Étrange sensation à Aix

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Je viens d’envoyer mon recours auprès du procureur général à Aix, mais je reste dubitatif. Certes, le ministère de la Justice m’a conseillé d’agir ainsi, mais pourquoi ai-je dû faire appel à des services gouvernementaux à Paris préalablement, si tout se déroulait normalement dans l’ancienne ville des Gaules romaines ?

J’ai l’impression qu’autre chose bloque, sans parvenir à l’identifier avec précision. Je dois probablement poursuivre dans mes demandes.

L’année dernière, j’avais obtenu la désignation d’un avocat au sujet du policier qui avait diligenté une enquête contre les enfants et moi-même. Entre temps, à ma demande, la police avait stoppé son enquête illégale. J’avais alors décidé de ne pas continuer plus loin. Cette dernière décision avait une validité d’un an, et devenait caduque au-delà, soit en octobre.

Mon intention n’est pas de chercher des complications sur des sujets futiles. Je persiste sur l’essentiel : ma sécurité et celle des enfants. Maintenant, si je m’aperçois que ma revendication, pourtant naturelle, est, dès l’origine, ignorée voire bafouée, alors je dois, à contrecœur, continuer à me battre.

Voilà un an, malgré les nouvelles requêtes et les détails précis que je fournis, que rien ne se passe. La justice aixoise semble ne pas m’entendre. Et s’il s’agit du ministère public, je me souviens de la phrase de la policière :

— Le parquet demande que vous vous taisiez, m’avait-elle intimé.

Je décide de prendre les choses à l’envers, afin de vérifier ou non leur véracité : je poursuis dans ma plainte contre le policier, nous verrons bien s’il est protégé par le procureur.

J’appelle rapidement mon avocate : les délais sont courts avant l’expiration du laps d’un an et elle n’aura pas le temps de se pencher sur le dossier. Je propose alors de le relancer moi-même avant la date de forclusion. Elle aura tout loisir d’intervenir ultérieurement, avec beaucoup plus de précision.

J’expédie ma plainte auprès du doyen des juges d’instruction, avec référence de l’aide juridictionnelle qui m’a été accordée, pour être dispensé du paiement d’une caution.

À peine quelques jours plus tard une réponse m’est signifiée par lettre recommandée : je dois impérativement déposer mille euros auprès du tribunal, en consignation, pour que l’étude de ma plainte puisse éventuellement commencer. Il est écrit que je suis dispensé de la consignation si l’aide juridictionnelle m’a été accordée. Or, j’avais fourni tous ces éléments, avec la référence de cette aide, à la fois dans mon courrier d’accompagnement de la plainte, ainsi qu’en en-tête de celle-ci.

Je ne saisis pas bien ce qui se passe. On me demande de consigner mille euros supplémentaires pour que ma plainte puisse être instruite… Je vérifie dans mes bouquins, les codes de diverses procédures, où il est bien indiqué que je suis dispensé de ce versement.

Quelle peut être mon action contre la décision d’un juge qui ne voit pas une partie du courrier que je lui fais parvenir ? Rien. J’attends. Le temps passe, mais je ne devrais pas aller plus loin dans cette affaire précise.

Je viens de saisir le procureur général suivant les recommandations de la Chancellerie. Ma première lettre était écrite sur un ton assez vif, et la réponse qui m’a été renvoyée était simple, d’autant que je la connaissais, mais j’avais oublié d’y recourir. Je n’attends pas la réponse du procureur général, qui devrait être favorable, et tout de suite j’expédie une lettre de remerciements au cabinet de la ministre de la Justice pour ses dernières suggestions.

Aix-en-Provence concentre les pouvoirs judiciaires, et de fait, de nombreux avocats s’y installent. Lorsque la loi impose d’être défendu par un avocat, je fais alors appel via l’aide juridictionnelle au barreau d’Aix, qui regroupe tous les avocats de la périphérie, afin que l’un d’eux soit désigné. Par souci d’efficacité, vu que certaines de mes affaires se recoupent, j’ai toujours une préférence pour que ce soit le même défenseur.

