L'appartement

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Le milieu africain consiste en beaucoup d’esbroufe. Plaçons-nous dans un cadre de femmes, qui parlent toutes plus fort les unes que les autres, à qui l’entendra le plus. Voilà pour la forme. Pour le fond, c’est pareil. C’est à celle qui racontera le plus gros mensonge. Et dès que quelqu’un mord à l’hameçon, la femme ajoute une nouvelle couche, encore plus invraisemblable. Peu importe que personne ne la croie, elle aura quand même impressionné son monde.

Dans le milieu africain istréen, tous connaissaient l’arnaque de Rachel, qui avait fait avaler à son mari et à sa belle-famille une histoire invraisemblable.

La réalité était, en fait, un peu moins rose, mais ça, Rachel le cachait. Elle qui avait touché le jackpot grâce au rançonnement n’était toujours pas capable d’acheter une petite maison à sa mère. Celle-ci était baladée de location en location, à un maigre loyer qu’elle ne parvenait même pas à acquitter, ou hébergée quelques semaines chez de la famille. Les bâtisses au Congo ne coûtent pas cher. Les offres débutent vers dix ou quinze mille dollars américains pour des structures en béton, mais relativement dégradées par le temps, pour atteindre des pavillons convenables autour de vingt ou vingt-cinq mille dollars. Rachel en avait touché quarante mille, et n’avait pas réussi à acheter à sa mère une petite maison.

Rachel racontait à son entourage, ici en France, qu’elle avait offert à sa maman une assez grande villa, presque un château. Est-ce que les autres filles africaines la croyaient ? Je n’en sais rien.

Mais ce mensonge lui revient à la face et ne cesse de travailler Rachel. Elle connaît son échec, et ça la taraude intérieurement, ça la ronge depuis des mois, et ce n’est pas près de s’arrêter.

Environ un an après son retour en France, en 2009, j’avais reçu un message de l’oncle Barnabé, qui annonçait avoir trouvé une maison abordable, aux alentours de six ou huit mille dollars. Il me joignait des photos. Nous venions de payer une rançon, et nous n’avions même pas commencé son remboursement, il était inenvisageable d’aller chercher six mille dollars supplémentaires. En plus je ne croyais pas, à l’époque, à cette histoire d’une maison aussi peu chère, et je me méfiais d’une arnaque. Donc nous n’y avions pas donné suite.

Avec les années de recul, j’ai compris ce qui s’était passé. Rachel la voleuse s’est fait voler par son oncle… Quand elle a quitté le Congo en 2008, elle n’avait pas eu le temps de terminer l’achat d’une maison pour sa mère, il lui restait diverses formalités, négociations de prix, vérification du propriétaire, passage devant notaire… Elle a donc laissé l’argent nécessaire à son oncle. Mais celui-ci a demandé plus. Il a vécu sur ce que Rachel lui a confié. Puis au moment de l’achat du bien immobilier, il a exigé un complément : Rachel était piégée. Elle a tout perdu… et sa mère continue à être trimbalée entre différents bailleurs. Qu’est devenu le jackpot de Rachel ? Ah, quelle étrange leçon de l’histoire ! Elle me rappelle le mythe grec du roi Midas. Celui-ci, rapace, avare, avait fait le vœu que tout ce qu’il touchait se transformât en or. Les dieux de l’Olympe l’ont exaucé. Tout ce qu’il frôlait d’une partie de lui-même se figeait pour briller de ce métal jaune orangé. Y compris la nourriture. Ce roi, détenteur de richesses infinies, est bêtement mort de soif et de faim.

Rachel traîne un second échec. Lorsqu’elle était au Congo, elle venait d’avoir tellement d’argent qu’elle avait décidé d’effectuer deux achats : cette maison qu’elle n’a pas pu acquérir, et ce dépôt de boissons qui a périclité…

Quelques banques se sont implantées au Congo dans les années qui ont suivi les guerres. Mais confier son pécule à ces établissements n’est pas entré dans les mœurs. Rachel préférait les biens immobiliers.

