Le pot aux roses

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La maison commence à s’organiser sans la mère, assez souvent absente. Les filles ont quatorze et seize ans, et elles ont été habituées, depuis le Congo, à participer et effectuer les différentes tâches ménagères. De mon côté je m’attache à la sauvegarde d’un bien-être minimal : la situation n’est pas évidente pour les quatre enfants. Je les ai toujours aidés pour leurs devoirs, et je continue. J’insiste aussi pour qu’ils pratiquent des activités sportives et musicales en dehors du temps scolaire.

Rachel apparaît beaucoup plus calme, hormis quelques rares sautes d’humeur depuis sa convocation au commissariat. Je ne sens plus cette tension persistante auparavant caractéristique. Elle se replie sur elle-même. Elle ne parle plus de tuer les enfants.

En revanche, elle annonce maintenant son possible suicide. Aucune de ces deux énonciations ne me réjouit. Elle refera très bien sa vie une fois que nous serons séparés, tout en restant vivante. Elle ne voit pas les choses de la même manière, et commence à sombrer. Elle multiplie les sorties et, à quelques occasions, ne rentre pas à la maison. Elle n’appelle pas les enfants pour autant.

Il est assez facile de constater que quelqu’un dépérit. Je me méfie alors des sursauts. Quand une personne décline, elle a souvent un réflexe salvateur, mais démesuré. Là encore, une crise de folie n’est pas à exclure.

Je demeure très attentif à détecter tout ce qui pourrait déclencher chez Rachel un changement brusque, la reprise de ses envies d’en finir avec moi.

Je me couche systématiquement une heure après elle pour être certain qu’elle dort. Et si elle n’est pas rentrée, je l’attends. Il est hors de question que je coure le risque de m’assoupir seul, puis, à son retour au milieu de la nuit, qu’elle me poignarde en plein sommeil. Le lendemain, elle irait expliquer au commissariat que j’étais son bourreau et qu’elle n’avait d’autre choix que de mettre fin à mes jours. Enquête facile à réaliser par la police, enquête vite résolue, Rachel disculpée et libérée : enfin une femme qui a réussi à échapper aux violences conjugales exercées par son mari ! Ce serait tout juste si l’on ne lui décernait pas une médaille. Donc, j’attends qu’elle rentre…

Le 20 avril, elle est de nouveau sortie. Au téléphone, elle parle bizarrement. Que ce soient les filles ou moi-même qui lui répondons, on entend qu’elle est saoule. