Un matin

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Lorsque les jours suivants, je raconte aux enfants les divers phénomènes hypnotiques que j’induis, ils me demandent, à leur tour, de les vivre. Normalement, nous ne pratiquons pas d’hypnose sur les enfants, essentiellement pour un aspect légal. L’hypnose ne repose que sur des suggestions mentales, ce ne sont exclusivement que des paroles, il n’existe pas de magnétisme, pas d’emprise liée à une quelconque sorcellerie, pas de danger. S’agissant de ma propre filiation, je ne prendrai avec mes enfants aucun risque, s’il y en avait, ce qui n’est pas le cas.

Océane et Nicolas veulent vivre le jeu du « pause-lecture » : au mot « pause », un peu comme avec une télécommande, tout s’arrête, se fige, et au mot « lecture », tout reprend son cours. Entre ces deux mots, nous pouvons faire n’importe quoi ; la personne, immobile, ne se souviendra de rien. Ce n’est pas une hallucination, bien que les effets s’en approchent.

Rachel est venue à la maison dire bonjour aux enfants et récupérer encore quelques affaires. Nicolas et Océane lui répètent mes exploits de la veille et demandent à essayer. Rachel est curieuse, elle aussi. Je préviens tout le monde que je ne ferai pas le pause-lecture, mais d’autres jeux similaires.

Je m’adresse aux deux petits, en faisant référence à quelques vidéos d’hypnose qu’ils ont déjà vues :

— On va faire comme les autres fois, dis-je. Vous allez être calmes et détendus, vous avez vos bras qui sont mous… Très bien, continué-je en vérifiant la mollesse de leurs membres. Chacun de vous regarde face à lui, Océane, tu ne vas pas regarder Nicolas, et Nicolas, tu ne regardes pas Océane, décale-toi d’ailleurs un peu.

Je les écarte légèrement l’un de l’autre afin qu’ils ne se gênent pas.

— Vous mettez vos mains comme ça, poursuis-je en montrant les miennes serrées avec les doigts enchevêtrés. Puis vous sortez les deux doigts, vous pouvez rire.

La personne hypnotisée ressent toujours un peu de tension et pourrait se sentir obligée de jouer un rôle avec sérieux. Ce serait une erreur, bien au contraire, il faut se laisser aller, perdre tout contrôle, inutile, de soi. J’évoque souvent le rire comme une détente de son propre corps, de ses muscles, de sa mâchoire.

Je ne me sens pas capable d’induire un état hypnotique en même temps chez Nicolas et Océane. Je fais donc d’un signe de la tête à la plus jeune que je m’occuperais d’elle plus tard.

Je dois amener Nicolas à un état de conscience modifiée : dans le langage courant, je dirais que je vais l’endormir, même si je préviens qu’il ne s’agit pas d’un sommeil classique, comme celui de la nuit, et qu’il continuera à percevoir tout ce qui se passe dans la pièce, mais d’une manière ténue.

Je pratique assez souvent les mêmes tests suivis d’inductions : je demande de serrer les poings, de sortir les deux index, que j’écarte de quelques centimètres. J’indique que je place une sorte d’aimant virtuel aux deux extrémités, et que les doigts vont être attirés l’un par l’autre. Je ponctue le rapprochement par des claquements de doigts réguliers. J’indique toujours à la personne devant moi qu’elle peut regarder ses doigts se rapprocher : elle est beaucoup plus impressionnée alors qu’il ne s’agit que d’une attraction naturelle, à cause des tendons de nos mains. Mais elle se laisse faire.

Lorsque les doigts se touchent, la personne, ici Nicolas, est assez impressionnée pour pouvoir accéder à l’étape suivante. J’annonce qu’à partir du même phénomène, celui de l’attraction, cette fois les mains vont se rapprocher.

Au fond de moi-même, je sais que ceci est faux : les doigts se rejoignent grâce à une prédisposition physique, tandis que l’attraction des mains réside uniquement dans la tête, dans le pouvoir de la suggestion.

Les bras légèrement tendus vers l’avant, les paumes de ses mains se font face, espacées d’une vingtaine de centimètres. Tout réside dans mes suggestions et la réceptivité de Nicolas. Un hypnotiseur doit parler pour développer chez le volontaire une imagination suffisante pour atteindre le lâcher-prise. Contrairement aux idées reçues, le pouvoir de l’hypnotiseur tient dans sa capacité à trouver les bons mots.

Les deux mains de Nicolas sont immobiles. Je lui explique que le même phénomène qu’il vient d’éprouver avec ses deux doigts va se reproduire, de manière encore plus forte, avec ses mains. J’annonce qu’elles vont bouger petit à petit. Grâce à cette affirmation, Nicolas, dont les paluches n’ont pas encore avancé, peut s’imaginer que le phénomène a déjà commencé, ce qui n’est pas le cas.

On prétend détailler la suite des événements. Or, il s’agit principalement de préparer l’esprit à suivre le chemin qu’on est en train de tracer. Si je ne disais rien, lorsque les mains de Nicolas vont se toucher rien ne se produira. Je profite du temps qu’elles sont en l’air, et donc que ses bras sont en l’air d’une manière inhabituelle pour le cerveau, pour focaliser son attention sur la suite des opérations :

— Tout à l’heure, pas tout de suite, quand tes mains vont entrer en contact, alors tu tomberas dans cette sorte de sommeil. Tu ne dormiras pas comme lors d’une nuit, mais tu seras dans un état agréable de relaxation. Tu entendras tout ce qui se passe ici, mais ce sera comme si c’était loin… moins important… plus distant. Ta tête penchera vers l’avant, mais ton corps restera un peu droit. Ce ne sera que ta tête. D’ailleurs je t’aiderai légèrement.

