Yves

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Rachel se place en garante de la famille : à tout prix, elle doit conserver ce noyau. C’est l’usage au Congo, un peu comme en France il y a plus de cinquante ans. Quand les gens se mariaient, c’était pour toujours, et les époux, même s’ils ne se parlaient plus, devaient faire l’effort d’un semblant de vie commune, entre autres pour les enfants. Nous savons depuis que ce n’est pas vrai, les enfants ressentent les tensions entre les parents. Il vaut mieux mettre rapidement un terme à des disputes récurrentes, pour retrouver une certaine sérénité au sein d’une nouvelle vie, d’un nouveau cadre familial.

Elle prétend défendre les enfants. Elle qui, jusqu’à présent, les a fait passer derrière son propre intérêt, derrière sa propre existence, va s’imaginer qu’ils deviennent une priorité. Ce récent attrait pour sa progéniture n’est que théorique : elle sort plus souvent et est rarement présente lors du coucher. D’ailleurs elle ne leur a jamais fait la bise au moment de s’endormir, et il n’y a aucune raison pour que cela change.

Sa prise de conscience n’est qu’une apparence. Le fond demeure le même : les enfants sont un appui pour son seul bien-être. Rachel se forge l’idée d’un divorce impossible. Elle pense se poser maintenant en défenseur de la structure familiale, et celle-ci ne doit pas changer, elle doit faire face à la situation contre vents et marées.

Cette appréhension n’est pas nouvelle. Elle a débuté dès la mi-2011 avec les menaces proférées de mort. Puis, en 2012, elle prend conscience que les moyens qu’elle avait employés étaient bons, car la finalité, sauvegarder le noyau familial à tout prix, trouvait ainsi sa justification.

Si la structure de notre foyer ne peut pas changer, comment modifier cette situation qui est devenue malsaine, horrible ? Rachel a là encore la réponse : faire disparaître, sans trop de risques, cet intrus, cette personne qui a décidé de rendre l’environnement invivable, c’est-à-dire moi. D’ailleurs, si « invivable » est le terme qui s’applique, il suffit de le mettre en œuvre : il n’est pas possible de vivre avec moi, ou encore je ne peux pas vivre avec les autres, et enfin moi seul dois disparaître… Ma suppression serait également une aubaine par rapport au problème de la rançon qui revient dans nos discussions. Je constitue toujours une menace.

Rachel ne peut pas se donner le prétexte de mon exécution en vue d’échapper à l’affaire du rapt : elle monterait en puissance dans le crime, et cela nécessite une mise en condition mentale assez difficile à atteindre.

En revanche, bien que consciente de l’aubaine de ma mort soudaine, elle peut se la justifier pour les raisons de prétendue survie familiale.

Avec de la mauvaise foi, Rachel modifie les motivations de mon élimination : elle se sent oppressée par son mari. Je ne suis pas un homme violent, mais cette violence, elle se met à l’imaginer, paradoxalement, à la rêver. Elle se convainc de plus en plus que je dois disparaître pour des raisons conjugales.

Cette formulation de la situation lui donne du courage. Il est assez difficile de tuer quelqu’un simplement à cause du danger qu’il représente par ses révélations potentielles. En revanche, si Rachel se persuade d’être une victime oppressée par son mari, alors elle peut plus facilement trouver un certain réconfort à sa « libération », qui passerait par ma mort. L’esprit est très tordu. Deux motivations à ma mort ressortent, l’une prétendue noble, et l’autre ignoble.

La voie dans laquelle je m’engage apparaît serrée, mais demeure la plus raisonnable. Les hésitations, les discussions, les menaces devraient perdurer. Maintenant Rachel reprend de temps à autre ses menaces sur les enfants. Là encore, je persiste à considérer avec sérieux ses paroles. Elle continue de boire, de sortir, elle parle de suicide, mais moins souvent. Il n’en demeure pas moins que le danger est omniprésent. Il devient sourd, et perpétuellement pesant.

