L’appel téléphonique

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Je ne me focalise pas trop sur le rapt de 2008. Je diversifie mes activités, je reprends petit à petit une vie un peu plus normale. Cependant ni j’oublie ni je capitule.

Je suis toujours victime, et même lorsque je sortirai la tête de l’eau, par rapport aux menaces contre moi-même ou les enfants, et par rapport au divorce, la question de la dette relative à la rançon payée ne sera pas entièrement réglée. Certains membres de ma famille qui ont déboursé des fonds persisteront à me demander de rembourser ce que Rachel leur a volé. Ils m’ont aidé, et je ne dois pas les abandonner.

Un obstacle important dans cette affaire a été l’attitude de la policière qui m’avait convoqué : elle n’aurait jamais dû me dire de renoncer à ce que la justice soit rendue dans l’affaire du faux rapt. Elle n’aurait jamais dû me menacer de prison si je persistais à vouloir faire surgir la vérité. Comment peut-on imaginer que des personnes qui décident de s’engager au sein de la police, souvent par idéal de justice et de traque de criminels, puissent s’investir dans l’étouffement d’une telle affaire ? Je ne comprends toujours pas l’attitude de l’agent Chesnay. Elle est assez jeune, donc normalement toujours motivée par ses premiers idéaux. Elle serait en fin de carrière, je pourrais penser qu’elle est devenue blasée, lassée, peut-être par des années de métier, et désabusée de voir qu’elle agit dans un système qui libère certains délinquants. Mais ce n’est pas le cas. Je veux bien la croire lorsqu’elle m’avait annoncé agir sur instruction du parquet. D’ailleurs les faits montrent que le blocage se situe au niveau du bureau du procureur. En revanche, on ne peut pas me faire croire qu’elle a été contactée directement par un procureur. Ces services d’Aix ont fait appel à un gradé du commissariat, peut-être le commissaire de police lui-même, qui a ensuite demandé à cet agent de m’intimider.

Avec le temps qui passe, l’agent Chesnay regrette-t-elle ses pressions ? Certes elle a commis une faute, mais doit-elle laisser, seule, son nom ? L’année dernière j’avais écrit un recommandé au commissaire par rapport à ces faits, mais ne serait-il pas plus judicieux que je m’adresse directement à l’intéressée ?

Je reprends à peu près les mêmes thèmes que ceux expédiés au chef du commissariat : je regrette le déroulement des auditions, puis je précise que je ne crois pas que l’agent soit à l’initiative des pressions, et en conséquence je lui demande, poliment, de me dévoiler l’identité de la personne qui a donné l’ordre illégal.

J’ai conscience que normalement une telle lettre, recommandée, ne doit pas être adressée à des agents. C’est en tout cas l’expression de la pensée générale :

— Quoi ? ! Tu fais face à un policier qui te demande de te taire, et toi, tu lui envoies une lettre recommandée… Mais tu es fou !

Mon action réside dans ma pratique de la résolution de litiges. Souvent, pour obtenir un règlement amiable, il convient d’exposer les faits dans une lettre afin d’une part d’ouvrir le dialogue et d’autre part de lever d’éventuels malentendus. Si je ne prends pas l’initiative d’écrire à l’agent Chesnay, il n’y a aucune chance pour que ce soit elle qui me contacte la première. Je devrais alors m’en tenir à la plainte classique que j’ai déjà déposée. Or, on ne porte plainte qu’en dernier recours. L’ouverture d’un dialogue, bien qu’assez peu probable, passe obligatoirement par une action de ma part, et tant pis si je vais contre certaines conventions. Ma lettre est expédiée.

Je n’étais pas très bien préparé à faire ainsi. Il fallait que j’écrive, certes, mais j’éprouve quelque mal à anticiper les réactions. L’agent Chesnay peut me convoquer, c’est l’objectif, et alors nous pourrons discuter de l’affaire du rapt. La policière peut également ignorer ma lettre, s’en moquer, et la poursuite que j’ai engagée contre elle reste inchangée. Plane tout de même la possibilité de mesures de rétorsion à mon encontre. Cette possibilité existe même si je me suis efforcé d’en diminuer le risque par une lettre somme toute courtoise.

Au fond, l’agent s’est laissé aller à exercer une pression inadmissible. Elle est seule en première ligne, elle doit penser n’avoir fait que répondre à un ordre donné par sa hiérarchie. J’estime assez improbables de nouvelles actions à mon encontre, mais je dois m’en méfier.

Je retourne étudier mes propres documents, toujours dans l’espoir d’y découvrir des idées qui viendront m’aider. Je prépare à nouveau mon cerveau pour une montée en température. Je commence par réfléchir à la base de mon problème : Aix-en-Provence.

