Le danger amplifié

7 minutes de lecture

Il me faut plusieurs semaines pour encaisser le choc, pour prendre conscience de ce qui est en train de se passer. Je considérais déjà avec sérieux ses menaces de mort contre moi-même ou les enfants, avant même de savoir qu’elle avait été capable d’une machination quelques années plus tôt. Maintenant un risque supplémentaire, nouveau, vient s’ajouter à cette situation difficile.

Ma sécurité et celle des petits passe par la discussion avec Rachel : les possibilités sont peu nombreuses en la matière. J’en vois trois. La première est de garder sous silence la connaissance du faux rapt. Je ne serai jamais remboursé de la rançon versée, mais surtout les menaces de mort pour faire obstacle au divorce persisteront. Ainsi, si je ne parle pas, je cours encore plus le risque de disparaître, de manière « préventive », pour ne pas que, plus tard, je révèle certaines choses. Je pourrais être victime d’un accident ou retrouvé suicidé… Il n’y aurait aucune enquête, et la police serait contente de classer l’affaire. Je ne sais pas si Jessie a répété à sa mère la conversation que nous avions eue. Ne pas parler des événements de 2008 revient, dans le meilleur des cas, à rester sur les menaces de mort précédentes, et dans le pire des cas, à accroître le danger.

La seconde possibilité est de tout balancer à la police, et de prendre un avocat pour que l’enquête aille à son terme. Une extorsion avec menace de mort, et c’est la circonstance d’un rapt, qu’il soit réel ou simulé, relève d’un crime. Rachel ne passera pas devant un juge unique, mais fera face à un jury populaire. Elle ne s’en sortirait pas. Cela n’est pas vraiment mon problème après tout, elle devait réfléchir avant de lancer sa machination. Ce qui me rend hésitant, ce sont les enfants. Les grandes filles, dont Jessie qui a quand même révélé le pot aux roses, mais surtout les deux plus jeunes. Ils ont cinq et sept ans. À cet âge, ils se considèrent comme la moitié de leur papa et la moitié de leur maman. Comment vont-ils encaisser le choc d’apprendre que cette moitié de leur personne est en prison ? Je redoute fort qu’ils soient moralement abattus.

Je peux aussi me pencher sur des solutions intermédiaires. Celles auxquelles nous ne pensons que très rarement, et qui permettent à beaucoup d’histoires de se terminer en « queue de poisson ». Il me reste la possibilité d’une discussion raisonnable. J’explique à Rachel que j’ai suffisamment d’éléments pour qu’elle soit envoyée en prison, mais que ce choix ne m’intéresse pas, essentiellement, car je me consacre à protéger les enfants, physiquement et moralement. Je demande simplement le remboursement de la somme extorquée. Éventuellement même d’une fraction qui reste à discuter, suivant les capacités de Rachel, ainsi que la signature d’un divorce à l’amiable. Cette solution posée m’apparaît être la meilleure pour préserver un semblant de calme autour de nous.

Je me focalise sur le moral des enfants, leur situation psychologique. Nous n’aurions pas Océane et Nicolas en commun, j’aurais alors pour seul objectif que les personnes qui soutirent de l’argent au prétexte d’un kidnapping soient jugées. Cela fait des années que je pars en missions humanitaires pour aider des victimes diverses. Si j’étais moi-même témoin d’une escroquerie sur les enfants, laisserais-je faire ? Non, cela n’est pas pensable. Je dois faire mon possible pour que ce genre d’actions ne se produise plus, c’est-à-dire demander que justice soit rendue. Dans le cas présent, la difficulté est qu’il s’agit de la mère de mes enfants. Je m’en tiens au remboursement de la somme escroquée, éventuellement en ajoutant le préjudice qui a suivi : une personne qui casse une vitre pour voler un autoradio, lorsqu’elle se fait prendre, doit également payer toutes les conséquences de son acte, en incluant la réparation de la vitre.