Pour induire un état hypnotique, certains hypnotiseurs dont je fais partie donnent un léger coup sur la nuque du volontaire. Sa tête bascule alors légèrement vers l’avant et l’induction en est facilitée. Je ponctue mes phrases de longs espaces, à des moments pas toujours habituels. La tonalité de ma voix a changé :

— Lorsque… tes mains se toucheront… alors je dirai… un mot… le mot « dors », et… à ce moment-là… tu plongeras dans cet état agréable de relaxation.

La ponctuation de mes phrases est facultative ; en parlant ainsi j’ajoute un peu de confusion.

Je constate que les mains de Nicolas se rapprochent très légèrement ; ceci est suffisant. Quelques à-coups se produisent. Je me décale, légèrement de profil, face à lui de manière à pouvoir lui faire pencher sa tête de ma main droite, tandis que de ma main gauche, d’un geste, je m’apprête à serrer ses mains ensemble.

Quelques doigts viennent de se toucher, il n’y a pas de symétrie parfaite, et j’accompagne ce mouvement :

— Dors !

Je ne lui laisse quasiment pas le temps de revenir la conscience et j’approfondis son état :

— Tu t’imagines… en haut d’un large escalier, avec cinq paliers. À chacun des niveaux que tu descendras, tu te sentiras plonger deux fois plus profondément dans cet état agréable de relaxation. Tu peux garder les yeux fermés. Tu es en haut de la cinquième marche. Quatre, tu descends d’un niveau, et tu plonges dans cet état agréable. Deux fois plus détendu, deux fois plus relâché. Tu sens cette détente, cette relaxation.

J’utilise volontairement les mêmes mots, que je répète en boucle. Ceci permet de se focaliser sur les idées essentielles du lâcher-prise.

— Tu es sur la quatrième marche, et tu descends sur la troisième. À chaque avancée, tu descends de tout ton corps dans cet état agréable, calme, détendu, relâché, relaxé…

Je ponctue mes phrases de silences plus ou moins longs. Je scrute attentivement le visage de Nicolas, cherchant à déceler des signes qui montrent cette descente en transe.

— Tu plonges deux fois plus détendu vers la seconde marche. Tu sens cette détente, cette relaxation…

Je suis très attentif à sa respiration, qui doit devenir plus profonde.

— À chaque marche, tu plonges deux fois plus profondément dans cet état agréable de relaxation. Dans ce calme, tu sens ton corps, ton esprit, deux fois plus détendu. Peut-être, d’ailleurs, que tu ne ressens plus ton corps tellement tu es bien, calme et détendu. Tes muscles sont détendus, ton cerveau est détendu. Tu n’entends plus que ma voix… que j’espace… et ces espaces… participent… en quelque sorte… à ta relaxation… Tu te sens bien. Tu descends sur la dernière marche, plongeant deux fois plus profondément dans cet état de relâchement. Tu sens cette détente t’envahir deux fois plus, à chaque fois, deux fois plus profondément… Tu te sens bien, je te laisse profiter… quelques instants… peu importe combien ils durent… de cette relaxation… de ce moment de bien-être… Tu es bien… agréablement bien…

Nicolas a les paupières fermées, la tête légèrement baissée. Je saisis son bras.

— Tu vas tendre le bras, tu vas imaginer quelque chose de trop, trop, trop fort, comme une barre de fer, comme de l’acier.

Du bout de mon index, je touche légèrement les muscles de son bras, par à-coups, depuis l’épaule vers le coude, un peu comme si je voulais en tester la dureté.

— Tu fermes ton poing, lui dis-je en accompagnant ma parole d’un geste. Et dans ce bras, tu vas imaginer qu’il va devenir trop puissant… trop puissant… trop puissant !

Je martèle les mots toujours en tapotant ses muscles de mon index. Je poursuis :

— Trop fort, trop dur, tu imagines quelque chose qui est trop dur… trop dur… trop dur… trop dur… Et ça va être tout à l’heure impossible pour toi de le plier… Tu vas vouloir essayer, mais tu ne vas pas pouvoir réussir parce qu’il a quelque chose qui est trop fort.

Je vois Nicolas rire intérieurement. Mes suggestions produisent déjà leur effet avant même de lui avoir demandé d’essayer de plier le membre.

— Tu as un bras qui est trop fort… trop fort…

Nicolas rit toujours. Je le vois pivoter son poignet dans tous les sens, mais son bras demeure tendu. Il esquisse quelques mouvements horizontaux.

— Maintenant, tu peux ouvrir les yeux.

Nicolas se redresse, le bras toujours tendu à l’horizontale. Je poursuis :

— Tu arrives à la plier ? Essaye de le plier.

Je vois Nicolas forcer, mais sans résultat. Il gigote sur le canapé le bras immanquablement tendu vers l’avant, poignet toujours fermé. Il rigole, il respire de plus en plus fort comme s’il devait trouver là un peu plus de force. Après m’avoir confirmé qu’il n’arrivait pas à le plier, je lui demande de fermer ses yeux. De la paume de ma main, je caresse cette fois ses muscles en lui précisant que maintenant son bras redevient normal, qu’il peut à nouveau le plier, ce qu’il fait.

Je place alors sa main ouverte à hauteur de son front, ou à peine plus haut, la paume dirigée vers son visage. Je lui détaille la nouvelle suggestion :

— Maintenant, ta main va être irrésistiblement attirée par ta tête, comme tout à l’heure les mains l’étaient entre elles. C’est la même attraction.

La main se rapproche petit à petit de la tête. Je continue mes suggestions, en les ponctuant :

— Voilà, ta main avance peu à peu vers ta tête, tout doucement, mais elle avance comme un aimant qu’on ne peut pas arrêter. Tu peux fermer les yeux et imaginer, si tu préfères.

Nicolas s’exécute. Assez rapidement, quelques doigts de Nicolas viennent toucher son front. J’amplifie le mouvement en appuyant sur chacun de ses doigts posés sur son front.

— Sur chacun de tes doigts je vais mettre de la colle, une colle trop, trop forte, insisté-je en appuyant sur l’extrémité des phalanges. Cette colle, je vais compter pour qu’elle sèche.

Je perçois quelque nervosité chez Nicolas :

— Tu peux te gratter, tu peux rire. Cette colle va sécher, je vais compter jusqu’à cinq. Un, elle est déjà trop dure, trop forte. Deux, cette colle est trop, trop, trop dure, elle prend trop, trop, trop fort. Trois, toujours plus fort, la colle vient bloquer les doigts. Tout à l’heure, on fera le test, tu vas essayer de la lever, mais pour l’instant non. Trois, trop fort, elle colle trop, trop, trop fort. Quatre, toujours trop fort. Tout à l’heure quand tu vas essayer, en fait tu n’y arriveras pas. Tu n’auras même plus envie. Quatre, la colle prend trop fort. Cinq, c’est impossible maintenant, impossible à enlever. Vas-y, essaie d’enlever ta main… Tu n’y arrives pas ! Tu peux ouvrir tes yeux. Tu veux enlever ta main ?

— Oui.

— Alors, enlève…

Nicolas lève sa tête pour regarder sa main, mais celle-ci est rivée et suit le mouvement ascendant du front. Il rigole :

— Je peux essayer, tente-t-il à nouveau ?

— Vas-y, essaie d’enlever ta main… Tu n’y arrives pas !

Océane est à ses côtés, elle aussi gigote autour de lui, pour tenter de percer le mystère de cette main plaquée impossible à déplacer.

— C’est vrai, questionne-t-elle ?

— Oui, balbutie Nicolas.

Après avoir constaté que sa main est inamovible, je poursuis :

— Ta main est trop collée, tu n’arrives pas à l’enlever. Ce que tu vas faire, pour la décoller…

Je lui montre l’index de son autre main :

— Il va falloir qu’avec ton autre doigt, tu touches ton nez.

Il approche son index, mais je le retiens, voulant poursuivre mes explications :

— Attends ! Ne le fais pas encore. Quand tu vas toucher ton nez, c’est ce doigt qui va être collé sur ton nez, mais l’autre main, elle pourra être décollée. Tu as compris ? Donc ta main elle est collée, trop fort, et pour enlever la main, il faut que l’autre index touche ton nez.

Nicolas peut maintenant s’exécuter. Il pose son doigt. Je vois qu’il ne retire pas la main de son front. J’insiste alors, en l’écartant délicatement :

— Retire ta main, maintenant tu peux.

Et en effet il y parvient. Mais à peine j’interroge Nicolas sur le doigt collé qu’il me répond que ce dernier tour n’a pas fonctionné. Il marque cependant une légère hésitation :

— Ah, si ! Il était un peu collé, corrige-t-il.

Je décide de m’arrêter là avec Nicolas, et je le réveille proprement, en annulant toutes les suggestions faites précédemment. Je lui précise que ses mains n’ont jamais été collées, que son bras n’a jamais été impossible à plier, et qu’il ne s’agissait que d’un jeu d’imagination. Je lui demande de fermer les yeux, de prendre de bonnes respirations, pendant que je compte d’un à trois. Il commence par bouger tous ses muscles, à les faire revivre. Puis son cerveau s’oxygène, et sort de cet état modifié de conscience. Enfin, il peut ouvrir les yeux, et rire de ce qui s’est passé.

Océane demande à son tour à être hypnotisée. J’induis Océane. Normalement, je suis censé vérifier son état avec un test, par exemple toujours les doigts aimantés, mais je m’en dispense cette fois, puisqu’elle a assisté à l’hypnose de son frère. Je pars du principe que sa réceptivité doit en être augmentée.

J’ai le sentiment de ne pas très bien maîtriser les inductions, ce moment où l’on fait basculer la personne dans cet état hypnotique. Cependant, ce n’est pas si grave, car j’insiste ensuite beaucoup plus sur l’approfondissement.

Il me semble qu’elle n’est que dans un état d’hypnose légère, celui de la distraction. Je vois son sourire par moments, un peu comme si elle se contentait de jouer le jeu. J’accentue alors avec l’approfondissement, les cinq marches à descendre. Je tente maintenant une catalepsie du bras, le même principe que celui du coude figé, sauf que le bras entier va devenir lourd, ou simplement impossible à déplacer à cause d’un poids imaginaire.

