Début du puzzle et l'agent Chesnay

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L’été 2012 est chaud dans le Sud. Comme tous les étés ici, d’ailleurs. Les enfants grandissent, et je leur propose des jeux calmes sur notre toiture-terrasse : la porte du salon, à l’étage, donne sur cette surface extérieure plane, un peu comme on en trouve dans les pays du pourtour méditerranéen.

Je suis tombé, en rangeant mes vieilles affaires, sur un puzzle de cinq cents pièces de mon oncle. Nous ne l’avions jamais fini quand nous étions jeunes, mon frère et moi. Nous nous amusions à d’autres jeux, des assemblages tels que les Legos, des villes miniatures qui se montaient, sur Terre ou dans l’espace, mais pas ces jeux particuliers.

Ici, dehors sur le toit de la maison, je ne sais pas pourquoi, je suis poussé par la curiosité de nous lancer dans ces assemblages longs et ennuyeux. Je découvre un peu comment on réalise un puzzle : on scrute les pièces, et l’on essaie de les regrouper par couleurs dans un premier temps. Puis vient l’analyse de la pièce qu’on tient entre nos doigts. Un regard bizarre se pose dessus, et l’imagination se lâche : très souvent, on n’a pas d’idée du sens du morceau, les détails sont trop petits.

J’accède sur la Toile à un marchand qui vend des puzzles à prix bradés. J’en achète un ou deux pour Nicolas et Océane. Ils essaient, mais, tout comme moi quand j’étais jeune, ils n’accrochent pas.

De mon côté, la curiosité s’éveille. Ce jeu, que j’ai devant moi, m’apparaît comme une métaphore. Je découvre les pièces, cachées jusqu’à présent, de ma vie. Un peu comme la révélation de Jessie dernièrement. Prendre un élément insignifiant, le tourner dans tous les sens, le mettre en parallèle du modèle. Assez souvent, je repose le bout de carton, mais quelquefois mon regard s’illumine : j’ai trouvé sa place.

Je m’achète un premier puzzle de mille cinq cents pièces. C’est une affiche toute en couleur qui rappelle les illustrations des années 1920. Elle est assez jolie, et c’est pour moi une bonne raison de m’y coller.

Je mettrai peut-être deux mois à le finir. Bien entendu je n’y consacre pas l’essentiel de mes journées… Mais un peu de temps tout de même… Je rachète une autre boîte d’un niveau similaire montrant des chevaux lâchés au galop.

Je tourne en rond à cause de mon histoire avec Rachel. Quand je m’arrête devant le puzzle, je deviens comme absorbé, certainement captivé. Mais c’est surtout que j’ai l’impression, comme avec une bonne lecture, que je rentre dans un autre monde. Ces instants durent. Je m’éloigne, voire me coupe de cet extérieur oppressant, de cette ambiance bizarre qu’est ce monde que tous qualifieraient de réel. Un peu comme si je pénétrais dans une nouvelle dimension dans laquelle non seulement le temps, mais aussi l’environnement seraient différents, peut-être légèrement déformés.

Je m’assois sur mon lit. Quelquefois, je tire un câble Internet et je branche mon ordinateur. Ce lit m’est devenu confortable, comme un canapé. Vu de l’extérieur, je sais que les personnes qui m’aperçoivent peuvent être interloquées :

— Comment peut-il rester là, sur son lit, quasiment toute la journée ? s’interroge-t-on.

Mais cela m’est égal. Je cherche un chemin, mon chemin vers la solution. Ce n’est pas l’opinion des gens, même s’ils sont très bien intentionnés, qui va me faire découvrir mes propres réponses.

Maintenant, je ne pianote plus comme je le faisais auparavant sur mon ordinateur portable. Je me tiens en tailleur, toujours sur mon lit, un coussin calé derrière mon dos, et j’examine mes pièces. Je les tourne et retourne. Quelquefois j’en pose une ou deux pour dessiner cette image, qui au commencement ne partait de rien. Chaque jour, je vais passer de plus en plus de temps, plusieurs heures à assembler ces morceaux épars. Pourquoi ? La question continue de me hanter, sans que j’en aie la réponse. Mais je sens que je vais faire une trouvaille. Certes, pas ce puzzle, mais une découverte à côté, dans un domaine éloigné, mais proche par le mécanisme inconscient qui se met en place. C’est un apprentissage. Une nouvelle forme d’éducation. Je ne vois toujours pas l’intérêt de ce jeu, mais je perçois quelque signal au fond de moi-même qui me pousse à continuer. La sensation est assez étrange.

De rares troubles dans l’attitude de Rachel se produisent. Un soir alors que nous regardons la télévision, elle prétexte soudain vouloir changer de chaîne. Elle a tout le loisir de le faire la journée, car elle passe son temps devant la boîte à images, tandis que le soir, nous nous arrangeons pour un programme commun. Je la convaincs de continuer l’émission, quitte à enregistrer une autre chaîne si elle le souhaite. Cette demande de changement est soudaine. Elle m’apparaît quelques minutes plus tard comme une nouvelle provocation. Les petits sont couchés, mais elle les cite sans raison :

— La télévision ne te servira à rien quand les enfants seront sous terre ! assène-t-elle.

Je ne réponds pas. Je l’entends descendre dans notre chambre. Vingt, trente minutes passent, puis d’un coup je reconnais le déclic du disjoncteur que l’on permute, et nous plongeons dans l’obscurité. Rachel ne s’approche jamais au tableau électrique, qu’elle craint. Si je ne suis pas à la maison et que les plombs sautent, elle m’appelle, je lui décris l’opération, mais elle préfère m’attendre une heure ou deux dans le noir.

Et là, toute seule, elle coupe tout. Je n’aime pas ça : une simple altercation verbale, puis un geste sans gravité, car je rétablirai le courant. Quelle est la prochaine étape ? Normalement, elle ne devrait pas s’en prendre aux enfants, mais alors pourquoi les mentionne-t-elle ? Elle crée une atmosphère de plus en plus tendue.

Elle commence par me provoquer. Si je ne réponds pas, cela la rend encore plus furieuse. Je ne ressens plus ses crises comme un problème, mais je dois rester vigilant. Comment dois-je réagir, traverse-t-elle des passages de folie ou les simule-t-elle ? Je penche pour la dernière possibilité, mais par précaution je décide tout de suite de m’éloigner avec les enfants.

Je les réveille, nous filons dormir chez ma grand-mère. Le lendemain, nous rentrons à la maison. Je ne sais pas comment elle a passé sa nuit, cela m’est égal.

Fin août, une convocation au commissariat vient troubler cette paisible occupation. Je suis appelé un mardi matin pour faire le point sur des plaintes que j’ai déposées. L’agent se présente : Mme Chesnay. Je me souviens de son intervention bénéfique, quelques mois plus tôt, pour que Rachel rende les différents documents qu’elle m’avait soustraits.

Dès les premiers échanges, la policière se montre agressive. Elle me dit vouloir faire le point sur mes plaintes, d’après les instructions du procureur. Ceci serait normal si elle n’ajoutait pas :

— Le parquet en a assez de vos courriers, il faut que vous cessiez.

Sur le coup, je ne saisis pas bien la teneur de ses propos, et, me rappelant qu’elle m’avait précédemment aidé, je poursuis assez confiant. Lorsqu’elle me demande d’arrêter toute action contre mon épouse, je l’informe qu’une ordonnance du JAF l’a obligée à quitter la maison rapidement. Le juge a déjà imposé le départ de Rachel… Que vient me raconter cet agent ?

Je ne saisis pas bien, sur le moment, que nous avons d’assez profondes divergences, et je continue à me laisser aller aux explications sur la situation, et les dangers que je rappelle. Puis la policière me demande de cesser les violences et les pressions contre mon épouse. Je reçois là un choc. C’est l’inverse !

Une quinzaine de jours auparavant, à la maison, sans raison valable, Rachel m’avait balancé la table basse du salon et j’avais conservé un bleu au tibia. Voilà l’occasion de recadrer la réalité. La vue de la marque ne l’impressionne pas. Au fond du bureau, un autre agent parle au téléphone de la réorganisation des services de la BAC. Mes propos ont le même effet : un vide, comme un dialogue de sourds. J’insiste auprès de Mme Chesnay, car je perçois là un élément important qu’elle peut retranscrire dans son rapport. Et elle s’y oppose :

— C’est moi qui mène l’entretien et qui décide de ce qui est utile à noter ou non.

Vu comme ça, il ne me reste pas grand-chose à faire… Et subir son procès-verbal. De toute manière, je ne suis que devant une policière, pas devant un procureur et un juge. Elle peut déformer aujourd’hui la réalité, je saurai plus tard m’expliquer.

L’entretien s’éternise-t-il ? Lorsque les discussions sont intenses, notre perception de la durée est altérée. Les questions de l’agent ont beau m’apparaître transfigurées par les réponses qu’elle attend de moi, je réplique en toute sincérité. J’ai, depuis longtemps, eu confiance dans les valeurs de la vérité, de l’honnêteté, que je crois que même face à l’adversité elles gagneront. Peut-être tarderont-elles, mais à la fin, elles triompheront.

Les questions demeurent biaisées. C’est un ressenti que j’éprouve. Ce n’est pas une certitude, juste comme une impression. Jusqu’à ce que l’agent dévoile son dessein :

— C’est le parquet qui m’a demandé de vous faire taire au sujet de l’affaire de l’enlèvement : ils ne veulent plus rien recevoir de vous. Si vous persistez, le ministère public vous fera condamner. Vous risquez entre six mois et cinq ans de prison pour dénonciations mensongères ou calomnieuses.

