classiques dans un séminaire et qui se rapproche d’un des Frères. Il découvrira comment les différences et l’intelligence peuvent être à la fois un cadeau et un fardeau.

TW: abus sexuel (pas très graphique); fugue; pédophilie (pas très graphique)
9
21
62
42

Vous aimez lire lionel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0