Je saisis une fleur blanche, en plastique, qui traînait dans un vase de mauvais goût dans notre salon. Océane voit la fleur. Je lui demande de fermer les yeux et je commence la suggestion :

— Tout à l’heure je vais te donner une fleur, une fleur qui représente des milliers de fleurs, elle va devenir très lourde et tu ne vas pas pouvoir la garder longtemps dans ta main. Tu vas la garder au début en hauteur, mais elle va devenir de plus en plus lourde, de plus en plus lourde, tu vas le sentir… Tu peux ouvrir les yeux et regarder.

Océane s’exécute. Elle a le bras légèrement tendu, la fleur blanche dans sa main, paume ouverte vers le haut. Je focalise son attention sur la fleur :

— Tu vois bien cette fleur ?

Océane hoche la tête et se concentre sur l’objet dans sa main.

— Cette fleur représente beaucoup de fleurs, beaucoup de poids, beaucoup d’amour, tout l’amour des gens. Cet amour est dans la fleur. Cet amour pèse, continué-je en claquant des doigts. Elle pèse… elle pèse… elle devient très lourde…

Le bras d’Océane commence à descendre peu à peu. Je claque régulièrement des doigts :

— Très, très lourde à porter… Cette fleur devient très, très lourde… Impossible à garder…

Océane est assise sur le canapé, légèrement avachie. Elle ne bouge pas, et continue de regarder sa main et son bras s’abaisser, un peu comme si le bras qui devenait figé exerçait une emprise sur le reste de son corps, et qu’elle devait se résigner à constater les faits.

Nous sommes dans le salon. Carole et Jessie entrent et sortent. Nicolas s’est détaché de nous. Il a saisi sa guitare et joue quelques notes devant nous. Rachel, pendant qu’elle arrange ses affaires, jette un coup d’œil amusé sur Océane.

— Pourquoi tu rigoles ? lance Nicolas à sa mère.

— Parce que je regarde Océane…

Le bruit dans la maison, avec un peu d’animation, ne dérange ni Océane, qui est de plus en plus détachée, ni moi-même, qui poursuis. Par une nouvelle question, je teste l’état de ma fille. Il s’agit en réalité d’accentuer inconsciemment la sensation créée, celle d’un poids qui n’existe pourtant pas :

— Lourde comme quoi ?

— Lourde comme le mur, me répond-elle.

— Très, très lourde…

— Aïe…

— Et donc tu arrives à la porter quand même ?

Rachel regarde et rigole. Le corps entier d’Océane semble pétrifié. Seule sa tête oscille de droite à gauche, un peu comme si elle voulait dire « non », ou encore une autre façon de faire croire qu’en ne bougeant que sa tête, elle arrive à remuer, sauf ce bras. Sa main repose maintenant sur sa jambe, la fleur toujours posée. J’avance ma main à une dizaine de centimètres au-dessus de l’objet, et je lui demande un effort :

— Donne-moi la fleur, s’il te plaît…

Elle me regarde, incrédule. La fleur est dans sa main gauche. Avec sa main droite, elle caresse son biceps gauche, comme s’il était ankylosé et qu’elle essayait d’en reprendre le contrôle. Elle regarde sa mère d’un air de chien triste. Rachel enchaîne :

— Donne la fleur à papa… Tu n’arrives plus à soulever ?

Sa tête bouge d’un « non, ce n’est pas possible ». Rachel rit à gorge déployée, tandis qu’Océane sourit de la situation. J’abrège : je retire doucement la fleur et lui annonce que son bras peut à nouveau bouger, que tout ceci n’était qu’une impression. Je masse légèrement ses muscles en même temps que j’explique :

— Tout redevient normal…

— J’ai mal au bras…

— Papa est magicien, enchaîne Rachel.

Je pense qu’elle s’adresse autant à l’attention des enfants que pour elle-même.

Après quelques instants de massages, de mots apaisants, j’insiste auprès d’Océane pour lui montrer que beaucoup d’illusions sont possibles, et que c’est la connaissance des situations qui permet d’améliorer son propre discernement. Tout ceci ne sont que des mots d’adultes. Vivre certains états permet de mieux se rendre compte de notre capacité à traverser des illusions voire des hallucinations. Je renforce l’état hypnotique d’Océane par une réinduction, en prononçant à nouveau le mot « dors », puis par l’approfondissement que j’affectionne, celui de la descente de cinq marches, avec à chaque palier une relaxation du corps deux fois plus profonde. J’enchaîne :

— Tu fermes les yeux. Tout à l’heure, quand tu les ouvriras, tu auras une surprise… Pour cette surprise, j’ai fait venir les Monster High.

Les « Monster High » sont des poupées basées sur un dessin animé pour jeunes filles, très à la mode en ce moment. Bien qu’en théorie ce soit des monstres, elles sont pour les enfants des monstres bienveillants. Ainsi, on trouve de gentils personnages, la plupart féminins : vampire, loup-garou, momie… Le choix de faire apparaître l’une de ces héroïnes, de ma part, n’est pas anodin. D’abord Océane saura toujours que ce qu’elle a vu n’a jamais pu exister, doute qui aurait pu légèrement subsister si j’avais choisi un personnage réel. Ensuite ces créatures représentent la désillusion de l’horreur, le recadrage des sentiments : la peur ne se situe pas dans les apparences, elle est subjective et attachée à un contexte. Ici, ces gentils monstres prouvent que des sentiments agréables peuvent naître malgré les a priori.

