Au parquet

6 minutes de lecture

Novembre, décembre se sont enchaîné sans que j’entrevoie d’éclaircie. L’écriture du blogue continue-t-elle d’avoir un sens ?

Cette dernière semaine Rachel apparaissait calme. Lamia était venue nous rendre visite, et nous plaisantions même dans la cuisine. Au hasard de la conversation, elle me demande de lui imprimer à nouveau un document qu’elle avait laissé sur mon ordinateur il y a quelques jours. Je descends dans mon bureau.

La grande bibliothèque, sur ma gauche, m’apparaît de travers. Je focalise mon regard : elle a été cassée ! Les étagères sont toutes déboîtées et penchent toutes, inclinées. À la base du meuble, au niveau des larges tiroirs, figurent de part et d’autre des interstices de quelques centimètres.

Il fallait de la force pour démolir ainsi le mobilier : tirer le tiroir, puis exercer des mouvements en alternant les chocs vers la gauche et vers la droite. Je constate ici l’œuvre de Rachel.

Je ne la sentais pas en mauvaise forme, pas de possibilité d’action méchante ou tordue, et pourtant je me trompais. Là, elle paraît saine d’esprit, à l’aise, mais il n’en est rien. Je remonte les escaliers quatre à quatre et annonce ce qui a eu lieu dans l’après-midi. Elle fait mine de ne pas savoir, de dire :

— Il est encore fou, voilà que ça lui reprend.

Lamia, elle, m’apparaît désolée de voir que l’apaisement de ces derniers mois soit était fictif, soit vient d’être détruit. Lamia s’était beaucoup investie pour que notre situation se rétablisse sereinement. Elle citait souvent la condition des enfants, mais je crois que c’était plutôt notre couple qu’elle s’imaginait sauver. Rachel et moi étions conscients des efforts qu’elle entreprenait pour nous.

Il me faut quelques jours pour assimiler ce dernier geste de Rachel. Il est gratuit, je n’y vois pas de motivation. Ou alors de montrer qu’elle tient à reprendre la main, augmenter la pression.

Son attitude n’est pas forcément un message qu’elle m’adresse, puisqu’elle parle toujours calmement, en tout cas c’est l’impression que j’en retire. Je me résous à une erreur d’interprétation de ma part : la trêve entre nous n’était qu’illusoire, elle n’a peut-être même jamais existé.

J’ai arrêté d’écrire sur mon blogue. Ah ! Le Refus d’enquête… Mes pensées, mes sentiments ne me feront jamais sortir de l’inextricable. Je qualifie l’esprit de cette femme de « tordu », je n’y peux rien. En revanche, je me dois d’insister auprès du parquet de la réalité de sa personne.

Je reprends la rédaction de ma plainte. Je la détaille. Je dois me tenir à l’énonciation de faits, c’est-à-dire qu’à telle date, tel enfant a été déclaré kidnappé, puis qu’un peu plus tard, ma famille et moi-même avons envoyé de l’argent. Je joins une copie des relevés Western Union. Je mentionne le colonel français qui avait suivi l’affaire. J’énumère les failles qui prouvent que tout a été inventé, par les échanges de courriels, incroyables avec un peu de recul, par les listes d’appels téléphoniques. Je donne le nom de tous les intervenants et je précise les actions de chacun d’eux. Je remémore que la phrase « Il n’y a pas de vol entre époux » ne s’applique pas dès que plusieurs personnes ont participé à l’extorsion et que je ne suis plus l’unique victime.

Lorsque quelqu’un porte plainte auprès du procureur de la République, elle doit s’en tenir aux seuls faits. Il revient au parquet de rechercher si les éléments sont punissables ou non, selon tel ou tel article du Code pénal. Cet examen s’appelle « la qualification des faits ».

Dans cette nouvelle précision de ma plainte, je vais tout de même mâcher le travail du ministère public : je recherche dans le Code pénal les articles de lois qui condamnent cette extorsion. J’établis qu’ils punissent les auteurs de plus de dix ans de réclusion criminelle, et dès lors, que la prescription n’est pas acquise.

Voilà quelques jours que le dossier que je monte, finalement, grossit. Et pourtant j’ai toujours le sentiment étrange que quelque chose m’échappe. Je rajoute de nouvelles pièces, je complète et agrémente mes paragraphes. Et pourtant…

Quand Rachel rentre lorsque je travaille à l’ordinateur, nous nous regardons en chiens de faïence. Je me méfie d’elle, elle se méfie de moi. Mais je dois cacher mes écritures.

Au fur et à mesure de ma rédaction, je perçois mieux tous les actes passés de Rachel et la colère monte en moi. Si elle me voit, elle se rendra compte que je prépare une riposte. Je suis incapable de dissimuler un changement de sentiments. Alors je la laisse croire que je ne pense qu’à l’histoire du bureau qu’elle a détruit. Je fais figurer ma mauvaise humeur comme un report de ses derniers agissements, en espérant arriver à masquer le nouveau coup que je prépare.

Le 19 décembre 2012, mon document s’est épaissi avec dix-huit pages hors annexes. Il est incomplètement rédigé, j’ai laissé quelques passages à parfaire ultérieurement. Le sentiment de tourner en rond doit laisser place à la nécessité d’avancer. Je sens très mal Rachel, j’ai l’impression de devoir redouter une nouvelle mauvaise action de sa part.

