La recherche de précédents

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J’annonce que nous recherchons une issue amiable entre Rachel et moi. Mais n’y aurait-il pas des pièges qu’elle persisterait à me tendre ? Et l’État, est-il comme on le prétend, le protecteur réel des citoyens ?

Quels repères avoir ? Quand les histoires deviennent extraordinaires, nous nous posons forcément la question de savoir si nous ne nous sommes pas trompés. Inconsciemment ou non, nous nous retrouvons forcés de nous remettre en cause. Sommes-nous les seuls à vivre, à subir l’incroyable ?

Au premier semestre 2012, Rachel passait son temps à regarder quasi continuellement des enquêtes criminelles : des documentaires américains où l’on voit de nombreuses arrestations de gangs ou des personnes isolées, mais aussi des reportages sur des assassinats en France. Elle a dû s’imprégner de la totalité des émissions de Pierre Bellemarre, qui narre, à chaque intervention, des œuvres macabres, qui dépassent l’entendement. Ses grandes filles lui reprochaient d’être obnubilée par ces meurtres sordides. À l’époque, je ne comprenais pas bien les raisons de ces visionnages continus. Aujourd’hui, je crois que c’était une façon de se mettre en condition.

J’ai vu quelques-unes de ces émissions lorsque le soir, Rachel choisissait le programme. Quelques Faites entrer l’accusé ont retenu mon attention.

Pourquoi serait-ce essentiellement des hommes qui sont les plus régulièrement coupables ? L’esprit mauvais ou malsain, pour ceux qui y croient, ne se trouverait-il qu’en grande proportion chez les hommes uniquement ? Ou alors les femmes commettent elles aussi de nombreux actes répréhensibles, sauf que, plus intelligentes, elles se font moins souvent attraper. Elles ne montent que plus rarement en première ligne, cette place réjouit les hommes, les machistes, qui jouent des mécaniques ou le rôle d’un prétendu cerveau.

Rachel va me mettre sur la voie, sans le vouloir, me donner des indices. Elle poursuit son obsession de visionnage d’horreurs télévisuelles, de reportages criminels. Lorsqu’il s’agit de simples revendeurs de drogue américains, ou de délit de vitesse dans ce pays, outre-Atlantique, où le moindre faux pas apparaît blâmable, et à mes yeux, disproportionné.

Je demande que nous changions de chaîne. Je n’aime pas beaucoup ce genre d’affaires dont la particularité les limite le plus souvent à quelques individus. Moi, qui me définis comme « humanitaire », préfère m’intéresser à des groupes de populations plutôt qu’à des cas isolés. Cependant, en famille, j’accepte donc de regarder ces émissions.

Je n’assiste qu’à très peu de reportages, mais ceux-là sont suffisants, soit pour m’alerter sur les motivations de certains tueurs, quelquefois seulement 10 ou 20 000 euros, ou sur les investigations bâclées. Dans ce dernier cas, je ne dois pas attendre grand-chose de la police, ni en matière de protection ni pour enquêter sur les faits que je dénonce.

Sans m’en rendre compte immédiatement, je pense que ces reportages vont jouer un rôle clé dans ma compréhension personnelle de l’environnement. Ce sont des épisodes, auxquels je vais assister au hasard des choix de Rachel, qui vont marquer ma perception du contexte dans lequel je me trouve.

Parmi les cas qui m’ont choqué figure l’affaire Stranieri, avec un père qui se démène au sujet de la disparition inquiétante de sa fille. La police n’enquête pas, et pendant un an et demi le tueur va abattre deux nouvelles personnes. Le père, M. Girard portera l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme et la France vient tout juste d’être condamnée, en 2011, pour ses erreurs.

La liste des manquements de la police, de la gendarmerie ou du parquet est longue, ce qui est loin de me rassurer. Et dans certaines situations, l’impression que les autorités veulent se débarrasser d’affaires encombrantes m’assaille.