Océane a toujours les yeux fermés. Elle sourit à l’idée de voir son personnage de dessin animé. Elle tend les bras et fait semblant de l’étreindre.

— Attends, pas tout de suite… Ne regarde pas maintenant. C’est un secret entre toi et moi, poursuis-je. Tu vas voir la vraie Monster High, le vrai loup-garou, ce gentil loup-garou, il va être à côté de toi, sur ta droite. Ce sera ce Monster High. C’est elle qui est venue exprès, parce qu’elle sait que tu l’aimes bien. Avec ta tête, fais un signe si tu as compris.

Océane arbore depuis tout à l’heure un grand sourire. Elle hoche la tête.

— Tu peux ouvrir les yeux. Regarde à côté de toi.

Océane pivote sa tête et éclate de rire. Elle se tord, ravie, les mains sur son ventre.

— Qu’est-ce que tu vois ? Raconte-nous.

— Maman, répond-elle d’une voix à peine audible.

— Ah, donc il n’y avait pas de Monster High ?

Il est possible que l’hallucination que j’ai suggérée n’ait pas pris. Océane me répond par un geste : de son pouce, elle me désigne un coin du mur, dans son dos.

— Ah ! Elle était cachée derrière toi…

— Oui.

— Elle y est encore ?

Océane hoche de haut en bas sa tête. Je poursuis pour obtenir de plus amples détails sur ce qu’elle voit :

— Montre avec ton doigt où elle est.

— Là.

— Explique-nous comment elle est.

— Elle a de longs cheveux frisés.

— Et là, elle te parle ? Vas-y, regarde-la encore. Elle te sourit ? Que fait-elle ?

— Elle a souri.

— Tu veux la regarder encore ou alors tu fermes les yeux et on va faire autre chose ?

Océane tire sur sa jupe comme une petite enfant timide. Elle a un grand sourire :

— On va faire autre chose.

— D’accord. Ferme les yeux. La Monster High Clawdeen n’existe pas, c’est un dessin animé. Quand tu ouvriras tes yeux, elle ne sera pas là. Ouvre les yeux, est-ce que tu la vois ?

Océane se lève du canapé, et pivote sur elle-même comme pour constater que son personnage ne se cache pas dans un recoin. Elle se rassoit. J’enchaîne sur une dernière suggestion.

— Tu vas sentir, autour de tes yeux, tes paupières lourdes. Tes paupières se ferment. Petit à petit tes paupières se ferment, tu ne peux plus résister. Petit à petit tous tes muscles autour de tes yeux se détendent. Tes paupières vont se fermer et ce ne sera pas possible de les rouvrir. Elles sont fermées, c’est très, très fort.

Océane a ses yeux fermés. Elle semble grimacer. Sa respiration est haute. Je l’interroge :

— Tu veux les ouvrir, est-ce que tu arrives à les ouvrir ?

— Non.

— Essaie d’ouvrir les yeux.

— Aïe ! Maman…

Elle n’y parvient pas, elle grimace les yeux fermés. Rachel rit, et Océane également.

— Tu n’arrives plus à les ouvrir ? questionne Rachel.

Océane répond d’un hochement de tête par la négation, avec un sourire grandissant. Elle donne l’impression de lutter intérieurement.

— Ce n’est pas grave, garde les yeux fermés.

Après quelques efforts Océane ouvre ses yeux. Elle est ravie :

— On ne dirait pas, c’est trop drôle.

— Papa est magicien, insiste Rachel.

— Tu veux essayer ? lui demandé-je.

— Oui…

J’indique à Océane de fermer les yeux. À mon décompte, elle va progressivement sentir ses muscles revenir, son cerveau s’aérer, se souvenir de tout ce qui s’est passé, conserver tous les bons souvenirs, les bonnes sensations et enfin ouvrir les yeux. Elle est ravie.

À son tour, Rachel s’installe. Je pratique à peu près les mêmes inductions : je demande de serrer les poings, de sortir les deux index, que j’écarte de quelques centimètres. J’indique que je place une sorte d’aimant virtuel aux deux extrémités, et que les doigts vont être attirés l’un par l’autre. Je ponctue le rapprochement par des claquements de doigts réguliers. Je précise toujours à la personne devant moi qu’elle peut regarder ses doigts se rapprocher : elle est beaucoup plus impressionnée alors qu’il ne s’agit que d’une attraction naturelle, à cause des tendons de nos mains.

Lorsque les doigts se touchent, la personne, ici Rachel, est assez impressionnée pour pouvoir accéder à l’étape suivante. J’annonce qu’à partir du même phénomène, celui de l’attraction, cette fois les mains vont se rapprocher. Au fond de moi-même, je sais que ceci est faux : les doigts se rejoignent grâce à une prédisposition physique, tandis que l’attraction des mains, elle, est entièrement inventée dans la tête de l’hypnotisé, par le pouvoir de la suggestion.

Pour Rachel, je vais utiliser une variante. Je positionne son bras légèrement plié, le coude au niveau de son épaule et la paume de la main, plus haute, tournée vers son visage ou son front :

— De la même façon que les doigts ou les mains peuvent être attirés l’un par l’autre, comme si je plaçais des aimants invisibles sur tes mains, cette fois, ta main va être attirée par ta tête, par ton front. Petit à petit, tu vas la sentir être attirée, irrésistiblement attirée, et elle viendra se coller contre ta tête.