Mais non, comme si l’ordre des avocats cherchait la complication, je reçois trois lettres séparées : deux désignent un avocat pénaliste établi à Aix-en-Provence et la dernière un avocat de Berre pour la demande de mesure de protection. Tant pis, j’abandonne moi-même l’avocat de Berre, afin de ne pas alourdir mes recours. J’entends me restreindre à l’extorsion et aux menaces de mort qui planent maintenant depuis deux ans.

La Toile renseigne assez bien le profil de l’avocat qui m’a été attribué : il est pénaliste depuis longtemps, ce qui me laisse penser qu’il doit approcher l’âge de la retraite. En revanche, lorsque je recherche les grandes affaires au cours desquelles il a pu s’illustrer, je ne trouve rien, ou presque.

Il y a deux ans, il a tenté de défendre une de ses clientes dans une petite affaire de vol : il a alors joué sur le pathos auprès du juge, affirmant qu’il venait de voir sa cliente en pleurs, qui comprenait et regrettait son geste. Il a demandé l’acquittement, tandis que le parquet réclamait une peine de prison de quelques mois. Le juge est demeuré insensible aux arguments de la défense, et la sentence rendue allait au-delà des réquisitions du ministère public. Cette anecdote ne m’augure rien de bien encourageant…

Une date est fixée pour notre rendez-vous, en début d’après-midi. Je m’y rends, je tiens à faire avancer mon dossier. J’ai une demi-heure d’avance, peu importe, je patienterai en lisant quelques magazines. Je sonne, une dame m’ouvre :

— Monsieur, vous êtes en avance, nous n’avons pas de salle d’attente, pouvez-vous revenir un peu plus tard ?

Je repars m’asseoir sur le blanc d’une placette située à quelques mètres. Drôle d’accueil pour un avocat installé depuis des lustres dans cette ville. À l’heure dite, la dame a disparu et c’est l’avocat en personne qui vient m’ouvrir la porte. Je traverse un hall exigu avant de pénétrer dans son cabinet.

J’expose ma venue pour deux cas distincts, puisque c’est ainsi que les défendeurs entendent plaider : d’une part pour l’extorsion de 2008, et d’autre part pour les menaces et dangers. L’avocat m’écoute attentivement. Il ne prend aucune note. Il feuillette les documents que je lui tends puis me les rend. La rencontre dure… Beaucoup plus longtemps qu’à l’accoutumée.

Par deux fois, il me fait répéter le nom de l’avocate chargée de mon divorce. Il sort un petit annuaire de la profession et y cherche confirmation de son inscription, sans la trouver puisqu’elle vient récemment d’être diplômée. Il tire la moue, avant de se concentrer sur l’essentiel de notre entretien.

Je reviens à la charge sur les menaces. L’entretien est courtois, mais mon interlocuteur donne à ses réponses un aspect imparable malgré les pièces que je lui présente :

— Tout ceci ne repose sur rien, on ne peut rien tirer de ce que vous dites, je refuse ce dossier.

— Même lorsque la police intervient, il n’y a pas matière à s’interroger ?

— Non, rien, absolument rien…

— Bon, eh bien, tant pis… Alors, pouvons-nous voir le fond du dossier, celui de l’extorsion. Certainement, l’ordre logique s’imposera, continué-je.

De nouveau, l’avocat tire la moue. Et là s’ensuit un dialogue de sourds. Je prends mon temps pour détailler l’histoire du rapt imaginaire, avec le paiement de la rançon. Je connais bien les points de droit, les nuances, la précision nécessaire pour qualifier un fait, c’est-à-dire décrire ce qu’est une escroquerie, qui n’est pas un vol. Parmi les infractions voisines se trouve la filouterie, par exemple lorsqu’on commande au restaurant un plat que nous n’avons pas l’intention de payer, et en quittant les lieux avant l’addition.

Il convient de distinguer exactement ce qui est répréhensible de ce qui ne l’est pas : avons-nous eu un simple problème de couple, qui ne regarde que Rachel et moi, ou alors suis-je victime avec d’autres membres de ma famille, ceux qui ont payé voilà quatre ans, sans avoir été depuis remboursés ? J’ai l’impression d’entrer dans des joutes verbales.