Au moment où une personne accepte de rembourser la somme qu’elle a dérobée, toute idée de vengeance disparaît, ou est fortement réduite. Elle reconnaît et admet sa faute. Cet état d’esprit est celui du voleur de mauvaise foi, qui, lorsqu’il se fait attraper, va se convaincre lui-même qu’il est victime. Certains se présenteront boucs émissaires de la société, d’autres de situations incroyables :

— La drogue, comment est-elle est arrivée dans ma poche ? Je n’en sais rien… Ça doit être quelqu’un qui me veut du mal qui me l’a glissée sans que je m’en rende compte…

Le cas extrême est celui du malfaiteur qui se pose comme persécuté de sa propre victime. C’est ce qui ressort du discours de Rachel :

— Si je vais en prison, c’est à cause de toi. Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour épouser un homme comme toi ? Si j’avais su, je serais restée célibataire.

Je n’en pense pas moins :

— Eh bien ! alors pourquoi t’opposes-tu à ma demande de divorce ?

J’enchaîne :

— Personne ne peut faire emprisonner son voisin, une connaissance, ou son époux ou épouse. En tout cas plus depuis des siècles, plus depuis la Révolution française… La seule chose qui permet d’envoyer quelqu’un en tôle relève de ses propres actes, jugés par un tribunal. Dans l’hypothèse où tu ailles en prison, ce que je ne souhaite pas pour les enfants, ce sera à cause de tes agissements, uniquement…

Malgré ces explications, déni et mauvaise foi persistent. Le risque dans ce genre de situation est qu’une personne qui se pense victime aille jusqu’à se faire justice soi-même. C’est un travail psychologique de la part de Rachel, qui va prendre quelques mois, et elle s’y emploie. Tout son cheminement mental est d’une mauvaise foi totale, mais il est réel et elle va s’attacher à ce que j’appelle « se retourner l’esprit ». Elle va se justifier, dans sa tête, une situation tronquée, faussée, dans laquelle elle se posera en victime, sans autre choix que celui d’une tragédie.

La solution la plus simple consisterait dans un divorce. Chacun de nous deux referait sa vie. Maintenant que je la connais mieux, je ne me fais plus aucun souci pour Rachel, je suis certain qu’après quelques mois seulement elle aura mis le grappin sur un nouvel homme.

En ce qui me concerne, ce n’est pas ce que je recherche dans l’immédiat, mais là encore, ma vie repartira normalement. Quant aux enfants, le fait que leurs parents se séparent n’est pas forcément une situation facile, mais nous saurons les protéger pour que ce passage s’effectue en douceur. Ils ont des camarades de classe qui ont leurs parents divorcés, ce n’est pas une circonstance inconnue pour eux. Il y aura des adaptations, une tristesse certaine, mais aussi un père et une mère qui vivront mieux, deux maisons, deux vies.

Cette sortie de crise, pourtant assez facile, est rejetée avec conviction par Rachel. Elle planifie une autre issue, plus tragique encore.

Nous continuons également à penser à Laurent. Il soutenait l’existence d’esprits qui tenteraient de nous aider, de nous guider. Même si Rachel et moi-même sommes en conflit, si la solution à nos différends résidait dans une nouvelle piste, alors nous devrions l’entrevoir. Pourtant, je vais analyser la suggestion de Laurent, qui soutenait que Rachel devait se rendre en Afrique pour se libérer de certains démons, sous un autre angle.

Je me place dans le contexte d’une situation imaginaire, pour vérifier si j’ai tort ou raison de penser que je peux être tué. Car c’est là la question qui m’obsède. Je me vois me rendre aujourd’hui au Congo, avec Rachel. Jusqu’à présent, quand nous voyagions au pays, j’étais toujours très bien traité. Je suis l’époux de leur sœur, de leur fille, de leur nièce, et je prends soin d’elle. Elle a une vie convenable en France, nous élevons bien nos enfants.

Maintenant, j’imagine que je vais au Congo dans le contexte actuel : je veux divorcer, Rachel s’y oppose. Rachel, probablement informée par Jessie, doit se douter que je suis dorénavant au courant de la machination réalisée avec la complicité d’un de ses oncles.

Même si en apparence nous sommes ensemble, je suis certain que Rachel, chaque fois qu’elle sera interrogée en tête à tête par des membres de sa famille sur sa vie en France, va inventer un prétexte révoltant. Lequel exactement ? Je ne serais pas surpris d’histoires suffisamment invraisemblables pour qu’il en reste, dans l’esprit des Congolais, de quoi être durablement choqué. Ces conversations se prolongeront pendant des semaines, jusqu’à ce qu’après ces nombreux conciliabules familiaux, un homme décide qu’il est de son devoir de protéger sa fille. L’amalgame sera poussé jusqu’à arguer qu’après avoir mis les colons dehors, les Congolais doivent montrer qui fait la loi, et quelle loi ! chez eux. On annoncera ma mort, tué par des voyous qui voulaient me dévaliser de quelques dollars, ou après un accident de voiture. L’affaire serait très bien classée. Mon épouse continuerait à vivre de la rente de ses quatre enfants, et espérerait un jour ou l’autre bénéficier d’héritages du côté des miens.

Ce qui me préoccupe n’est pas tant les conséquences, ma fin, je serais exécuté par des membres de sa famille, mais la manière de la mettre en œuvre. Rachel obtient ce qu’elle souhaitait, sans jamais en avoir donné l’ordre. Là encore, d’une totale mauvaise foi, elle prétendra, en elle-même, qu’elle n’a jamais demandé mon exécution. Qu’elle pensait seulement que sa famille m’infligerait une bonne correction, sans aller jusqu’à mon décès… Nos esprits, le mien, le sien, celui de tout un chacun, répondent à des règles complexes, et sont malheureusement manipulables. Elle n’éprouvera aucun remords.

La différence entre un meurtre au Congo et un autre en France est que chez nous, les criminels se font beaucoup plus souvent arrêter. Mais les pensées d’un tueur demeurent identiques : changer de pays ne lui enlève pas ses scrupules. Ça le rend simplement plus prudent. Le danger auquel je dois faire face reste le même : l’esprit de Rachel.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Didi Drews
Un monde étouffé par son quotidien gris.
Une ville couverte de suie.
Au large des eaux, par-delà les parterres de menthe, la commune de Val-de-Nelhée bourdonne comme à son habitude, entre les tensions latentes et les crimes sanglants. L'équilibre se trouve toujours.
Les eaux sont là pour ça.
Jusqu'à ce qu'une série de meurtres vienne brouiller les cartes.




Image de couverture par Free-Photos de Pixabay
368
691
1230
374
Poppy Bernard
Texte ouvert aux avis et relectures :)

Sainte Morfesi n'est pas un pensionnat ordinaire. Nichée au bord de Roìsin, une île battue par les vents et les assauts de l'Empire voisin, l'école résiste à sa manière.

Les enseignants sont intenables, une oie sauvage garde les lieux, les élèves complotent contre le gouvernement et le cuistot s'obstine à transformer en saucisse tout ce qui lui tombe sous la main.
Ajoutez à cela un nouveau directeur tyrannique, et vous comprendrez pourquoi personne ne veut y mettre les pieds pour enseigner les langues, poste vacant depuis des mois.

Pourtant, une jeune femme se présente au portail le jour de la rentrée. Elle s'appelle Billie, a des cailloux dans ses chaussures et parle avec un accent étrange.
Billie sait que, comme dans toutes les écoles pour filles du monde, Sainte Morfesi abrite autant de fantômes que d'élèves. Encore faut-il les retrouver, car le vieux pensionnat ne délivre pas ses secrets sans en exhumer d'autres...
99
132
696
140
meggiej.14
Scénario dramatique + coming of age

Il se passe en deux temps, tout d’abord dans les jours modernes avec Nova, une adolescente neurodivergente frappée par une drame familial et qui fugue pour explorer la grande ville pour la première fois. Elle va y vivre son premier amour, de belles amitiés mais aussi découvrir que la vie peut être très injuste. Ensuite, avec Seb, jeune garçon neurodivergent aussi, dans les années 70, qui débute des études classiques dans un séminaire et qui se rapproche d’un des Frères. Il découvrira comment les différences et l’intelligence peuvent être à la fois un cadeau et un fardeau.

TW: abus sexuel (pas très graphique); fugue; pédophilie (pas très graphique)
9
21
62
42

Vous aimez lire lionel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0