Rachel a les yeux ouverts, elle fixe l’intérieur de sa main. Au début, elle ne bouge pas beaucoup. Elle se concentre sur sa paume et guette un quelconque mouvement. Elle y croit, et attend uniquement de pouvoir tester les mêmes phénomènes qui viennent de se produire sur les enfants.

Elle ne fait pas attention au fait que sa position est inconfortable. Le bras est maintenu en l’air, il lui faut exercer inconsciemment un petit effort pour garder cette position. Certes il n’existe aucune raison pour que la main vienne directement se coller sur son front, mais son bras peut commencer à trembler, légèrement, et de fait, sa main également. J’attends ce moment :

— Bien… Ta main commence à être attitrée… Tu ressens cette attraction… Comme tout à l’heure, elle va venir se coller, petit à petit… Tu la vois maintenant bouger, se déplacer légèrement.

J’ai commencé par dissocier la main d’Océane : au début, j’ai annoncé qu’il s’agissait de la sienne, mais au fur et à mesure du rapprochement vers sa tête, se sera une main quelconque sur laquelle elle ne ressentira plus de prise.

Je suis en train de placer mes suggestions. Je dois maintenant lui expliquer comment elle va tomber dans un état hypnotique.

L’hypnose est chargée de paradoxes : parce que l’hypnotiseur explique préalablement ce qui va se produire, alors l’action arrive. Il n’y a pas d’autre secret, simplement des paroles perçues par un cerveau prédisposé. Je détaille donc à Rachel l’induction qu’elle va vivre :

— Tout à l’heure, quand la main touchera ta tête, alors tu plongeras dans cet état de relaxation, agréable… cet état de sommeil… Ce n’est pas vraiment un sommeil comme celui que tu as la nuit, puisque tu continueras à tout entendre dans la pièce… mais ces bruits te sembleront plus lointains, tu te sentiras bien, et tu seras concentrée sur ma voix. Au moment où ta main, tes doigts, toucheront ta tête, alors… je dirai un mot… le mot « dors », et tu tomberas dans cette sorte de sommeil. Je te guiderai, je t’accompagnerai, ta tête penchera doucement vers l’avant, et tu te sentiras bien.

Il est assez délicat d’expliquer les phénomènes d’hypnose dans un livre qui peut être lu par tout le monde. Non pas en raison de quelconques secrets qui s’y trouveraient, car il n’y en a pas, mais à cause des réticences de nombreux lecteurs. Lorsque nous pratiquons dans la rue, de très nombreux passants tracent leur chemin. Certains par manque de temps, mais d’autres par la crainte d’un pouvoir qui les dépasserait. Peut-être s’agit-il d’une lutte entre l’inconscient et le conscient de chacun ? Le conscient qui a peur que sa prétendue omniscience soit remise en cause déclinera ces jeux.

En revanche, que peut faire un conscient face à un livre qui lui détaille la manière de rentrer sous hypnose, et qui précise que les étapes sont très simples et accessibles à tous ? Nier les écrits ? Peut-être, mais le doute subsistera.

Lecteur, lectrice, voilà l’occasion de prendre un marque-page, de faire une pause dans la lecture du roman pour que toutes ces notions nouvelles puissent être assimilées, avec une profonde respiration, avant de poursuivre.

La main de Rachel maintenant se rapproche légèrement plus vite. Je continue de l’accompagner avec mes suggestions. Ses doigts sont à quelques millimètres de son front. Je pose ma main gauche prête à appuyer sur ses doigts, et ma main droite derrière sa nuque.

— Dors !

Sa tête bascule, Rachel pénètre dans un état second. Je prends le temps d’approfondir sa transe, toujours avec l’image des cinq marches à descendre. Peut-être parce qu’elle vient d’assister à l’hypnose des deux enfants, elle se montre très réceptive.

Je maintiens sa main posée sur sa tête et j’enchaîne avec une nouvelle suggestion, celle d’une catalepsie du bras, que je lie à l’approfondissement :

— Tu te sens agréablement bien, au point que tu ne voudrais pas que l’on te dérange de cet état paisible dans lequel tu es… Tu te sens bien… Ton esprit est en quelque sorte détaché de ce corps, qui est maintenant distant, éloigné… Ce n’est pas grave, ce qui compte, c’est ton bien-être actuel, et tu en profites… Le bien-être de ton esprit… Ce bien-être que tu veux certainement un peu plus protéger, pour vivre ce calme… cette relaxation… D’ailleurs, la protection de l’état de relaxation de ton esprit peut être symbolisée par cette main posée sur ton cerveau, sur la tête. Et comme tu veux persister dans cet état de bien-être, alors, tout à l’heure, tu conserveras cette main, protectrice, sur ta tête, et, tout à l’heure, quand je te dirai d’ouvrir les yeux, il te sera impossible de décoller cette main… Impossible à décoller ! Elle est complètement collée, et tu ressens cette colle.

En même temps que je parle, j’appuie légèrement sur chacun des doigts de Rachel. Je lui demande d’ouvrir les yeux, et elle s’exécute.

— Maintenant, tes doigts, ta main, sont complètement collés sur ta tête. Tu n’arrives même pas à les décoller, et plus tu essaies, moins tu réussis ! Plus tu essaies, moins tu réussis… plus ta main se colle encore plus fortement…

Je vois Rachel essayer légèrement, elle annonce ne pas y parvenir. Les enfants sont autour d’elle, ils rigolent :

— C’est vrai maman ?