J’ai rencontré Yves au hasard des présentations de Rachel. Il est étudiant, Camerounais, et s’est lancé depuis quatre ans dans le droit. Il détient au-delà de sa licence un master en matière pénale. Que Rachel et moi connaissions Yves est une aubaine, car à la fois lui et moi pouvons aborder des notions juridiques assez pointues, débattre des risques, tandis qu’il peut synthétiser et mieux expliquer à Rachel ce qu’elle encourt.

Je suis en conflit avec Rachel. Je persiste à la craindre et ma seule défense est de frapper. Et si j’attaque, les dégâts seront dévastateurs pour elle. Certains prétendent connaître le droit, mais leur savoir n’est que superficiel. La simple lecture ou même l’approfondissement d’articles, de jurisprudences, peut-être durant des centaines d’heures, demeure insuffisant : ceci ne correspond qu’à un mois ou deux d’études, en première année. Des étudiants qui ne parviennent pas à accéder au niveau supérieur. Est-ce ces personnes que Rachel doit écouter ? Ces gens, et Jamila en fait partie, vont parler de la difficulté pour un accusateur d’apporter des preuves à un juge. Et ainsi, Rachel, en absence d’élément probant, bénéficiera d’un non-lieu.

C’est une lourde erreur de sa part qui croit passer devant un juge unique à la place d’une cour d’assises. L’affaire du faux rapt est ancienne, tous les simples délits sont prescrits. Un magistrat n’aura même pas à rechercher si les preuves sont accablantes ou non : le dossier n’a pas été ouvert dans les délais, il serait clos à jamais.

Sauf si l’extorsion relève d’un crime. Un crime est une infraction très grave. Les assassinats ou meurtres en font partie, tandis que tuer quelqu’un par accident n’est pas un crime. Les viols sont qualifiés de crimes, tandis que les agressions sexuelles ne sont qu’un délit. Et enfin, quasiment toutes les infractions qui ont lieu avec l’usage d’une arme sont un crime. Il n’est pas important de savoir si l’arme a existé ou si elle était fictive, le résultat est le même : c’est le fait de faire croire qu’on réalise un vol avec une arme fonctionnelle. Imaginons une personne braquée par un revolver en plastique, qui meurt d’une crise cardiaque. Dans le cas de la demande de rançon, c’est pareil. Par pudeur nous disons payer pour que l’enfant soit libéré, mais le terme exact serait « libéré vivant ». Yves connaît bien ces nuances, qui sont susceptibles de conduire Rachel devant une cour d’assises.

Devant des jurés exit les preuves irréfutables : un crime est suffisamment grave pour justifier de devoir changer les règles de la démonstration de culpabilité. Notre société ne prend pas le risque de laisser les auteurs d’un « crime parfait » dans la nature. Et ainsi les jurés rendent leurs décisions en leur âme et conscience. Le jury doit se prononcer non pas sur des preuves, mais sur une intime conviction. Certes des éléments sont étudiés lors du procès, mais l’issue est différente.

Je rappelle à Yves les statistiques qu’il connaît déjà : alors que seuls 40 % des inculpés devant un tribunal correctionnel écopent d’une condamnation effective, ce chiffre monte à 95 % en cour d’assises : sans aucune commune mesure. Et la majorité des peines de prison décrétées, « réclusion criminelle » est le terme exact, dépassent les dix ans.

L’intérêt est d’ouvrir les discussions avec Rachel, en connaissance des tenants et aboutissants. Donc je dois faire une pause durant mon conflit, ne plus envenimer la situation et attendre la même attitude de sa part.

Mais quelles limites dois-je accorder à cette pause ? D’accord pour ne plus évoquer le rapt, mais dois-je continuer à subir Rachel chez moi ? Dois-je toujours vivre dans la crainte et le risque parce que Rachel refuse de déménager ? Certes, Rachel a demandé un nouveau logement : l’ordonnance du juge l’y oblige. Mais est-ce son intention ? J’en doute : elle qui s’oppose au divorce n’a aucune raison à vouloir partir.

Dois-je contacter le maire ? À Istres, peut-être plus qu’ailleurs, il exerce un pouvoir très important sur les attributions de logement, et il se place en personnage incontournable.

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