Ainsi, à la lecture des informations, j’ai découvert qu’une femme, Candice Cohen-Ahnine, en instance de divorce avec un prince arabe, venait au terme de plusieurs années de procédure d’obtenir le droit de visite auprès de sa fille. Elle s’était battue jusqu’au bout pour en ressortir victorieuse. Elle avait publié son histoire, vendue à des milliers d’exemplaires. Deux mois avant cette visite, elle est retrouvée défenestrée… Une aubaine pour la police française qui ne saura rien conclure. Les relations diplomatiques entre la France et l’Arabie demeureront bonnes.

Les défenestrations sont, dans quelques affaires encombrantes, monnaie courante. Ainsi, sur six morts violentes dans le dossier des frégates de Taïwan, trois d’entre elles passent par la fenêtre. Les enquêteurs français ne trancheront jamais s’il s’agit d’un suicide ou d’un accident.

Dans cette affaire, à titre d’exemple parmi d’autres, les autorités policières concluront que Thierry Imbot, l’un de ces morts, a glissé de sa fenêtre, du quatrième étage, entre minuit et trois heures du matin, alors que, selon la police française, il cherchait dans la nuit à réparer un store.

Le suicide des frères Saincené, cas d’école pour un classement sans suite d’une double disparition, est tout aussi troublant : ceux-ci s’apprêtaient à livrer des informations au procureur avec lequel ils avaient obtenu un rendez-vous pour les jours suivants. Mais ils sont retrouvés sans vie dans leur voiture, assis sur leurs sièges, ceinture de sécurité attachée. Pour se donner la mort, ils avaient décidé de raccorder le pot d’échappement du véhicule à l’intérieur de l’habitacle. Lorsqu’ils ont démarré, le gaz les a asphyxiés. Cette version est celle retenue par la police après une première expertise, puis par une contre-expertise demandée par la famille des disparus. Je me souvenais de cette affaire qui était survenue dans les années 1990, quelques mois à peine après l’assassinat de la députée Yann Piat.

En 2009, j’avais découvert une autre affaire. Comme à toute chose il existe souvent un préambule, celui-ci m’est apporté par la Toile et non pas par la télévision. Nous connaissons le système de chaînes de relais sous le terme anglo-saxon de buzz. Il est question d’un père dont la fille a été empoisonnée dans les années 1980 par l’amant de la mère. Ses démarches judiciaires sont infructueuses : le docteur allemand n’est jamais condamné, bénéficiant peut-être de protections à haut niveau.

Quinze ou vingt ans plus tard, le père prend l’initiative de le faire capturer en Allemagne et de le livrer pieds et poings liés devant le tribunal de Mulhouse. Ouf, le cas est loin d’être anodin, et l’extrémité des moyens employés mérite de se pencher sur ce cas.

L’affaire Kalinka porte le nom de l’enfant disparue. Le père, M. Bamberski était en situation délicate avec son épouse au moment où celle-ci passait des vacances en Allemagne avec le docteur Krombach. Celui-ci, vraisemblablement pour agresser sexuellement l’adolescente, avait recours à des piqûres de somnifères. Après un trop fort dosage en substances médicamenteuses, la jeune femme a à jamais sombré dans les ténèbres… Le médecin sera poursuivi pour des faits de viols, souvent similaires, mais il ne sera jamais inquiété.

L’Allemagne est un pays voisin avec lequel la France entretient de bons termes. Cependant l’extradition de ce docteur a été systématiquement refusée. En 1995, il a été jugé en France par contumace, n’ayant pas pu être présent lors de son procès. La Cour européenne des droits de l’homme a condamné notre pays pour atteinte au droit fondamental à un procès équitable. L’Allemagne disposerait-elle de plus de pouvoir au sein de cette institution ? C’est possible, mais certainement pas suffisant sans une autre raison, qu’il faudra découvrir.

Voilà des années que ce papa se bat seul contre ce qui ressemble à « un système ». Je vois là une combinaison d’entraves. La première question que nous, personnes extérieures, nous posons :

— Mais pourquoi ce docteur n’a-t-il pas été livré aux autorités judiciaires françaises ? Simplement parce qu’il est Allemand ? Cela n’a pas de sens, puisque d’autres Allemands font l’office de comparutions en France, tout comme des Français sont déférés en Allemagne.