Son entrepôt a été rapidement opérationnel. Il ne demandait aucune aptitude commerciale, pas de relationnel particulier. Rachel était contente : elle commençait à réussir, dans sa vie. Elle est rentrée en France et a laissé la gérance de l’établissement à un certain Teddy.

J’ai eu avec lui quelques conversations téléphoniques. Il se faisait passer pour un simple entrepreneur, et n’a jamais soufflé mot du commerce. D’ailleurs, à l’époque où je lui parlais, je ne me doutais même pas de son existence.

Rachel ne disposait d’aucun moyen de contrôle sur ce qui se passait dans son établissement. Juste quelques indications orales. On lui faisait croire qu’il y avait de nouvelles taxes à payer, ou mieux. Au lieu de s’acquitter des montants avancés, Teddy lui présentait une astuce : il suffit de glisser un billet à l’agent contrôleur pour qu’il ne s’attarde pas sur le dossier. Rachel gobait tout. Elle savait bien qu’on lui racontait n’importe quoi, mais elle n’avait pas le choix. Elle subissait.

Puis vient le tour de la famille. Celle-ci avait été tenue à l’écart de l’entrepôt. En Afrique, il est conseillé de bien séparer les affaires privées de celles de la sphère familiale. Car sitôt connue l’existence d’une activité commerciale, des parents, proches ou éloignés, se dirigent vers cette affaire dans l’idée de la dépecer. La solidarité africaine, c’est un peu ça : le bien doit bénéficier à tous. S’il y avait une poule aux œufs d’or, elle serait découpée vivante en l’espace d’un éclair. Personne ne regretterait ensuite qu’elle ait été tuée, on ne se poserait même pas la question des œufs qu’elle pondait. Si Rachel possède un établissement, elle doit en cacher l’existence sans quoi il fondra en un rien de temps.

Certaines personnes savent bien garder le secret, mais d’autres n’y arrivent pas, finissant par tout divulguer. Il suffit d’un employé du magasin qui révèle que sa réelle patronne vit en France, mariée à un Blanc, pour que cette seule information se répande comme une traînée de poudre. Viendra le temps des recoupements. Dans les quartiers des gens savent ou déduisent plus vite que les autres. Quand la famille de Rachel, par son frère aîné, apprend cette matérialité, alors sonne le début de la chute du commerce. Pense-t-on : des bières gratuites en plus… Quels discours ne vont-ils pas marteler :

— Cette sœur qui vit en France a voulu nous cacher, à nous sa propre famille, son argent. Elle a un magasin qu’elle conserve en égoïste ? Elle doit partager !

Alors, c’est par des flux de brouettes que ses oncles, frères, cousins viendront chercher les boissons. On se rince à l’œil. Et le commerce sombre.

Voilà moins de deux ans qu’elle est rentrée en France, et, après n’avoir pas trouvé de maison pour sa mère, son deuxième investissement périclite. Au fond d’elle-même, elle accuse sa propre famille congolaise, et plus généralement les Africains qu’elle traite de voleurs, à cause d’une mauvaise mentalité. Devant les Africains en France, elle fanfaronne, elle est fière d’avoir créé un business au Congo, en cas de coup dur ou pour sa retraite. Cependant, au fond d’elle-même, Rachel commence à reconnaître et encaisser ses propres échecs.

Son activité congolaise ne suffit pas. Paradoxalement, elle doit faire croire à son entourage qu’elle possède encore plus.

Ma grand-mère détient un appartement de type T2, à Istres. Ce bien, à cause de son ancienneté, a une valeur qui ne doit pas dépasser les 100 ou 150 000 euros. Rachel a le besoin incessant de se faire mousser. Elle ne travaille pas. Que peut-elle inventer ? Simplement qu’elle est mariée avec quelqu’un qui a de l’argent. À l’époque, je ne savais pas qu’elle était en train de raconter ça ; je l’ai appris lorsque la boîte de Pandore s’est ouverte.

