La mémoire

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Ces recherches et découvertes de crimes masqués ou jamais résolus me minent. Je dois tout de même poursuivre ces investigations pour mieux cerner ce à quoi je peux m’attendre. Mais pas uniquement, il me faut aussi m’orienter vers toute ressource qui me permettra de surpasser ma situation.

En fin d’année dernière, j’avais exploré les micro-expressions. Au fil de mes lectures, je commence à m’intéresser au monde connexe du mentalisme. Je n’aime pas trop ce terme qui donne l’impression que l’on pourrait influencer les gens, ou alors que l’on triche, en y mélangeant quelques tours qui ressemblent à de la magie.

Cette possibilité d’améliorer facilement sa mémoire retient, pour moi, le plus d’attention. Je pense être médiocre en la matière, tandis que d’autres personnes détiennent cette faculté innée. Mon fils, Nicolas, m’apparaît être de ceux-là. Il réussit en quelques minutes à apprendre une petite poésie ou des nombres.

Je demeure assez sceptique. Je viens de tomber sur un document de deux ou trois pages, et, parce qu’il n’est pas long, je le lis. Dès les premières lignes, l’auteur écrit que la mémoire doit s’entretenir avec des exercices. Une banalité, mais je poursuis. Le blogueur enchaîne immédiatement sur la nécessité d’employer des techniques. Il cite d’emblée les champions mondiaux de mémoire, ceux qui parviennent à réciter les mille premiers chiffres du nombre pi, ou des successions de centaines de visages avec des noms.

Ma curiosité s’éveille. Sans m’être trop penché sur le sujet, j’ai toujours pensé que ces gens avaient un don. Et voilà que l’on me présente le contraire. Cet auteur de quelques pages sur la Toile prétend que nous pouvons tous avoir une excellente mémoire, à condition d’appliquer une technique. L’affirmation me semble péremptoire.

Il poursuit en livrant quelques méthodes. Mais je n’ai plus l’esprit pour les assimiler. Je demeure quelque peu perplexe, dubitatif.

Deux ou trois jours plus tard, poussé par ma curiosité, je reprends la lecture. Le blogueur lance quinze noms communs et nous demande de créer une histoire dans laquelle se succèdent ces mots. La liste commence par « dragon », « Indien », « gratte-ciel », « ballon », « Pâques », et se poursuit. Nous imaginons à peu près tous la même histoire, et c’est grâce à cet enchaînement que nous sommes capables, seulement en une quinzaine de minutes environ, de nous rappeler ces mots dans l’ordre.

C’est là qu’intervient la surprise : nous avons pu retenir, sans nous en douter, les quinze États les plus peuplés du monde. L’astuce consiste à substituer un territoire à l’image choisie. Il ne s’agit que d’une figure, quelques fois sans rapport avec le pays concerné. Par exemple « Pâques » correspond au Pakistan. Cette étrangeté permet avec encore plus d’aisance de se souvenir du pays. Dans son exemple, l’Indien auquel nous avons pensé n’est pas lié aux États-Unis d’Amérique, qui sont eux symbolisés par le gratte-ciel, mais à l’Inde. Le dragon est chinois et le ballon de football brésilien. La liste se poursuit avec la même facilité déconcertante.

Je viens d’apprendre sans aucun effort les quinze pays les plus peuplés du monde ! Je me surprends tout seul. Je savais qu’il était pratique d’employer des moyens mnémotechniques, mais à ce point… L’affirmation du blogueur selon laquelle les personnes qui ont une excellente mémoire utilisent toutes des techniques qui sont à notre disposition ressurgit dans ma tête : et moi, en serai-je aussi capable ?

Un peu comme un magicien qui enchaîne des tours de plus en plus compliqués devant son auditoire, cet auteur propose de retenir dans l’ordre les cartes à jouer d’un ou deux paquets de cinquante-deux. Avant de continuer la lecture, je suis bluffé. Je dois effectuer une pause.