Je me souviens, à l’occasion de mon divorce, de ce rapport horrible de l’experte. Lorsque j’avais poussé mes investigations sur la Toile, j’étais tombé sur une mention de la franc-maçonnerie aixoise. Y aurait-il au sein de la justice quelques protections entre différents acteurs ? Les loges sont présentées comme un club extrêmement fermé dans lequel les membres se rendent des services réciproques : l’un d’eux, qui a commencé à classer l’affaire sans suite dès 2008, aurait-il demandé à son entourage de l’aider à maintenir mon dossier clos, quels que soient les moyens à employer ?

Je relis le rapport de l’expert. Je le trouve toujours rempli d’autant de mensonges que la première fois où je l’avais parcouru. Mais aujourd’hui, une phrase, passée auparavant inaperçue, m’interpelle. L’enquêtrice sociale a écrit à mon propos et à celui de Rachel :

« Il affirme qu’elle aurait fait enlever sa fille aînée (alors au Congo) par des amis à elle, pour qu’il paie une rançon, qu’elle aurait ensuite partagée avec eux. Il aurait découvert l’arnaque avant de payer. »

Jusqu’à présent je n’avais pas fait attention à cette phrase tant j’avais balayé l’intégralité de ce rapport de mon esprit. Mais là, je suis choqué par ce que je lis : les propos, l’histoire de Rachel qui fait réellement kidnapper Jessie est la même que celle racontée par l’agent Chesnay. J’ai la forte intuition qu’une personne au sein du parquet tisse cette histoire déformée, la même personne qui a envoyé ses notes à la policière puis à l’experte sociale. Or, c’est un juge qui a nommé cette dernière. Il m’apparaît un peu plus probable que ces personnes soient rentrées en contact par ce réseau franc-maçon aixois. Au-delà du simple parquet, l’empêchement d’une enquête effective avait été confirmé par le parquet général.

Je pianote sur un moteur de recherche le nom du procureur général actuel, Geoffrey Bisson, affublé du terme « maçon » puis « franc-maçonnerie ». Je n’obtiens aucun résultat. En revanche, le seul nom du procureur général affiche un résultat surprenant : avant qu’il ne soit nommé à son poste prestigieux, il avait été épinglé par un hebdomadaire satirique. Il était alors simple procureur dans un autre parquet de province lorsque son frère se fait arrêter pour un excès de vitesse à bord d’une voiture de sport. Il intervient alors pour faire annuler la contravention.

Les gens sont souvent choqués de l’utilisation par certains fonctionnaires de leur pouvoir à des fins strictement personnelles. Pour ma part, ce n’est pas le cas. Je me plais à imaginer certaines situations, des cadres différents. Je lie le comportement d’un individu avec sa manière de penser. Je ne blâme pas la personne, j’en déduis juste que c’est une personne sans grand esprit.

Ainsi en partant du fait divers, j’imagine une série de dialogues, par exemple au téléphone. Il ne s’agit que d’un jeu pour moi, mais ce jeu me permet de calibrer l’individu.

— Bonjour Geoffrey, tu vas bien ?

— Oui, et toi, quoi de neuf ?

— En fait j’ai besoin d’un petit service. Il n’y a pas plus d’une heure je me suis fait arrêter pour excès de vitesse par des gendarmes. J’ai eu beau dire que j’étais le frère du procureur, ils n’ont rien voulu savoir et ils m’ont dressé un PV. Tu peux le faire sauter, n’est-ce pas ?

— Oui, aucun souci. Je te tiens au courant.

Puis j’imagine une autre manière de répondre :

— J’ai besoin d’un petit service. Je me suis fait arrêter pour excès de vitesse. Tu peux faire sauter le PV, n’est-ce pas ?

— Attends, que s’est-il passé ?

— C’était la sortie de la ville, mais toujours en ville, alors, je roulais à 90…

— Et tu as dit aux gendarmes que tu étais mon frère ? Tu aurais pu t’en abstenir, tu sais que je n’apprécie pas les passe-droits. Non, je suis désolé, mais il faut que tu paies ton amende…

D’autres réponses pourraient être plus originales ou cinglantes :

— Attends, tu te moques de moi ? Tu te paies une voiture à plus de trente mille euros, tu manques de renverser une petite fille s’il s’en était trouvé une sur ta route, et tu viens me demander d’intervenir pour trois cents euros ? Tu as de la chance que je ne puisse pas la multiplier par dix, ton amende, car c’est bien ce que tu mérites !

C’est en constatant le choix de la réponse apportée par le procureur que je me fais une idée de la personne. Je ne critique pas son choix, qui ne m’apparaît qu’être un indice sur sa personnalité réelle. Un présupposé en programmation neurolinguistique reprend exactement cette analyse :

« Les informations les plus intéressantes sur une personne sont celles qu’elle nous communique par son comportement. »

Je ne pense pas que ce procureur se soit engagé dans une carrière de magistrat avec l’intention de bénéficier de passe-droits. Non, je veux bien croire à la sincérité de son choix. Si, plus tard, il a pensé aider son frère, de la manière qui a été rapportée, c’est parce qu’il ne voyait pas d’autre possibilité que ce qu’il a fait. Je persiste à penser qu’il ne se sentait pas capable de faire la morale à son frère, ou n’avait pas la force de lui opposer un refus. Son comportement m’apparaît comme une limite d’esprit.