Je connaissais ces articles, mais je n’en demeure pas moins abasourdi. Je suis sur la défensive. Cependant j’ai toujours un sursaut pour m’insurger :

— Attendez, il y a eu une affaire d’enlèvement d’enfant, avec une rançon payée, je suis victime, et vous voulez, à moins que ce ne soit le parquet, m’emprisonner… Ce n’est pas correct !

Devant des policiers, je fais toujours très attention à ne pas me prêter à l’outrage, car je redoute qu’ils en profitent pour exagérer mes paroles. Je demeure en toutes circonstances modéré. L’agent Chesnay imprime et me tend le procès-verbal :

— Relisez-le et signez-le.

Je le relis. Les tournures de ses phrases ne me plaisent guère. Aucun des faits de violence que j’ai signalés de Rachel n’est repris. Le rapport est partial. En même temps, les dernières déclarations de l’agent résonnent dans ma tête. À mon tour de frapper :

— Je ne souhaite pas signer ce PV…

— Comment ça ? Vous devez le signer !

— Les mots, la tournure, le choix de certains éléments et le silence de certaines de mes déclarations ne me conviennent pas.

— Vous croyez que ça va se passer comme ça ? Je convoque tout de suite votre ex-épouse pour une confrontation.

Elle s’empare du téléphone, tombe sur Rachel à qui elle demande de venir au plus vite. Je vais l’attendre à l’accueil du poste de police.

Dans mes lettres auprès du parquet, j’avais insisté pour que Rachel ne soit pas inquiétée sur l’affaire du faux rapt à cause du risque qu’elle s’en prenne aux enfants. Et là, je me retrouve face à l’imbécillité et l’irresponsabilité réunies de quelques agents ou substituts du procureur. Cela ne leur suffit pas, à ces gens-là, en plus de bâcler ou de fausser leurs enquêtes, de mettre des enfants en péril ? Je bous sur mon banc. Ce n’est que l’attente de Rachel, peut-être trente minutes, qui me permet de retrouver un peu de ma sérénité.

Je me remémore mon refus de signer ce PV quelques minutes plus tôt et la colère de l’agent qui a suivi. J’ai le sentiment d’avoir bien agi : si quelqu’un qui s’oppose à moi se met en rogne c’est parce que j’ai contrecarré ses plans. Cet agent avait la force du parquet et de la police réunis. Pourtant, je ne suis pas tombé dans ses filets. Cette manière d’approcher la situation me réconforte et me permet d’appréhender la suite, face à Rachel et cet agent, de façon plus sereine. Je respire mieux. Je me dis aussi que si la policière m’est opposée, Rachel la percevra comme étant dans son camp, et ne devrait pas agir contre les enfants comme elle l’avait promis.

Nous pénétrons tous un peu plus tard au sein du même bureau. L’agent commence l’entretien :

— Monsieur Aubert, vous dites que votre épouse a enlevé sa fille au Congo.

— Non, elle a raconté que…

— Répondez à ma question ! m’interrompt-elle. Vous avez déclaré que votre épouse a enlevé sa fille ?

— Non, je n’ai jamais prétendu qu’elle a enlevé sa fille, ce qui d’ailleurs était impossible puisque ma femme était en France au moment des faits.

— Bien. Madame Aubert, avez-vous enlevé votre fille ?

— Non.

L’interrogatoire débute très mal. Les questions de la policière tendent à me discréditer. L’agent va biaiser son rapport. Je réponds néanmoins le plus honnêtement. Certaines questions-réponses adressées à Rachel devraient être approfondies, car Rachel persiste à dire qu’une rançon a été versée :

— Madame Aubert, avez-vous reçu de l’argent, qui a servi à ouvrir un commerce comme l’annonce votre ex-mari ?

— J’ai reçu de l’argent par Western Union, qui a été donné aux gens qui retenaient Jessie. Ces gens portaient des masques, je ne sais pas qui ils sont.

— Madame Aubert, votre ex-époux prétend comprendre un peu votre langue africaine. Vous avez déclaré devant lui, alors que vous parliez une première fois au téléphone avec une cousine, et une seconde fois devant un pasteur africain, que vous aviez acheté un commerce.

— Mon mari n’a rien compris, je n’ai pas dit que j’avais déjà acheté ce magasin, mais que lorsque j’aurai de l’argent, je l’achèterai.

Je vois l’agent noter la réponse de Rachel. Sa phrase me satisfait, car elle ne peut pas coller à la réalité : une femme peut rêver d’ouvrir un commerce, un salon de coiffure, voire un restaurant ou un bar. Mais pas un entrepôt !

Les questions se poursuivent un peu. Ce procès-verbal ne me contente pas, mais à cause de la réponse de Rachel, je le signe. L’agent réitère ses menaces à mon égard :

— Monsieur Aubert, nous ne voulons plus jamais entendre parler de vous. Vous avez compris ? Plus jamais…

— Vous ne le connaissez pas, s’empresse de préciser Rachel. Dans quinze jours il va revenir vous créer des problèmes.

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♣ Aussi publié sur mon compte Wattpad dans mon recueil "Les maux des mots" ♣
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