La mémorisation des cartes nécessite une préparation plus longue. Mais le résultat est tellement époustouflant que je vais fournir cet effort. J’épaterai ainsi Nicolas, lui qui prétend avoir une meilleure mémoire que moi — et que je croyais.

Chacune des couleurs doit être associée à un ensemble de personnes. Par exemple le cœur représente la famille ou les amis, le trèfle des acteurs ou chanteurs célèbres, le carreau des personnages historiques et le pique des dessins animés. Il ne s’agit que d’un exemple, que chacun peut adapter et modifier avec le temps.

Nous remplissons un tableau avec des noms de personnes, en correspondance de chaque carte. Il est logique de mettre un homme pour le roi ou le valet, et une femme pour la dame. Les chiffres pairs et impairs peuvent représenter également toujours le même sexe.

Au lieu des cinquante-deux cartes, par prudence, je me contente d’un petit jeu de trente-deux. La première étape consiste à égrener le paquet, tout en regardant le tableau que je me suis préparé, afin de mémoriser les relations entre carte et personnage.

Pour la seconde opération, nous devons créer mentalement un parcours dans un endroit bien connu, composé de seize emplacements distincts. Nous pouvons nous imaginer en dehors de chez nous, puis devant notre porte, dans notre hall, près de la fenêtre, près d’une table, etc. Les différents étages et bureaux de notre lieu de travail sont aussi de bons parcours faciles à mémoriser.

Lorsque nous retournons la première carte, nous associons la personne liée au premier emplacement du parcours. À la seconde carte, le nouveau personnage parle au premier. Plus la rencontre des deux est loufoque, plus la mémorisation devient aisée. Nous passons ensuite au second emplacement, et ainsi de suite jusqu’à la fin du paquet.

Quelques jours me sont nécessaires avant d’épater mon entourage avec cette fabuleuse mémoire que je viens d’acquérir. Je n’attends pas d’être capable de réaliser un sans-faute, j’annonce d’emblée que je retrouve l’ordre de toutes les cartes avec moins de cinq erreurs. Mon petit auditoire est suffisamment surpris par cette prouesse. J’ai quelques manquements, sans incidence.

Je prends Nicolas au jeu. Il agit sans aucune technique contrairement à moi. Nous retournons lentement les premières cartes. Au début, l’opération est facile pour lui. Mais à partir de la quatrième ou cinquième, il commence à ressentir quelques difficultés, ce qui n’est pas mon cas. Vers la huitième ou dixième carte, il abandonne déjà, fâché : ses prédispositions ne pèsent guère face à l’emploi d’une technique.

Plusieurs sites sur la Toile font état d’astuces pour améliorer et entretenir sa mémoire, et dans différents domaines. Les Grecs anciens étaient les premiers utilisateurs connus de la méthode des loci, ces endroits dans notre mémoire qui nous permettent de stocker des noms ou des objets. Ainsi, les grands orateurs parvenaient à se souvenir de tous les points importants de leurs discours. Jusqu’au Moyen-Âge l’art de la mémoire était enseigné.

Assez souvent les associations les plus faciles à retenir sont celles liées à la sexualité ou à une extrême fantaisie. Vers l’époque des humanistes, ces techniques ont commencé à être abandonnées : elles n’apparaissaient pas sérieuses, et donc ne pouvaient s’appliquer à l’enseignement. Je me souviens de Gargantua qui récitait son abécédaire à l’endroit et à l’envers. Certes, il s’agissait d’une caricature, et notre monde s’est alors tourné vers l’entendement de ce que l’on doit apprendre. Mais les deux ne seraient-ils pas conciliables ?

J’acquiers encore d’autres techniques : la mémorisation rapide des noms et des visages. Je parviens également à retenir de très nombreux numéros de téléphone. Ne sait-on jamais ce qui peut m’arriver ?

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