Elle s’imagine le prix de l’appartement. On vend des studios neufs à 120 ou 150 000 euros, ici c’est un T2, mais ancien. Elle se le figure pourtant au moins au même prix : et avec un peu de chance ou de patience, elle rêve d’atteindre les 200 000 euros…

Rachel embellit la situation. Elle vit dans un monde déformé. Elle se l’imagine. Y aura-t-il quelqu’un d’autre pour boire ses paroles ? Pour que l’on prête attention à elle, elle doit surenchérir dans l’incroyable. Dans le milieu africain, elle persiste à raconter l’extorsion qu’elle a réalisée. Elle ne précise pas le montant qu’elle a pris. Et elle complète en informant son entourage qu’il y a toujours cet appartement de 200 000 euros. Les gens qui connaissent Rachel la laissent dans ses énonciations qui n’engagent qu’elle.

Je commence à percevoir les événements passés sous un nouvel angle. En 2011, Rachel rencontre Jamila, la nouvelle compagne de Jules Touré. Jamila est une ancienne prostituée. Elle officie quand même un peu, mais de façon beaucoup plus décousue. De corpulence obèse, c’est une femme qui a toujours cru devoir écraser les autres, leur faire du rentre-dedans. Elle vient de Montpellier. Elle n’a pas de vrais amis sur Istres. Rachel lui apparaît comme un premier contact facile. Au moins un contact. Pour Rachel, il en est de même. Toutes ses copines, qui l’apprécient d’ailleurs, la connaissent, et même si elles écoutent ses histoires, gardent maintenant une certaine réserve. Quand Rachel et Jamila se rencontrent, chacune des deux va trouver en l’autre des points d’attrait, des intérêts, pour renforcer cette nouvelle amitié, parader pour accroître son influence.

Rachel raconte la rançon versée par son mari avec une extrême facilité. Jamila, bien qu’elle connaisse des méthodes différentes pour tenir les hommes, est subjuguée. Aurait-elle trouvé en cette personne de dix ans sa cadette, un maître ? Jamila, elle qui croyait avoir presque tout fait dans le domaine des petites arnaques, se voit dépassée. Rachel, à son habitude, rajoute que la rançon volée ne lui suffit pas. Elle aura l’appartement de la grand-mère… Rachel écrase Jamila. Les deux femmes parlent fort, rient gras. Elles retrouvent entre elles une certaine nostalgie de cette Afrique où seuls les plus forts et les plus malins triomphent. La puissance se ressource dans les complots les plus extraordinaires.

Jamila ne peut pas en rester là. Il lui faut proposer à Rachel de franchir une nouvelle étape dans le mal :

— Rachel, tu veux cet appartement ? Pourquoi tu attends ? Ton mari est mauvais. S’il disparaît, tu as tout : les enfants et l’appartement. C’est toi qui vas gérer l’immobilier, pas les enfants. Tu diras que tu n’as pas assez d’argent pour faire vivre la famille, on ne pourra pas t’interdire de le vendre, et tu rafles tout le liquide…

Jamila a repris le dessus. En 2011, Rachel n’envisageait pas trop sérieusement ma disparition. Elle l’évoquait, certes, mais ne renfermait pas en elle cette force de concrétisation.

Jamila ose. Ce n’est plus Rachel qui peut avoir des remords, qui peut estimer qu’elle va trop loin. C’est quelqu’un d’autre qui est en train de lui montrer ses propres limites.

Jamila possède le tact de ne pas insister. Elle vient de jeter l’idée, et, en bon stratège, attend qu’elle germe dans l’esprit de Rachel. Elle se contente de temps à autre de rappeler à Rachel qu’elle n’a pas tout l’argent qu’elle veut. Elle appuie là où ça fait mal : celle qui prétend posséder, dans le futur, des centaines de milliers d’euros rencontrerait-elle des difficultés à tenir en main quelques simples billets de banque ? Le déséquilibre est pointé du doigt. Jamila a commencé son travail de sape.