En revanche, je m’interroge plus sur les raisons, pour le gouvernement, d’avoir nommé une telle personne au poste prestigieux et influant de procureur général, au sein du second parquet général de France, derrière Paris.

Cependant mes recherches ne débouchent sur aucun lien avec la franc-maçonnerie. En reprenant la lettre que m’a envoyée le parquet général, je note qu’elle est signée d’une autre personne, un avocat général sur lequel je ne découvre, à son sujet non plus, aucun lien avec le maçonnisme. Dans ce milieu, le secret étant de rigueur, cette absence de publicité ne prouve rien. Je m’en tiens à ce que j’avais lu sur un forum, qui mentionnait plusieurs noms de juges ou de procureurs locaux. Je me fais à l’idée que certains d’entre eux puissent être à la source du blocage de ma situation.

J’exclus la thèse de complot. D’abord je suis un simple inconnu. Ensuite je ne crois pas aux manipulations de plusieurs personnes qui fomenteraient de quelconques manœuvres de masse, même si ce thème est abondant sur internet. Les francs-maçons m’apparaissent plutôt comme des personnes à l’envergure plutôt limitée, qui ont besoin de se lier en réseau pour réussir ce qu’elles n’arrivent pas à faire seules.

Dans mon cas, je pense que ces gens, en 2012, ont voulu couvrir l’erreur de l’un d’entre eux en 2008, mais sans réfléchir que les faits passés étaient prescrits au terme de trois ans. C’est-à-dire que si des fonctionnaires ont commis des fautes, celles-ci ne peuvent plus leur être reprochées sur le plan pénal après trois ans. Sauf que ces francs-maçons au sein du parquet, forts de leur puissance et de leur impunité, n’ont pas pris la peine de réfléchir à cette question de date : ils décident de me faire taire, de m’anéantir, et il doit en être ainsi.

Cette situation ne me convient pas.

Deux jours plus tard, j’appelle le ministère de la Justice. Je donne la référence de la dernière correspondance qui m’a été adressée, ainsi que le nom de son signataire, M. Grandbois. J’obtiens ce dernier au téléphone et je rappelle brièvement les faits.

— Monsieur, j’ai suivi vos recommandations, j’ai saisi le parquet général au sujet du prétendu rapt de 2008, je rappelle qu’une rançon a été versée parce qu’une enfant a été déclarée kidnappée, nous sommes en pleine affaire criminelle, poursuis-je.

— Dans ce cas, le parquet général a dû vous répondre positivement.

— Mais monsieur, c’est ce que je vous ai écrit précédemment, et que je rappelle : l’année dernière j’ai été convoqué au commissariat d’Istres sur ordre du parquet pour que je me taise sur cette affaire. Comment voulez-vous que le parquet débloque la situation s’il est lui-même à l’origine des pressions ? C’est impossible. Par contre, s’il vous plaît, j’aimerais savoir auprès de qui porter plainte : ma plainte contre la policière ne sera jamais autorisée par le parquet d’Aix si ce sont eux à l’origine du problème.

— C’est ce que vous dites.

Sa réponse éloigne les possibilités du maintien de la discussion. Pourtant je ne peux pas raccrocher comme ça, je dois continuer à l’interpeler :

— Dans ce dossier, il y a un autre problème. Je suis en divorce avec ma femme, et à l’occasion d’une expertise sociale, la mention du rapt et du paiement de la rançon est apparue. Or, cette version a été modifiée et une nouvelle théorie qui n’est ni la mienne ni celle de ma femme est apparue. Mon épouse, qui persiste à soutenir qu’elle a payé la rançon à des inconnus, ne va pas soudainement déclarer qu’elle a pris l’argent pour sa poche. Or, il est pourtant écrit noir sur blanc dans ce rapport que j’aurais découvert l’escroquerie avant de quand même payer.

J’aborde alors le fond du problème :

— Cette nouvelle version n’émane pas de nous. Lorsque j’ai fait une recherche sur internet sur cette experte, je suis tombé sur un texte qui la dit liée à des juges francs-maçons aixois. Comment porter plainte contre un franc-maçon ? Je parle bien d’une plainte efficace, et non pas d’un dossier qui va être faussé, écarté, et à la fin qui se retournera contre moi, avec ma condamnation au titre d’une calomnie ? Donc je repose ma question : comment porter efficacement plainte, ailleurs que devant un tribunal d’Aix-en-Provence, contre un ou plusieurs francs-maçons ?

— On va vous répondre, monsieur. Au revoir.

— Au revoir.

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