La reprise

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Début septembre, la rentrée des classes des enfants rime avec la reprise des diverses activités de nous, adultes. Sur le plan professionnel, je vais me renforcer dans les occupations de l’esprit, hypnose en tête. Je serai aussi un peu plus actif dans le domaine associatif, ou plutôt politique puisqu’il s’agit pour moi d’une modification de mes orientations, quand commencent à poindre les élections municipales.

Sur le forum dédié à l’hypnose de rue, j’avais fait part de ma déception lorsque le site de rencontres festives avait rayé mes activités. À l’issue de quelques échanges avec des hypnotiseurs, la conclusion était de s’inscrire sur ce site comme professionnel : en payant, notre activité serait acceptée. Pour ma part, je ne voyais pas pourquoi je paierais le droit de pratiquer une activité si je n’en tirais aucun revenu. Si je deviens professionnel, alors j’en tire profit.

M’a-t-on suggéré de devenir professionnel dans l’hypnose ? Eh bien soit ! Je conçois rapidement un site Web sur lequel je propose mes services pour des soirées, dans le cadre d’animations. J’utilise les statuts de ma société qui me permettent cette activité. Je me fabrique des cartes de visite pour l’hypnose.

Je me rends dans un premier bar à Istres, connu pour faire tourner des petits groupes en concert certains soirs. Bingo ! Le patron me propose une date le mois suivant, un samedi soir. Je m’y produis gratuitement, ce sera l’occasion de m’exercer. Dans l’ensemble c’est un bon début.

Dans la ville, la perspective des municipales prend plus d’ampleur : nous ne voyons pas d’opposition forte naître face au maire actuel, et pourtant son départ semble souhaité par une majorité d’Istréens. Les gens de l’association Istr’action, et essentiellement la branche politique, m’apparaissent tourner en rond : tous ont la volonté d’en découdre avec l’actuelle municipalité, mais semblent se perdre dans des conjectures. Je ne comprends pas trop ce qui bloque.

On raconte que Ricardo s’en prenait violemment à tout opposant qui se posait en travers de sa route. Il y a deux ans l’association Istr’action avait trouvé la riposte en modifiant ses statuts de sorte qu’il n’y ait aucun président de l’association, mais un directoire, rendant que toute attaque personnelle vaine.

Pourquoi l’association politique qui allait naître ne copierait-elle pas le même modèle ? On me répondait qu’en matière politique les Istréens doivent pouvoir visualiser un opposant. Certes, il viendrait, mais pour l’instant nous pourrions fonder les bases d’une opposition citoyenne, en dehors des partis politiques de droite ou de gauche. En tout cas, c’est la préférence que j’affiche, et je demande que nous avancions sur le sujet.

Un ou deux membres de l’association proposent de mettre leur nom en avant. Mais aussitôt ils rappellent que le maire a les pouvoirs d’entraver la carrière de ses opposants, s’ils sont, par exemple, salariés administratifs. Les menaces physiques, les appels à de gros bras feraient, à les entendre, également partie des méthodes d’intimidation classiques. C’est ce qui les effraie.

Nous organisons une réunion dans un hôtel décentré d’Istres. Deux ou trois personnes extérieures, qui peuvent être intéressées par l’émergence d’une opposition au maire, à notre groupe sont invitées. Lors de cette rencontre doit naître ce nouveau parti politique à fonder. Après un rapide tour de table, il est décidé, à la majorité dont je ne fais pas partie, de présenter des statuts traditionnels, à savoir, avec un président qui représentera le parti, et non pas un directoire. Cette tête de liste est désignée, et est présente autour de la table. L’un de nous s’oppose alors à cette désignation.

La future tête de liste, qui conduisait les débats, se lève devant tout le monde et quitte la table. Le spectacle est pitoyable. Notre groupe n’est pas encore formé, qu’il se déchire déjà. Il n’y aura pas d’opposition solide face au maire. Car à Istres nous ne croyons pas non plus à l’émergence d’une réelle force issue des partis politiques traditionnels. En revanche, la Ligue nationale apparaît comme l’étoile montante, et un risque bien réel.