Je prends donc la décision non pas d’envoyer ma plainte, mais de la porter en mains propres au parquet. J’espère que là-bas je ressentirai mieux ce qui se trame. Je devrais pouvoir expliquer le risque que j’encours.

Je monte dans la voiture. Aix est à une heure de route. Focalisé sur mon arrivée, je roule normalement, sans excès, mais je ne vois pas le temps passer. C’est le milieu d’après-midi.

Le tribunal de grande instance, où siège le parquet, est en travaux depuis ces derniers mois. À l’accueil, j’annonce vouloir déposer une plainte auprès du ministère public. Je pensais que cela ne se faisait pas, qu’il fallait traiter uniquement par courrier. Mais non, on me désigne très facilement le sous-sol et une porte. J’y pénètre. Deux ou trois bureaux sont alignés dans cette pièce. À la première se trouve un homme, avec un tatouage original en haut du cou. Ce détail me marque, car je n’imaginais pas des procureurs ainsi. Mais après tout, pourquoi pas… Je dois juste corriger l’idée que je me fais du personnel du parquet.

J’énonce brièvement le contexte de ma première plainte de 2008, et dis n’avoir pas connu les suites. Il pianote sur son ordinateur et retrouve le dossier. Il m’informe que celle-ci avait été classée dès 2008. Ceci ne m’étonne nullement, car comment, à l’époque, pouvait-on espérer piéger les auteurs que l’on croyait Congolais vivant à dix mille kilomètres de la France ?

— Suivez-moi, nous allons au « service de traitement direct », STD, qui est spécifique aux mineurs.

— Ah ? Mais ma plainte concernait uniquement l’extorsion d’argent. Nous sommes tous majeurs. Celle au sujet de l’enfant a été enregistrée au Congo, et je crois qu’il ne faut pas déposer des plaintes dans deux pays différents, n’est-ce pas ?

— Ici, à Aix, nous avons transmis votre dossier au STD. Allons-y.

Deux femmes s’y trouvent. L’homme qui m’a conduit se tient un peu en retrait. Je commence à détailler l’affaire. Il rappelle les références. Je perds à nouveau la notion du temps, occupé à décrire le problème initial, puis ses ramifications, et les risques que j’encours. Plus je raconte, plus je m’enlise dans les explications.

Mais je conserve ma plainte écrite. L’homme vérifie que j’ai bien mentionné qu’une suite légale doit y être donnée. Je n’avais imprimé qu’un seul exemplaire. À deux reprises la dame au fond de la pièce me propose de me délivrer une copie avec son cachet. Je réponds que je n’en ai pas besoin.

Dans mon esprit, j’apporte une clarification pour le parquet. Je ne cherche pas à prouver ultérieurement que j’ai bien déposé certains documents. Non, tout simplement, je suis en train de mâcher la tâche de ces services. À eux de savoir s’ils veulent ou non tout exploiter.

J’énonce des éléments épars. J’insiste sur le fait qu’en cas d’enlèvement d’enfant il est invraisemblable de prévenir la famille par courriel quelques jours après, mais que sous le choc, une victime ne peut pas s’apercevoir de la supercherie. J’évoque même du courrier adressé au maire. Je vois, sans bien comprendre, l’homme tiquer. Il lit cette lettre parmi tant d’autres. Puis je narre le meuble cassé, avec toute la force nécessaire à déployer. De là, j’enchaîne sur la dangerosité de mon épouse, voire de sa possible folie.

Je conserve le sourire malgré la gravité de la situation. J’ai suffisamment de recul pour cela, et je n’ai pas fini d’affronter les risques. L’homme m’annonce que si les faits que je mentionne sont bien détaillés par écrit, une suite pourra être donnée sans qu’il soit nécessaire que je sois convoqué.

Je ne sais pas trop que penser de mes explications. Le fonctionnaire ne me raccompagne pas vers la sortie ; il attend que je me sois éloigné, comme s’il tenait à poursuivre la discussion avec ses deux collègues.

De retour à Istres, je ressens un énorme soulagement. Je souffle. Enfin la justice va stopper Rachel. Je vais pouvoir reprendre vie, respirer.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Défi
Coffre-à-histoires
Viens me voir, humain. Tu ne peux pas résister, n'est-ce pas ? C'est normal. Je suis le roi de l'hypnose.
1
0
0
1
Défi
IvanO55
J'ai vu ce défi, et je me suis dit :
"tiens, je n'ai jamais écouté"
donc j'ai décidé de noter ma réaction à, chaud de "Time" de Hans Zimmer, j'espère que vous apprécierez !
4
8
28
2
Raelka
Aujourd'hui, le stylo me démangeais. J'avais en tête d'écrire un énième roman que je ne terminerait sans doute pas et reléguerais dans un dossier dédié aux cas comme celui-ci. Mais mon stylo, poussé par mon état d'ennui profond me laissant seul avec moi-même, en avait décidé autrement.
Je partage donc ici les quelques vers sans rimes et sans règles qu'il a dépeint de son ancre noire.

♣ Aussi publié sur mon compte Wattpad dans mon recueil "Les maux des mots" ♣
4
2
3
1

Vous aimez lire lionel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0