— Oui, je suis bloquée…

Après quelques instants je lui demande de fermer les yeux. Je saisis délicatement son poignet que j’abaisse, tout en lui expliquant que maintenant sa main est entièrement décollée.

J’éprouve toujours quelques craintes à ce qu’un volontaire sorte peu à peu de son état, alors je poursuis avec une nouvelle induction. Je demande à Rachel de poser sa main à plat sur la mienne. Ma paume est dirigée vers le haut tandis que la sienne l’est vers le sol. J’insiste :

— Appuie fortement !

Elle s’exécute. Je résiste. D’un coup sec, je pivote ma main faisant tomber la sienne dans le vide : la résistance que j’exerçais a disparu. Simultanément de mon autre main, je penche à nouveau sa nuque vers l’avant :

— Dors !

J’approfondis sa transe par les cinq marches de l’escalier à descendre : je vais tenter une amnésie. Les deux plus courantes, en hypnose de spectacle, sont l’oubli de son prénom ou d’un chiffre.

— Tu restes dans cet état agréable. Tu vas imaginer… Parfois, on cherche quelque chose… On rentre dans une pièce, mais on ne sait plus pourquoi, on a oublié. Une autre fois, on se dit qu’on doit faire quelque chose d’important, mais on a oublié quoi… Tout ça n’est pas grave, ça se passe plusieurs fois, c’est un phénomène naturel.

Rachel, avachie sur le canapé, a sa tête basculée vers l’avant. Je tiens sa main gauche lorsque je lui parle. On pourrait penser qu’elle dort dans un état second. Elle soulève sa main droite et gratte son visage, toujours sans bouger sa tête. Son geste ne signifie nullement qu’elle est sortie de son état second. Je poursuis :

— Et ça va être pareil avec ton prénom. Tout à l’heure, tu ne vas plus le retrouver. À chaque fois que je te demanderai, tu ne sais pas… Il n’y aura rien… Tu ne sais pas… Pourquoi ? Comme quand on cherche quelque chose et qu’on ne le trouve pas. Et plus on cherche, moins on trouve.

Je ponctue mes phrases de claquements de doigts. Je pose sa main sur sa tête sans arrêter mes suggestions :

— Là, c’est la même chose, avec ta main, que tu poses sur ta tête, là où se trouve ton prénom, tu vas le saisir…

Je lui ferme son poignet et le redescends en posant son bras au niveau de ses cuisses.

— Tout à l’heure, pas maintenant, tu ne vas plus retrouver ton prénom : il est là dans ta main, plus dans ta tête. Ce n’est pas grave, ce n’est pas le plus important. Ce qui va se passer tout à l’heure, c’est qu’à chaque fois que tu vas chercher ton prénom, il n’y aura rien… Tu ne sauras pas pourquoi, comme quand on cherche quelque chose, et qu’on ne le retrouve pas… Et plus on cherche, moins on trouve.

Volontairement, je répète insatiablement les mêmes suggestions. Je ponctue le rythme de mes phrases tantôt d’accélérations, tantôt de ralentissement. Je néglige leur construction grammaticale. Je m’adresse à la partie inconsciente de Rachel, et je dois insister, entrer dans un cycle répétitif, sans la réflexion qui, elle, demeure du ressort du conscient.

— Plus on cherche, moins on trouve. Et quand tu vas chercher, tu ne vas pas trouver… Ce n’est pas grave. OK… Quand je vais te réveiller tout à l’heure, tu ne sauras plus comment tu t’appelles. Et plus tu vas chercher, moins tu vas trouver.

J’insiste pour parler au futur : quand Rachel écoute mes suggestions, il ne faut pas qu’elle ait envie de tester, au moment où je m’exprime, si elle se souvient de son prénom ou si elle l’a déjà oublié. J’utilise assez souvent le terme « tout à l’heure », car il permet à Rachel au moment présent d’imaginer, ultérieurement, l’oubli de son prénom. Ainsi je la conditionne. Enfin je transforme l’idée de l’oubli du prénom en réalité :

— Tu as oublié ton prénom. Tu peux ouvrir les yeux.

Rachel est certainement focalisée sur son prénom. Pour ne pas qu’elle tente de le retrouver, j’oriente la discussion vers d’autres sujets, avant de revenir au thème essentiel.

— Ça va, il fait beau aujourd’hui ? Tu vas au marché tout à l’heure ou tu y es déjà allée ?

— Oui, me répond-elle dubitativement.

— D’accord. Tu t’appelles comment déjà ?

— Comment ?

— Ton prénom ?

Dans mon dos j’entends Nicolas questionner lui aussi sa mère :

— Comment tu t’appelles ?

— Je ne sais pas, répond Rachel.

— Tu ne sais pas… Bon, ce n’est pas grave…

— Tu t’appelles Rachel, souffle Nicolas.

Le but de l’hypnose est de démontrer la puissance de certains phénomènes, sans forcément insister. Je saisis la main que Rachel gardait fermée sur son prénom, et je la pose à nouveau sur sa tête :

— Voilà, là tu retrouves ton prénom… Comment tu t’appelles ?

Rachel éclate de rire. Elle porte sa main à sa bouche, et sourit de ce qui vient de lui arriver.