— Monsieur, poursuit l’avocat, vous vous êtes « fait avoir », comme ce qu’on peut lire dans les journaux, au sujet de telle ou telle célébrité qui donne sa fortune à son épouse, puis celle-ci se barre avec le pognon.

— Maître, vous prenez le cas de personnes qui voulaient échapper au fisc, des gens qui avaient l’intention de frauder et qui se retrouvés face à plus malin. Ni moi ni personne de ma famille ne rentrons dans cette configuration-là. Nous avons été forcés de payer, contre notre volonté, une rançon pour sauver une fillette.

— Ah, vous vous êtes fait escroquer, les faits sont prescrits au bout de trois ans, inutile de continuer.

— Mais maître, vous connaissez autant que moi la différence entre les termes « escroquerie » et « extorsion ». Certainement, la majorité des gens confond ces deux infractions, mais ce n’est pas votre cas, ni le mien, ni celui du parquet. Vous savez très bien ce qu’est une escroquerie : on paie volontairement pour quelque chose qui n’existe pas, on est victime de son propre orgueil. Nous pouvons prendre l’exemple d’une personne qui achète un mètre carré sur la lune, ou une étoile, ou un château à prix tellement réduit que la personne se laisse bercer par l’idée d’en devenir rapidement propriétaire à moindre coût, sans vérifier la véracité de ce qu’on lui propose. Le plus souvent, l’escroquerie réussit à cause de l’orgueil des victimes. Mais nous… nous nous serions bien abstenus de payer cette rançon, vraie ou fausse. Il n’y a pas d’orgueil, de fierté personnelle à s’acquitter d’une rançon, rien à gagner pour soi-même. L’argent a été extorqué.

Je cite le numéro de l’article du Code pénal que je connais maintenant par cœur, avant de poursuivre.

— Une différence parmi d’autres entre l’extorsion et l’escroquerie réside dans le fait que, dans le premier cas le paiement est forcé, pour différentes raisons, tandis que dans la seconde situation, le paiement est effectué volontiers. Vous pensez que nous étions contents de payer ? Non ! Et je peux le prouver. Pourquoi croyez-vous que j’ai fait noter les numéros de série des quatre cents billets de cent dollars ? Seize pages de codes abstraits, inutiles, plusieurs heures de travail. Si j’ai demandé une telle tâche, c’est parce que je voulais, une fois l’enfant libérée, reprendre ce qui avait été acquis de force par les ravisseurs. Il n’y a pas eu de paiement volontaire comme lors d’une escroquerie, mais, j’insiste sur le terme, bel et bien une extorsion de fonds.

Je ne comprends pas l’avocat face à moi : je lui sers tout sur un plateau, et c’est mon propre défendeur qui nie l’évidence. Il ne doit pas avoir beaucoup de clients qui lui apportent autant de précisions en matière juridique. Les autres, il les aide, mais avec moi, il rechigne.

— Je persiste à dire que vous vous êtes fait avoir, il n’y a pas eu de rapt, donc pas d’extorsion, me lance-t-il.

— Vous connaissez les textes, Maître : en matière d’extorsion, il existe la circonstance aggravante de l’usage d’une arme. La loi précise que celle-ci peut-être réelle ou fictive. Voilà ! l’arme peut être inventée… Ça ne colle pas avec votre argumentation d’absence de fondement.

— Je ne vois aucune arme dans votre affaire.

— Quand un enfant est kidnappé, et qu’une rançon n’est pas payée, les ravisseurs ne font pas de baby-sitting. L’enfant est tué… Lorsqu’on dit « la personne a été libérée », il s’agit d’une formule pudique pour éviter de dire « la personne a été libérée vivante ». De toute façon, la libération est toujours « vivante », on ne libère pas les morts !

Je n’en crois pas mes yeux, j’ai face à moi une personne censée organiser ma défense, et je suis amené, pour tenter de le convaincre, à exagérer le propos. Notre discussion est mêlée de mots absurdes. Mais à quelle joute verbale jouons-nous ? L’avocat tente de créer une nouvelle brèche :

— L’extorsion, dit-il, si elle est réelle comme vous le prétendez, entre dans la catégorie des vols. Or la loi est limpide à ce sujet : « il n’y a pas de vol entre époux ».