Istr’action, toujours apolitique, a su monter des dossiers depuis deux ou trois ans, dont certains ont été apportés devant les tribunaux. Cette association a fourni un travail de fond efficace. Bien que reléguée au rang d’opposants systématiques, elle commence à être connue des Istréens. Nous avions de bonnes chances de transformer ce travail et de le déplacer en opposition maintenant politique face à Ricardo. Et là, contre toute attente, nous ne parvenons plus à nous unir… Pourquoi ? Je ne le comprends pas. Je ne peux pas en rester là.

Je prends la décision d’écrire un courriel circulaire. Je sais que Ricardo nous redoute, mais que la seule idée d’un groupe incapable de se structurer contre lui le fait rire.

J’intitule mon courriel « Pas de cauchemar », et je raconte un somme, l’histoire d’un maire qui cherchait à corrompre ses opposants, et qui arrivait à ses fins, en scindant les groupes d’opposants. J’écris :

« Je me suis réveillé : j’ai ouvert les yeux. Ce groupe politique était composé de personnes incapables de discuter ou négocier entre elles, incapables de trouver un compromis. Le maire n’a eu aucun besoin de corrompre ce groupe, qui s’est détruit tout seul. Et ça fait beaucoup rire le maire ! »

J’enchaîne sur la nécessité première de poser les bases d’une structure au plus vite. Je renouvelle ma confiance dans l’ensemble des personnes présentes, malgré l’incident qui vient de survenir :

« Ne comptez pas sur moi pour laisser ce maire rire…

Je garde confiance, malgré tout ce qui vient d’être dit, dans la totalité des gens qui étaient présents.

À très bientôt,

Lionel »

J’attends fermement que nous nous remettions autour d’une table, que nous reprenions le lancement de ce parti hors des mouvements traditionnels.

Je fonctionne de plus en plus par actions saccadées, avec des pauses, des changements de sujet, et des retours à la résolution de problèmes. Mon coup de colère est parti à travers ce courriel ; je laisse quelque temps s’écouler avant de revenir sur le sujet. Ce laps sera utile à tous, car chacun attend une reprise de l’opposition face à Ricardo.

Je continue à lier mon développement personnel à l’amélioration de la qualité de mes actions. L’hypnose contribue à m’être utile. Je me cantonne à la pratique de phénomènes hypnotiques, sans aborder les possibilités thérapeutiques. Pourtant, en cherchant des films sur la Toile, j’ai découvert des extraits de cette hypnose assez particulière via des cabinets publics. Je m’abonne à ces vidéos. Les premières séances me captivent. J’accède quasiment tous les jours aux archives. Chacune dépasse l’heure. L’hypnose est dans la majorité des cas conversationnelle, c’est-à-dire que l’hypnotiseur prend un rythme de paroles différent, souvent plus lent, un timbre de voix à peine modifié. Il n’y a aucune induction directe ou brusque avec le mot « dors ». Les volontaires se sentent quelques fois partir, en fermant les yeux. D’autres constatent au fil des paroles que leur main se soulève. Souvent, des liens forts avec leur inconscient se créent.

L’écoute quotidienne de ces expériences exerce une influence directe sur ma propre personne. D’une manière générale, lorsque quelqu’un est hypnotisé devant un entourage, il arrive que d’autres, au sein du groupe, se sentent, eux aussi, partir dans cet état lointain. L’écran intermédiaire de mon téléviseur n’a pas d’impact ; mon cerveau intègre assez facilement toutes les suggestions répétées à longueur de films. L’apprentissage est progressif, et surtout profond et puissant. Il se complète tout naturellement avec l’autohypnose que j’avais commencée quelques mois plus tôt. Il renforce cette puissance.

J’ai envie de tester cette nouvelle force. Il me faut trouver quelque chose à réaliser, une activité pour laquelle j’étais auparavant limité par mon conscient. Nous croyons souvent que notre corps n’est pas capable de poursuivre des actions, alors que c’est notre esprit qui a posé des limites, pas toujours justifiées.

Je ne suis pas sportif, et je ne l’ai d’ailleurs jamais été. Quelles que soient les activités physiques, j’ai toujours peiné. J’ai une quarantaine d’années, et parmi les pratiques des gens de mon âge figure la course à pied. Mon frère, qui s’y exerce de temps à autre, me rassure à ce sujet, et précise qu’il est fréquent que, la cinquantaine passée, des personnes se lancent dans la course à pied. Il s’agit d’un sport sain, sans contre-indication majeure.

