« Quoi ! »

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Cet étrange sentiment qu’un malheur serait en préparation me hante. La nuit, je prends mes précautions. Grâce aux statistiques, j’ai intégré que les drames survenaient essentiellement pendant les repas, ou après, lorsque la famille discute. Le ton monte, la dispute éclate, souvent avec une fin tragique pour l’un des conjoints.

Je n’ai aucune intention d’entrer dans un tel jeu. J’ai déjà fui la maison, ma propre maison, et suis prêt à réitérer.

Lorsque nous discutons avec quelqu’un, il est assez facile de distinguer si l’objet de discorde relève ou non de la mauvaise foi. Je suis capable, quelques fois, d’attiser un échange, mais je ne le fais essentiellement qu’à l’occasion de sujets mineurs. À l’arrivée d’un point important, je retrouve mon sérieux.

S’agissant de Rachel qui s’énerve, je perçois si la source tient dans les quelques mots que je viens de prononcer, ou dans mon comportement, ou encore s’il s’agit d’une provocation délibérée de sa part.

Nous sommes un soir, fin mars. Dans la cuisine, Rachel me fait face. Elle s’énerve toute seule. Elle vient de finir la vaisselle et pointe un couteau dans ma direction, non pas comme une menace directe, mais en tant qu’illustration inconsciente de ses propos. Son flot de paroles reprend les thèmes récurrents de la dispute, couteau à la main : à nouveau, elle évoque les morts possibles qui s’ensuivront.

Rachel se pose entre la porte et moi, avec la table sur son côté. Je ne réfléchis pas trop, je contourne rapidement ce meuble et dévale les escaliers. Derrière moi, je l’entends crier au prétexte de mon refus de poursuivre la discussion. Ce n’est pourtant pas la discussion qu’elle recherche.

Je l’entends casser des assiettes. Ce bruit amplifie l’image qu’elle cherche à donner. Depuis huit ou dix ans que nous nous connaissons, c’est la première fois qu’elle s’en prend à la vaisselle. Son geste ne contribue nullement à me rassurer. Je garde aussi à l’esprit son couteau qui me menaçait. Elle est folle.

Je détale de la maison. Téléphone à la main, je préfère prévenir la police en pensant aux enfants, car si elle ne peut pas m’atteindre ce soir, je ne suis toujours pas sûr des extrémités qu’elle peut atteindre. Tout en marchant dans la rue, je compose le 17. Je suis en train de porter l’appareil à mon oreille quand je vois un véhicule doucement arriver, dans une relative obscurité. Je distingue sur son toit comme un gyrophare éteint : une voiture de police passe par là !

J’ai le temps de faire trois pas vers la route. C’est un sens unique, avec une seule voie. Je me plante au milieu de l’axe, bloquant le véhicule. D’une main je raccroche mon téléphone, tandis qu’en deux mots je leur dis que ma femme vient de me menacer avec un couteau, et que je reste inquiet pour les enfants toujours sur place. Je ne quitte pas mon emplacement, campé devant leur voiture lorsque je m’adresse à eux : si je m’écartais, ils useraient d’un prétexte quelconque pour me dépasser et filer. La policière m’annonce informer par radio ses collègues, procédure habituelle. Ils se garent.

Ils me demandent quelques précisions. Pas plus d’une minute ne passe avant que nous pénétrions dans la maison. Nous entendons les cris des enfants dans la chambre sur notre gauche. J’annonce que ma femme est à l’étage. À mi-chemin dans l’escalier, la policière confirme à haute voix ce que nous avons tous remarqué : ça sent le brûlé. Dans la cuisine, Jessie est accroupie, une pelle à la main, en train de ramasser les débris d’assiettes. Le feu de la gazinière a été éteint, et la casserole décalée. Jessie est seule :

— Où est maman ? lancé-je.

— Je ne sais pas. En bas…

Nous redescendons. Cette fois, je rentre dans la chambre des enfants. Ils pleurent. Je demande si tout va bien, et les rassure. Je leur souhaite une bonne nuit et leur recommande de bien dormir pour être en forme le lendemain pour l’école. Ils acquiescent avec un bisou que je leur envoie dans les airs. Dernière pièce, je pénètre dans la chambre : Rachel est en petite tenue en train de se changer. Je referme la porte.