— Je connais cet article, que vous résumez avec un raccourci populaire. Le texte de loi est beaucoup plus précis que votre simple phrase. Cette disposition connaît des exceptions auxquelles elle ne s’applique pas. Les deux cas s’appliquent lorsque l’extorsion ou le vol est réalisé par plusieurs personnes, comme c’est le cas avec cet oncle Barnabé, et lorsqu’il y a d’autres victimes outre le seul mari ou femme. Là encore d’autres membres de ma famille sont toujours, à l’heure actuelle, victimes.

Nos échanges verbaux durent longtemps, toujours étranges. Je tente de revenir à l’essentiel :

— Maître, le fond demeure : nous avons été plusieurs dans ma famille à être forcés de payer une rançon, que le rapt ait ou non existé. Cet argent n’aurait jamais dû être déboursé… Il y aurait dû y avoir une enquête, nous nous serions rendu compte à temps de l’imposture, et rien n’aurait été expédié. Là-dessus, l’État a foiré en refusant toute investigation alors qu’il était encore temps.

À quelle autre argutie vais-je faire face ? Mon défendeur réplique assez vite :

— Vous savez quoi ? me questionne-t-il, vous êtes ce qu’on appelle un « fouille-merde », et vous savez ce que le parquet fait des gens comme vous ?

— Oui, une policière m’a déjà menacé de prison pour dénonciation mensongère. Mais les faits qu’ils prétendent m’opposer sont prescrits, ils ne peuvent rien contre moi.

— Non, ne croyez pas que vous aurez droit à un quelconque procès : on ne vous accordera rien…

L’avocat laisse un silence avant de poursuivre :

— Ils vous feront interner, chez les fous, oui, vous irez chez les fous !

D’une certaine manière, il m’ordonne de tout arrêter en me menaçant. Il poursuit :

— Comme ça, vous n’aurez droit à rien, aucun avocat, aucun juge… Et ne comptez pas sur moi pour venir vous défendre. Vous vous êtes fait avoir, tant pis pour vous… Fermez ce dossier, je ne veux plus en entendre parler ! Je ne prends aucun de vos documents, et je ne veux plus vous revoir.

L’avocat me raccompagne vers la sortie de son immeuble. Il reste sur le pas de la porte et m’observe pendant que je m’éloigne. Je regarde l’heure, l’entretien a duré un peu plus d’une heure et demie. Habituellement, trente minutes ou une heure maximum sont programmées sur l’agenda de ces défendeurs. Après moi, personne n’attend.

Le 17 octobre 2013

Les sursauts

Octobre 2013… Le temps s’écoule lentement. L’affaire semble engluée. J’ai toujours l’impression que les pouvoirs publics persistent à enterrer l’affaire. Quelquefois, je me demande même si certaines personnes de l’administration, des assistantes sociales, des intervenants judiciaires, n’auraient pas préféré, au fond d’elles-mêmes, que mon épouse aille au bout de son projet… L’affaire aurait été classée.

Aujourd’hui, je continue à être victime, et ça gêne des gens dans leur train-train quotidien, dans leur façon de voir le monde. Ces gens bien-pensants qui préfèrent voir des hommes qui battent leur épouse plutôt qu’une femme capable de tuer son mari et ses enfants. Cette idée va à l’encontre des préjugés qu’ils se sont forgés depuis des décennies. Faire que celui qui révèle cette nouvelle façon de voir se taise…

J’ai quelques sursauts. Ma femme a quitté le domicile depuis 6 mois environ. J’avais dû changer les serrures pour en arriver là… Mais on ne se reconstruit pas du jour au lendemain. Pendant deux ans au moins, certainement plus, j’ai vécu un harcèlement moral profond, puissant, qui laisse des cicatrices. Il me faudra des mois voire des années pour émerger complètement. En attendant, j’ai quelques bouffées d’air qui m’arrivent, qui me permettent de reprendre un peu de vigueur. D’écrire ces quelques lignes par exemple. Puis je sais que je vais « retomber » durant quelques semaines. Je referai surface ensuite, pour quelque temps encore. Voilà mon rythme actuel.

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♣ Aussi publié sur mon compte Wattpad dans mon recueil "Les maux des mots" ♣
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