Il ne suffit pas de faire prendre conscience d’un manque, encore faut-il proposer des solutions. Le mari ne peut pas être tué : il y aurait meurtre, et inconsciemment Rachel se refuse d’aller aussi loin. La suggestion est celle de l’époux qui, tout seul, se suicide. Rachel me connaît bien, et sait que ces idées noires n’ont jamais correspondu à mon tempérament. Certes, je peux traverser des moments où mon moral est bas, mais j’ai suffisamment de ressources pour remonter n’importe quelle pente. Jamila, qui persiste dans l’hypothèse de mon suicide, m’évalue mal. Nous sommes toujours en 2011, Rachel et Jamila ne se sont rencontrées que depuis quelques mois seulement.

Jamila a posé deux bases essentielles au projet qu’elle fomente. La première est de montrer à Rachel qu’elle est malheureuse, qu’elle n’a pas tout l’argent nécessaire à son bonheur, alors que celui-ci existe et est à portée de main. La seconde donnée est que, si je disparais, son problème est résolu. Le temps doit poursuivre son œuvre : ancrer ce binôme problème-solution dans la tête de Rachel. Notre esprit est assez souvent manipulable, inconsciemment. L’étape suivante consiste, pour Rachel, à se convaincre de mon suicide. Rachel peut y participer : si je succombe, ce ne sera que ma faute, car je n’aurais été qu’un faible. Elle s’emploie à distiller ce bruit parmi ses amis :

— Lionel ne se sent pas à l’aise ces temps-ci, il parle de temps en temps de se suicider.

Les personnes qui me connaissent lui répondent souvent qu’elle se trompe, mais d’autres prêtent une oreille à ses surprenantes allégations.

S’il est acquis dans l’esprit de Rachel que je dois mettre fin à mes jours, il reste à élaborer comment. Ses pressions via la disparition des enfants m’atteignent moralement, mais sans trop d’impact direct. Bien au contraire, mon initiative de porter plainte à la fin de l’année dernière a eu pour conséquence sa convocation devant la police à la mi-janvier.

Rachel a encaissé ce choc. Le plan de Jamila ne fonctionne pas. Les deux femmes vont un temps diverger. Rachel fait moins confiance à sa nouvelle amie, sa sœur comme elle l’appelle. Quant à Jamila, elle constate son impuissance à faire aboutir ses machinations. Jamila n’a rien à perdre dans l’affaire, contrairement à Rachel.

Et si l’appartement tombait dans le giron de Rachel à un moment ou un autre, elle saurait rappeler à son amie ses précieux conseils. À « l’africaine », rien n’est signé, mais les gains seront partagés. Jamila agit seule. À son habitude elle va monter différentes petites intrigues. À Istres elle n’a aucun réseau. Elle va utiliser celui de son compagnon.

En même temps, elle continue son travail de sape. Ce n’est plus Rachel qui creuse mon moral, mais Jamila et Jules qui s’en prennent doucement, mais sûrement à celui de Rachel. Soirées restreintes à quelques amis de passage au cours desquelles le couple tente de faire apparaître Rachel en reine. Celle-ci boit, sombre petit à petit dans une vie qu’elle ne pourra plus supporter. Dans un cercle vicieux, infernal. Elle ne voit plus ses enfants ni au dîner ni pour leur coucher. Elle est dehors. Quand elle rentre, tous les petits dorment.

La journée, lorsqu’ils sont à l’école, Rachel reste à la maison et passe son temps devant la télévision. Elle découvre des histoires extraordinaires. Il y a toujours une chaîne, souvent américaine, pour faire état d’affaires sordides. Des meurtres, des assassinats, des complots, tous aussi invraisemblables les uns que les autres. Ce sont quelques nouveaux canaux de la TNT qui achètent à bas prix ces chroniques pour les diffuser en boucle. Rachel s’y colle. Elle décèle que les homicides font partie de la personnalité humaine. La notion d’horreur devient relative. Plusieurs se trouvent acculés à tuer. Depuis quelque temps, Rachel avait eu l’éclair d’une révélation :

— Dieu n’a pas fait les prisons pour les animaux, répétait-elle.

En une seule phrase, elle justifie l’existence des geôles pour l’humanité, et place le crime au niveau d’une création indirecte divine. Elle explique un dogme, inattaquable.

Rachel, aidée de Jamila, est en train de poser les raisons d’un meurtre maquillé.

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