La question reste ouverte. Touché par ce cas, j’ai adhéré à l’association de soutien dès 2011.

Les affaires d’enquêtes incomplètes ou bâclées m’apparaissent assez nombreuses. Quelquefois c’est un premier meurtre qui n’est pas pris au sérieux. Le tueur est alors libre de poursuivre son ouvrage, avec de nouveaux assassinats. Au fur et à mesure de ces reportages, ma conscience se renforce. Je suis de plus en plus outré de constater que plusieurs vies auraient pu être sauvées si les premiers meurtres avaient été pris au sérieux. L’affaire Stranieri n’est pas isolée.

Le cas de Jean-Claude Romand m’interpelle. Cet homme avait prétendu durant plus de quinze ou vingt ans être docteur à l’Organisation mondiale de la santé, l’OMS, à Genève, mentant à toute sa famille, ses amis. Avant d’être découvert, il a mis fin aux jours de tous ses proches et a tenté de se suicider. Un livre avait été écrit par Jean-Pierre Carrère, puis adapté au cinéma par Daniel Auteuil dans L’Adversaire.

La mythomanie extrême choque. Plusieurs reportages sont diffusés. Là encore, Rachel les regarde. Au détour de l’un d’eux, parmi les détails donnés plusieurs mois avant la tragédie, apparaît la mort suspecte du bailleur de la famille Romand. Jean-Claude Romand n’était pas médecin, et n’avait aucune rentrée d’argent hormis les revenus de son épouse.

Les loyers impayés s’accumulent. Un été, le propriétaire du logement loué vient habiter dans une caravane à proximité de la maison. Un drame se produit, la roulotte prend feu. L’homme est découvert mort, le crâne fracassé. La gendarmerie conclut à l’accident : il a eu un malaise, est tombé sur la gazinière, s’est ouvert la tête, et l’incendie s’est propagé… Tels sont les faits retenus par les pandores.

Nous pouvons avoir deux lectures de l’événement. La déduction légale, dressée par des enquêteurs et des médecins légistes, est la version qui doit s’imposer à nous. Puis nous avons notre bon sens qui quelquefois se trompe et quelquefois a raison. Il nous pousse à nous méfier de présentations trop faciles. C’est notre esprit critique.

Et si Romand avait tué son bailleur, mettant par là fin aux pressions pour percevoir les loyers ? Le mort disposait d’un pactole de plusieurs centaines d’euros, qu’il avait acquis quelque temps auparavant, et qui n’a jamais été retrouvé. La question prend plus de force : et si, pour diverses raisons, l’enquête sur un possible homicide avait été refusée ou bâclée par les gendarmes ?

Quelques mois plus tard, Romand mettra fin à la vie des membres de sa famille. Si les enquêteurs avaient lancé des investigations plus poussées dès la mort du bailleur, Romand serait-il allé au bout ? N’y aurait-il pas eu des morts évitées ? J’ai toujours et j’aurai toujours cette petite voix dans ma tête qui insiste sur un probable défaut d’enquête.

Il est possible que le propriétaire soit réellement décédé suite à l’accident. Mais la vérification par les gendarmes de sa situation bancaire aurait tout de suite éveillé la curiosité : un docteur de l’OMS ne parvient pas à s’acquitter de ses loyers… La mythomanie de Romand aurait été soulevée à temps, bien avant qu’il ne tue ses parents, sa femme, ses enfants et son chien…

Je ne me demande pas si le criminel doit être jugé pour trois ou cinq meurtres, cela ne me concerne pas et relève du ressort des magistrats. En revanche, y a-t-il eu des dysfonctionnements à différents stades des enquêtes qui ont permis la poursuite des crimes ?

Ce n’est qu’une partie visible de l’iceberg, une partie que l’on nous rapporte après cinquante-deux minutes de reportage. De forts doutes naissent dans mon esprit, et il faudra que je revienne dessus.

Car pour l’instant, je dois laisser ces affaires de côté, et ne m’attacher qu’à ce qui me concerne directement.

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♣ Aussi publié sur mon compte Wattpad dans mon recueil "Les maux des mots" ♣
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