— Comment tu t’appelles ?

— Rachel !

Elle est contente. Je la questionne sur son éventuel souhait de continuer. Elle acquiesce. Je demande aux enfants de m’apporter un verre d’eau pendant que j’enchaîne avec une nouvelle induction. Un des principes de l’hypnose de divertissement est de montrer que l’incroyable est possible. La finalité est d’ouvrir notre esprit, d’éliminer certaines croyances limitantes.

Je continue en débitant une nouvelle suggestion :

— Tout à l’heure je vais te donner un verre, parce qu’il fait chaud. Ce verre, tu vas le prendre. Mais tu vas faire comme les petits bébés. Tu as déjà vu des bébés, ils ne savent pas boire, ils ne savent pas où se trouve la bouche. Et toi, ça va être pareil. Tu vas essayer de boire, mais ta main va apporter le verre à côté de ta bouche, c’est-à-dire que tu ne vas pas trouver ta bouche…

Rachel a toujours les yeux fermés, la tête inclinée vers le bas. Elle entend mes suggestions. En hypnose, la partie consciente de notre cerveau semble anesthésiée, et c’est notre inconscient, celui qui sait fabriquer les rêves et les belles histoires qui s’y substituent. Il entend notre narration, et si elle lui plaît, alors il va y adhérer. Évoquer devant une femme l’histoire d’un bébé qui fait sourire son entourage est encourageant pour elle.

— Tout à l’heure, tu seras comme cet enfant qui cherche à boire : parce qu’il ne trouve pas sa bouche, il fait couler l’eau à côté. Ce n’est que de l’eau, ce n’est pas grave. Et tu vas rire, comme cet enfant qui rigole en voyant tous les adultes qui l’observent. Et tu ne vas pas trouver la bouche. Et plus tu vas chercher ta bouche, moins tu vas la trouver… Et tu vas rire, rire, rire…

Je glisse une suggestion supplémentaire pour appuyer dès à présent l’oubli futur de sa bouche :

— Juste cette idée de ne plus trouver ta bouche peut déjà te faire rire. Tu peux maintenant en sourire, juste le fait d’imaginer que tout à l’heure tu ne trouveras plus ta bouche…

Rachel sourit. Elle éprouve maintenant quelques soubresauts, juste à l’idée de ne plus trouver sa bouche. Elle rit déjà. Et j’accentue :

— Tu vas rire comme ces petits enfants, tu ne vas pas trouver ta bouche, et tu vas rire… Et plus tu vas boire, et plus tu vas boire à côté.

Elle continue de rire, d’avance, par rapport à cette simple évocation. La suggestion est très bien ancrée :

— Un, deux, trois, tu peux te réveiller. Tu étais au marché tout à l’heure ?

— Oui.

— Il fait chaud, tu as peut-être soif…

— Oui…

Je tends un verre à Rachel, tout en enchaînant :

— Bois, tu ne vas pas trouver la bouche…

Rachel vient de porter le verre devant son visage, à hauteur du milieu de son nez. Elle s’arrête.

— Tu ne vas pas trouver la bouche, tu vas verser l’eau à côté… Bois, mais tu ne trouves pas la bouche.

Rachel incline à peine le verre trop haut au milieu de son visage. Elle hésite, comme si quelque chose lui échappe.

— Tu vas faire couler l’eau, ce n’est que de l’eau, ce n’est pas grave, mais tu ne trouves pas la bouche…

Rachel approche le verre au niveau de son front, et l’incline jusqu’à ce qu’un léger ruissellement s’en échappe. Elle redresse le verre. Je lui rappelle qu’elle a soif, très soif, que l’eau fait du bien. Elle tente à nouveau, toujours en vain. Puis elle déplace le verre sur ses joues. Elle l’incline toujours jusqu’à ce qu’un peu d’eau coule.

— Tu as trop soif, bois… Trop soif… Il faisait chaud dehors, il faut que tu boives.

Pendant ce temps Rachel verse un peu d’eau sur différents endroits de son visage. Finalement elle fait couler l’eau le long de ses joues, comme si elle buvait, tantôt sur la joue droite, tantôt sur la gauche. J’encourage Rachel avant de mettre un terme à cet épisode. Les enfants se sont rapprochés de nous.

— Ferme les yeux… Voilà… Maintenant tu vas retrouver ta bouche. Tu es une grande personne, tu sais très bien où est ta bouche. Tu vas ouvrir les yeux, et tu vas boire normalement. Tu as soif.

Rachel n’a maintenant aucune hésitation pour retrouver sa bouche, et vide d’un trait son verre. Elle souffle, surprise toute seule par ces événements. Et elle en rit.

Je mets un terme à l’état particulier de conscience décalée dans lequel elle se trouve. Je lui demande de prendre de grandes respirations et de garder le souvenir des moments uniques et essentiellement agréables qu’elle vient de vivre.

Je suis à genoux devant elle, scrutant son état. Malgré notre situation particulière ces derniers temps, je demeure attentif à ce qu’elle se sente bien.

Lorsque je pratique l’hypnose, j’aime que les gens en profitent pour retirer d’eux-mêmes quelques enseignements. J’appelle donc d’une manière générale à la vigilance sur ce que nous pouvons voir : ce n’est pas toujours la réalité. J’insiste sur cette notion étrange de ce que nous pouvons percevoir comme réalité alors qu’il ne s’agit que d’imagination.

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