Pour ma part, je n’ai jamais couru plus de trente, peut-être trente-cinq minutes, mon maximum, lors de mon service militaire il y a vingt ans. À Istres, en matière de course, nous nous basons sur le tour d’un étang, de sept kilomètres. Des coureurs habituels oscillent entre trois quarts d’heure à une heure si le parcours est élargi. J’y vois mon défi : réaliser le tour de l’étang sans m’arrêter. J’attribue les raisons passées de mes faibles performances non pas à ma condition physique, puisque les êtres humains sont constitués à peu près de la même façon, mais à la partie consciente qui envoie des signaux de fatigue, d’essoufflement, ou encore une petite voix perfide qui annonce l’impossibilité de continuer sur une plus grande distance.

Par l’autohypnose, je décide de faire taire cette petite voix. Je vais m’engager pour un tour de l’étang sans aucune préparation préalable. Peut-être est-ce un tort ? J’accorde une grande confiance à mon inconscient, qui sait encore mieux protéger mon corps : si mon physique n’est pas capable de suivre, ce qui m’étonnerait après les affirmations de mon frère, alors je m’arrêterai, je rentrerai en marchant tout doucement. Sinon, je continuerai ma course.

L’unique préparation que je m’accorde est mentale. C’est l’après-midi, je prends de grandes respirations. Je tente d’entrer dans une transe légère, car en autohypnose elle n’est jamais très profonde. Je déconnecte mon esprit. J’effectue quelques gestes automatiques, tels que déclencher un chronomètre, sortir de chez moi en fermant la porte à clé, puis je commence à marcher en direction du bord de l’étang. À chaque pas, je renforce mes suggestions et la déconnexion à l’environnement. Je me pose un fusible mental : si j’entends une voiture, alors je sortirai de cet état déconnecté le temps que le véhicule me dépasse pour reprendre un peu conscience et ne pas me faire écraser. Puis ma course reprendra.

Les mots que j’utilise ne sont pas très importants et leur signification peut varier. J’emploie « dors » pour moi-même, tandis que mes jambes s’actionnent. C’est ma partie supérieure qui est dans un état second, et les jambes sont lancées. Je ne pense à rien d’autre sinon que mon esprit se sent bien. Je ne suis concentré que sur mon esprit, tout le reste est un peu lointain, et se débrouille très bien tout seul. Ces mots me relaxent, et je me focalise sur cette détente, je me sens bien. Je respire bien. À chaque respiration, l’air alimente mes muscles et mon cerveau. C’est de l’air frais, de l’air neuf. Et je me sens bien. Je souris parce que je suis content de me trouver dans cet état agréable. Je perds toute notion du temps, il s’agit de quelque chose qui ne m’intéresse plus. À une reprise mon inconscient décide que je dois marcher. Je le fais sur plusieurs mètres, toujours en renforçant ma plongée dans cet état agréable que je recherche. Puis mes jambes s’actionnent à nouveau et je repars un peu plus fort.

En réalité, je ne vais pas très vite, ou ce n’est pas l’impression que j’en retire. Je vais encore marcher une seconde puis une troisième fois. Mon tour se termine. Avant d’arriver, je sais que je dois là à nouveau marcher, et surtout bien respirer. Je rentre chez moi. Le chronomètre indique cinquante-cinq minutes. Même en déduisant un petit temps pour ma marche, je suis très satisfait de ma performance.

Pour la première fois de ma vie, et sans aucune préparation physique préalable, je bats mon record de course à pied. Ce n’est certes pas beaucoup comparé aux autres, mais pour moi, si. Le lendemain, je ressens une légère douleur dans tous mes muscles, au point de devoir, par exemple, descendre l’escalier à l’envers, comme sur une échelle meunière ; je dois me tourner face aux marches, et les aborder à reculons. Cette relative souffrance va durer deux à trois jours.

L’expérience a servi à me prouver que je suis capable de bien plus que je ne le crois : ce n’est pas parce que j’annonce que je ne suis pas sportif qu’il s’agit d’une réalité. Je pourrais continuer ainsi, et une ou deux fois dans la semaine réaliser un tour de l’étang, mais ce n’est pas mon but. L’essai que j’ai réalisé avait pour objectif de me faire pratiquer un sport. Ça devait m’indiquer d’être méfiant avec moi-même lorsque j’affirme que telle ou telle action est impossible. Toujours, je devrais vérifier si ce que j’annonce impossible l’est réellement.

