Un saut à Paris

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Depuis quelques semaines, nous sommes tous anéantis par ce contexte pesant. Rachel ne sait plus où elle en est. Doit-elle tenter un geste extrême, un suicide, se faire passer pour folle ? Quant à moi, voilà plus d’un an que j’entends continuellement dire que les enfants vont être assassinés. Je me suis, jusqu’à présent, sorti de situations difficiles, et je sais que je m’en extirperai toujours ; peut-être en boitant, mais j’émergerai.

La juge aux affaires familiales s’est contentée de répondre à l’unique question du divorce, en refusant d’aborder les menaces de mort. Or, désamorcer tout risque de meurtre, collectif ou de ma seule personne, l’emporte sur les simples sujets matériels de la séparation.

La question essentielle de savoir si Rachel est réellement dangereuse ou non est occultée. Il me faut repartir à la charge dès la mi-juin en ouvrant auprès du juge aux affaires familiales une nouvelle procédure.

J’utilise les possibilités offertes par les lois relatives à la protection des conjoints, le plus souvent des femmes, victimes de violences au sein du couple. La saisie du JAF, « saisine » dans le langage juridique, est extrêmement simple, et il n’y a pas besoin d’avocat. Mieux encore : au moment de l’étude de la requête, le ministère public, c’est-à-dire le procureur, peut intervenir pour aider le demandeur.

Par précaution, je prends l’initiative d’écrire au parquet pour informer du réel risque relatif à ma disparition : la suppression du premier témoin gênant dans l’affaire du rapt. Je compose en une quinzaine de pages un argumentaire précis.

Mon courrier conclut que si le véritable enjeu demeure l’histoire de 2008, j’entends cependant, devant le juge civil, me limiter aux seules menaces de mort proférées par ma femme. Je demande toutefois l’assistance du ministère public, prévue par la loi. J’annonce que je me tiendrai uniquement au risque actuel et n’évoque nullement le dossier de l’enlèvement de Jessie. C’est l’essentiel de l’information que je laisse aux services du procureur.

Puis, je dois rédiger ma requête. J’ai compris que maintenant Rachel voulait faire un coup double : mon effacement physique lui permettrait de ne plus être inquiétée, mais surtout, tant que le divorce n’est pas prononcé, de faire main basse sur l’appartement de ma grand-mère.

Notre procédure durera des années, je sais que Rachel multipliera les tracasseries à l’excès. Ce n’est pas ce qui m’inquiète : une relecture de la loi me rappelle que le mariage ne peut être dissous que de deux manières, par une procédure de divorce qui a abouti, ou par la mort. Voilà qui ne me rassure guère. J’ai commencé mes démarches, mais ne suis-je pas dans une épreuve de vitesse ? Obtiendrai-je la rupture du mariage, ou Rachel aura-t-elle ma fin, comme elle s’y est engagée ? Lequel de nous deux atteindra le premier le but fixé ?

La course ne me convient pas, je dois insister sur ma sécurité. Pourquoi dès qu’un époux ou une épouse a déposé une demande en divorce ne serait-il pas possible de priver l’autre de tout héritage ? Cette éventualité réduirait fortement les risques. D’autant que Rachel continue de regarder des émissions sur des meurtres où l’on voit des conjoints monter de véritables traquenards pour s’emparer d’une partie de la richesse de l’époux.

J’ai l’intuition de devoir remettre en cause cet article de loi qui m’apparaît d’une autre époque. Je peux introduire une Question prioritaire de constitutionnalité, cet argumentaire que je joins en complément de la requête auprès du juge aux affaires familiales.

J’utilise toujours la même trame, il me suffit de mettre à jour le nom du tribunal que je saisis, de mentionner les articles 260 et 227 du Code civil et de détailler les atteintes à nos droits fondamentaux que je crois voir. J’évoque entre autres le principe de sécurité et la protection par la loi pour l’intervalle entre lesquels le divorce est demandé et le moment où il est acté.

Puis, j’aborde l’essentiel : une personne qui prétend régulièrement tuer ses enfants est-elle saine d’esprit ? Le passage devant un psychiatre pourrait le cas échéant me rassurer à ce sujet, ou, dans la pire des probabilités, éveiller juge et procureur pour qu’ils s’emploient à protéger nos vies.

Je vais au-delà des menaces de mort, orales, proférées par Rachel, certes inquiétantes. Il me faut vérifier si une femme qui a été capable il y a quelques années de développer un stratagème du faux rapt est susceptible de continuer à monter en puissance dans la criminalité. L’avis d’un psychiatre serait utile. J’introduis la requête auprès du juge.

Il est difficilement concevable de demander la seule expertise du conjoint : je dois moi aussi me prêter aux mesures que je sollicite pour Rachel.

De son côté, Rachel souhaite profiter de l’occasion pour me faire passer pour une personne dépressive. Le jour de l’audience devant le JAF, Rachel acquiesce ainsi pour un examen commun. L’ordonnance devrait être rendue d’ici la fin juillet.

Les grandes vacances viennent de débuter, y aura-t-il là un motif pour permettre à la tension de baisser ? Rachel se sent elle aussi exploser intérieurement ? Elle soumet l’idée de voyager trois semaines ou un mois à Paris, auprès de sa famille. Je reste dans le Sud avec les quatre enfants. Le départ de Rachel me soulage.

Juste avant de nous quitter Rachel m’apparaît un peu plus inquiète. J’espère que ses vacances vont contribuer à la calmer. Voilà quinze jours qu’elle y est, quinze jours pendant lesquels étrangement nous soufflons, les quatre enfants et moi-même.

Puis je reçois un appel de sa part. Après avoir pris des nouvelles d’ici, elle fait durer la conversation… Au terme d’une dizaine de minutes, elle balance :

— Si ça ne va pas, je vais tuer les quatre enfants…

Sur le coup je ne parviens pas à assimiler ses paroles. Nous en restons là, nous raccrochons. Mais que lui prend-il ? Au lieu de profiter de la tranquillité, de se reposer l’esprit, la voilà qui se bourre le crâne des pires horreurs. Et puis pourquoi maintenant cette certitude de s’en prendre aux quatre ? En ce moment, pourquoi rajoute-t-elle ses deux grandes filles ?

Plusieurs raisons s’emmêlent. Voilà deux semaines qu’elle s’amuse, qu’elle change d’environnement. Ce nouvel air lui fait du bien, lui procure du recul par rapport à nos problèmes. Elle commence à mieux évaluer notre contexte.

Et là, un doute la saisit. Rachel ne connaît pas bien les mécanismes policiers, la nécessité d’avoir des preuves matérielles plutôt que de simples témoignages. La crainte qui naît en elle est que ses propres filles puissent la dénoncer si elles étaient interrogées par des enquêteurs.

Et si la seule solution pour que Rachel échappe à la prison était de supprimer tous les témoins potentiels ? Le délire est poussé au paroxysme. Il dépasse tout entendement normal. L’instinct bestial de sauvegarde s’étend au-delà de la réflexion de tout être humain.

Par hypothèse j’entrevois Rachel qui vient d’encaisser un revers par rapport au faux rapt, maintenant mis à jour. Même si je lui ai indiqué que c’était elle-même qui avait trop parlé à sa cousine au téléphone, elle a dû vraisemblablement être informée par Jessie de l’erreur de cette dernière.

Depuis ce jour, elle ressasse ces récents événements. La réalité lui revient en plein visage : sa fille, sa propre fille, au lieu de la protéger, l’achève. L’isolement de Rachel en région parisienne depuis quinze jours n’aboutit qu’à la conclusion qu’elle se forge : les deux grandes, par ce qu’elles connaissent de l’affaire, continuent de représenter un danger pour elle. Si ce risque ne peut pas être éliminé, alors sa source doit l’être. Une dispute conjugale, source de nos disparitions, sauvera Rachel.

L’heure est grave. Au lieu de profiter de ses vacances, Rachel tergiverse à longueur de journée. Elle en arrive à se forger de nouvelles raisons d’un meurtre. Sa peur grandit.

Je tente de la rassurer : si risque d’arrestation il y a, il ne proviendra jamais de ses filles. Une enquête peut bien sûr être déclenchée à partir d’un témoignage oral, mais pas une condamnation… Il faut des preuves matérielles sur lesquelles la police peut s’appuyer. Je lui indiquerai les éléments en ma possession. Mais elle doit abandonner l’idée de toucher à ses enfants. Au terme d’une nuit, une piste m’apparaît pour désamorcer cette nouvelle crise.

Le milieu africain est structuré autour de la famille. Les anciens ont un rôle important de médiation. Je peux monter à Paris en parler directement avec elle devant son oncle. Une discussion permet toujours de rechercher des voies alternatives. Au prétexte d’une simple entrevue pour évoquer l’attitude d’une jeune couple, deux oncles de Rachel vont nous recevoir, elle et moi.

Je prends un train le jeudi dans la journée, nous passerons la soirée à discuter, et je rentrerai le lendemain.

Je suis bien accueilli. Nous dînons. Vers la fin du repas arrive le moment crucial. Il commence par une sorte de sermon, à notre attention :

— Vous êtes encore jeunes, vous devez faire chacun des efforts. Vous avez des enfants, vous avez des responsabilités. Le divorce n’est pas une chose facile, croyez-moi. Vous allez passer devant un juge, qui va trancher. Vous avez arrêté votre décision, même si je ne l’approuve pas, c’est votre droit.

Après un moment de calme, j’enchaîne à demi-mot les vrais motifs du divorce.

— Vous savez, il y a toujours différentes raisons, commencé-je. Certaines sont insignifiantes, et des gens se séparent pour des futilités. Et puis dans d’autres cas, alors que la situation est intenable, les personnes préfèrent rester ensemble. En ce qui me concerne, je pense quand même demander le divorce à cause de ce qui s’est passé ces dernières années. J’estime que le danger persiste, et il faut que je me sépare.

L’oncle m’écoute, et me laisse poursuivre.

— La vraie raison pour laquelle je suis venu à Paris est la possibilité qu’elle fasse du mal à ses enfants.

— Mais elle ne les touchera jamais ! s’exclame-t-il.

— Tant mieux, je préfère comme ça. Mais je dois prendre certains devants, anticiper. Je souhaite un règlement entre elle et moi, à l’amiable. Mais si je ne dis rien, je cours perpétuellement le risque de disparaître.

Ils froncent les sourcils. Je poursuis :

— J’ai quelques éléments qui m’ont surpris. J’en ai transmis une petite partie au procureur. S’il m’arrivait quelque chose, il y aurait de quoi enquêter.

— Et qu’avez-vous trouvé ?

— J’ai épluché plusieurs documents de l’époque. Parmi eux, les factures téléphoniques détaillées. J’ai vu que dans les dix jours qui ont précédé l’annonce de l’enlèvement, Rachel a passé plus de trois heures en appels au Congo. Elle établissait un contact quasiment tous les jours. Pour moi, ça me suffit, je ne souhaite plus vivre avec elle.

L’atmosphère est pesante. Rachel ne parle pas. Peut-être tente-t-elle de bafouiller quelques mots, mais elle ne va pas loin. Son oncle n’a plus grand-chose à ajouter. Nous hasardons quelques paroles banales, sociales. Nous échangeons des nouvelles de la famille en général, puis nous allons nous coucher. L’oncle se levait tôt le lendemain matin, et il sera déjà parti à mon réveil. Je prends le petit-déjeuner, puis je m’en vais et me dirige vers la gare.

M’être prêté à cet échange a constitué un signal empli d’une volonté d’apaisement. Assez souvent, il est plus important d’agir, sans forcément regarder le contenu de la discussion, qui elle peut échouer. L’acte positif est de savoir communiquer. Le résultat n’est que secondaire.

Lors de mon passage éclair à Paris j’ai dévoilé cette découverte que je venais de faire. Peut-être est-ce la franchise de mon dialogue qui permet un tant soit peu de diminuer la tension ?

Nous n’avons toujours pas reçu l’ordonnance du tribunal. Je continue à voir le risque grandir, c’était d’ailleurs la raison de ma montée précipitée à Paris.

Rachel s’était trouvé entre-temps une avocate, qui avait balayé à l’oral ma Question de constitutionnalité. Ce n’était pas très grave, il fallait que j’insiste sur le risque, ce qui venait d’être fait.

J’étais plus chagriné par l’absence totale de réaction du ministère public : d’abord il devait donner son avis sur la fameuse question, ce qu’il n’avait pas fait, mais ensuite il aurait dû proposer des mesures pour diminuer tout danger. Je n’avais pas beaucoup de preuves, puisque je me refusais à enregistrer Rachel à son insu, sauf cette vidéo où, saoule, elle tapait Carole. Le silence du procureur signifiait-il que ma réclamation était suffisante à elle seule ?

Fin juillet, je reçois la réponse de la juge. L’ordonnance précise que le ministère public a refusé pour sa part de soutenir la requête en protection. Je ne me souviens pas de cette mention lors de notre audience, mais peu importe.

Le JAF passe sous silence la vidéo avancée, dit que les plaintes et la main courante déposées ne sont pas probants. Je suis débouté…

Je regrette également que la juge n’ait pas accepté la présentation devant un psychiatre. Pourtant, lorsque deux personnes sollicitent une même mesure, elle avait l’obligation d’accéder à la demande. Rachel et moi-même soutenions à rencontrer ensemble cet expert, la juge aurait dû répondre favorablement. Pourquoi un tel refus ?

Cette juge est la même que celle gérant notre divorce. J’impute ces aléas à une surcharge de travail, sans me poser plus de questions.

C’est l’été, le premier depuis ma décision de divorcer. Je me retrouve seul avec les enfants. Je les emmène tous les jours à la plage. Je me baigne un peu, puis vais sur le sable et je tapote sur mon ordinateur. Je ne travaille plus très bien, mais je continue quand même. Du coin de l’œil, je vois les enfants heureux. Ils sont dehors, à l’air libre. Ils pataugent dans cette eau peu profonde, mais chaude. Ah, cette innocence… Ils sont très loin de se douter de ces nuages noirs qui pèsent au-dessus de nos têtes.

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