L'enquête sociale

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Le 11 octobre, une enquêtrice sociale, Mme Pons, se présente à notre domicile. Elle nous déclare qu’habituellement les gens qu’elle rencontre vivent déjà dans deux logements distincts, et qu’il lui est plus facile de les interroger séparément.

Elle s’entretient d’abord avec Rachel, puis Nicolas pendant que j’étais en ville. Lorsque je rentre, elle m’annonce que le tour vient à moi, hors de la présence de Rachel. Je réplique que je n’ai rien à cacher, et que ma femme peut rester, vu que nous avons décidé de résoudre notre divorce à l’amiable.

L’enquêtrice est une femme âgée de la quarantaine, assez bien mise, sophistiquée avec son maquillage. Cette recherche du « bien paraître », pour le rôle actuel, me paraît exagérée.

— Monsieur Aubert, comment avez-vous connu votre épouse ?

— Je peux vous le détailler, mais je rappelle que je ne vois pas l’intérêt de telles précisions puisque nous sommes avec elle sur d’autres discussions.

— Répondez à ma question, s’il vous plaît.

— Je l’ai rencontrée en 2002 à l’occasion d’une mission humanitaire.

— Et ensuite ?

— Six mois après, je suis revenu au Congo, où j’ai ouvert un négoce de matériaux de construction. Je suis temporairement rentré en France. Là, nous nous sommes mariés. Avant de repartir, nous avons eu des difficultés à vivre réunis avec ses filles. Je vois que vous notez tout… Je réponds à vos questions, puisque vous insistez, mais je rappelle que nous sommes en discussion avec ma femme.

— Tout à l’heure, lorsque j’ai interrogé votre garçon, il a dit vouloir vivre autant avec son papa qu’avec sa maman.

— C’est normal, c’est un enfant de sept ans, et tant mieux qu’il déclare vouloir vivre avec ses deux parents.

Cette femme commence à m’énerver : j’ai demandé un spécialiste, un psychiatre en l’occurrence pour juger de la dangerosité ou non de ma femme, et voilà qu’on m’envoie une saltimbanque… Je poursuis tout de même :

— Je ne saisis pas bien votre ingérence. Maintenant, nous n’avons plus besoin de votre enquête.

Je me souviens que la juge avait rejeté, il n’y a pas si longtemps, ma demande d’expertise psychiatrique. Le divorce est secondaire, et tant mieux si avec Rachel nous nous entendons sur ce point. Cependant, cette femme devant moi, affublée du titre d’« enquêteur », n’a, à mes yeux, aucune compétence nécessaire pour évaluer le danger.

— Le tribunal a ordonné que je rende mon enquête, me lance-t-elle.

— Oui, le tribunal… lorsque les parents ne sont pas d’accord, mais ce n’est plus le cas.

— Bon, monsieur Aubert, continuez à répondre à mes questions. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous diriger vers un divorce ?

— Madame, nous connaissons, mon épouse et moi-même, les vraies raisons de ma demande. Rien ne m’oblige à tout vous détailler.

— Vous n’avez pas d’instruction à me donner, tranche la femme. J’obéis à une ordonnance du tribunal en exécutant mon enquête.

— Bon, madame, je vois que nous ne nous comprenons pas. Ce que je vais dire va rester entre nous, ne retranscrivez rien.

Une moue se dessine sur son visage. Je poursuis :

— En 2008, notre famille a été victime d’un rapt d’enfant, avec une rançon qui a été versée. Je me suis aperçu en 2012 qu’il pourrait s’agir d’un coup monté par mon épouse. Elle encourt les assises. Là, elle pourrait ne pas s’en remettre. Il y a quelques mois encore, elle espérait me faire disparaître. Aujourd’hui, je pense que le risque a baissé, et nous discutons en dehors de tout contentieux. Elle et moi avons préféré résoudre ce problème à part, sans le mentionner parmi les raisons réelles du divorce. Nous réglons donc le point de la garde des enfants entre elle et moi.

Mme Pons se tourne vers Rachel :

— C’est vrai, madame, que vous ne voulez pas que j’effectue l’enquête sociale ?

— Oui, c’est vrai, répond Rachel sans hésiter.

— Madame, je reprends ma question : voulez-vous que j’arrête mon enquête, que je ne rende rien du tout ?

— Oui, nous discutons calmement avec mon mari.

Le visage de l’experte s’empourpre. Elle ramasse rapidement les quelques papiers éparpillés sur la table. Nous sommes dans le salon, à quelques pas de la sortie.

— Il va y avoir un meurtre dans cette maison ! hurle-t-elle depuis le hall.

Nous entendons notre porte claquer, elle est partie.

Au cours de la semaine suivante, nous rencontrons des assistantes sociales de la Caisse d’allocations familiales, en vue d’une conciliation. Nous énonçons les propos relatifs au crime prédit par l’enquêtrice. Nous demeurons choqués par cette conduite.

Après nous avoir longuement écoutés, les deux dames nous annoncent que notre cas dépasse les situations classiques, qu’elles ne peuvent pas nous suivre, tout en nous encourageant dans notre recherche d’un compromis à l’amiable.

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