Tout continue à se chambouler dans mon esprit. J’explique aux agents que Rachel s’habille, et qu’ils ne peuvent donc pas entrer. Du moins, pas l’homme avec qui je reste dans le salon.

En revanche, c’est volontiers que j’accepte la proposition de la femme policière d’aller discuter avec Rachel : elles peuvent se comprendre.

Peut-être dix minutes passent, peut-être plus, j’ai perdu la notion du temps. Une seconde équipe d’agents est arrivée. La première policière revient au salon, et explique que ma femme va chez une amie pour également faire baisser la tension. Je me retrouve alors seul avec les enfants, pour un jour ou plus. Oui, je souffle et là encore j’acquiesce : nul besoin que Rachel ou moi nous pourrissions davantage l’existence. À la maison les grandes filles et moi régissons déjà l’essentiel.

Rachel s’en va, peut-être chez Lamia, ou peut-être dans des bars se changer l’esprit. Les policiers sortent quasiment en même temps. Je ne réfléchis même pas si j’ai ou non mangé. Les enfants, oui, et ils sont couchés, c’est l’essentiel. Je me cale devant la télévision, la tête vide ; je n’ai aucune idée de ce que je regarde. Je traverse juste un moment désert. Un peu plus tard, j’irai dormir.

Le lendemain, je mène les enfants aux cars de ramassage scolaire. Lorsque je rentre à la maison, tout est plus calme. Ça va légèrement mieux. La journée passe ainsi. Rachel ne revient toujours pas et je préfère comme ça.

Je suis dans ma chambre, notre chambre en réalité. Rachel avait l’habitude de poser son sac à main sur la commode, à côté de ses divers maquillages et boîtes à bijoux. Elle est partie avec son sac. Quelques papiers traînent à cet emplacement vacant ; des lettres qu’elle laisse là, ne comprenant pas bien leur signification, souvent des relances du Pôle emploi, des offres de réduction dans des magasins, ou quelque démarche administrative à entreprendre.

Une enveloppe retient mon attention, elle a l’en-tête de la mairie d’Istres. La lettre est décachetée, je ne me souviens pas qu’elle me l’ait donnée à lire, à son habitude. Le document est signé de la main de Ricardo. Il date de quelques mois déjà, exactement du 10 décembre dernier.

« Objet : Notre entretien du 10 décembre

Madame,

Au cours de votre entretien vous m’avez indiqué votre recherche de logement à la suite de votre séparation familiale.

Vous avez eu une proposition que vous avez déclinée par crainte. Vous êtes à bout, car vous devez abandonner régulièrement vos enfants pour aller dormir chez une amie. »

Je n’en crois pas mes yeux : beaucoup d’éléments s’accumulent contre mon entendement. Rachel aurait donc eu des propositions de logement, mais les aurait refusées. Ensuite elle prétend être menacée, alors que c’était moi qui devais aller dormir chez ma grand-mère, quelquefois en emmenant les enfants !

La réponse de Ricardo m’interpelle tout autant : voilà deux courriers que je lui adresse, et complétés d’une rencontre, qui lui demandent de trouver un appartement pour Rachel. Or là, dans ses lettres, il suit la version invraisemblable de Rachel, selon laquelle elle serait menacée. Ces affirmations ne résistent pas, non plus, à l’analyse : une personne ne peut pas alléguer être menacée et insister pour continuer à vivre auprès de celui qui la terrorise…

Le maire poursuit sa lettre :

« Afin de vous aider dans vos recherches compte tenu que votre dossier est encore incomplet j’ai invité Mme Françoise Aubin, chargée de mission logement, à vous recevoir. Je lui demande de faire le maximum pour vous afin que votre situation psychologique s’améliore au mieux et que le confort puisse être apporté à votre famille. » La lettre se termine sur une formule de politesse.

Je tiens le courrier entre mes mains. J’ai besoin de temps pour le digérer.

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