Je reviens assez rapidement sur la suggestion du ministère de la Justice de saisir le procureur général contre la décision de classement sans suite de son subordonné, le procureur de la République.

Ce procureur est inférieur hiérarchiquement au procureur général. Il existe un procureur de la République auprès de chaque Tribunal de grande instance. Par facilité de langage, nous pouvons dire simplement « procureur ». Les termes de « parquet » et de « ministère public » sont des synonymes. Il se fait assister par des substituts. Toujours hiérarchiquement, il dépend du procureur général.

Dans les Bouches-du-Rhône, Istres est rattaché au parquet d’Aix, mais un autre se trouve aussi à Marseille, ainsi que dans plusieurs villes de la région. La carte administrative n’est pas exactement calquée sur les régions et les départements, mais s’en approche. La zone d’influence du procureur général pourrait être assimilée à la région PACA réduite de deux départements. Le parquet général n’est pas situé à Marseille, mais à cinquante kilomètres de là, historiquement à Aix-en-Provence.

Plusieurs points me causent souci. D’abord, il s’agit d’un détail mineur, lorsque nous exerçons un recours hiérarchique, et ceci est valable dans tous les domaines, nous devons garder à l’esprit que nous sommes une personne extérieure à ce service. Il est délicat qu’un responsable mette en difficulté un de ses propres subordonnés : la faute doit être flagrante si nous voulons qu’elle aboutisse.

Maintenant, je me place dans l’hypothèse d’un recours qui réussit, et que le procureur soit forcé de diligenter une enquête. Je me souviens alors que ce même parquet avait obtenu que des policiers d’Istres m’intimident, me menacent de prison, alors que tous savaient que j’étais victime. Ce même parquet sait qu’il bénéficie d’un soutien au sein du commissariat contre moi. Il lui sera facile de faire appel aux mêmes agents, aveugles, pour fausser l’enquête. C’est à mes yeux une hypothèse plausible. Forcer un recours ne m’apparaît donc pas opportun. Et pourtant je suis obligé de suivre les recommandations de la Chancellerie.

Je dois simplement prendre mes précautions. Je pars alors sur le principe que les pressions de la policière en 2012 ne sont pas forcément connues du parquet. S’il est vrai qu’elle m’avait dit agir sur ordre du ministère public, je n’en ai pas la preuve. Elle peut avoir lancé cette affirmation juste pour m’impressionner. Ensuite, je ne suis qu’un simple individu, une victime d’ailleurs, inconnue des services de police. Je suis insignifiant pour le parquet. Peut-être qu’en son sein un des substituts a cru devoir faire preuve de zèle, et a, à l’époque, demandé qu’on fasse pression sur moi. La policière s’est exécutée, à tort. Mais rien ne me dit que le parquet aurait insisté à tout prix.

Je prends donc la décision de porter plainte contre cette policière, et de faire parvenir mes griefs directement au procureur. Il sera plus difficile pour le parquet, s’il est forcé par sa hiérarchie, d’ouvrir une enquête et de la confier à des policiers qui sont déjà intervenus pour l’étouffer, et contre lesquels une plainte est toujours pendante.

Les mauvaises actions sont souvent un enchevêtrement de plusieurs plus petites. Il suffit à un policier, toujours à Istres, de décider de s’en prendre à moi pour qu’il demande à ses collègues d’en faire de même. Certains, pas tous heureusement, le suivront. Je prends mes précautions en expédiant préalablement une plainte contre la policière que j’accuse d’avoir faussé les mentions du procès-verbal. Après l’envoi, j’éprouve la nécessité d’un peu souffler. Cette attente, ce décalage temporel, me donne l’occasion de mieux appréhender la situation.

Moins d’une semaine plus tard, je suis fin prêt pour adresser ma requête au procureur général. En cinq pages plus les annexes, je précise les faits et conteste l’absence d’infraction décidée par le parquet. Je pressens pourtant que la réponse, s’il y en a une, tardera à venir.

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♣ Aussi publié sur mon compte Wattpad dans mon recueil "Les maux des mots" ♣
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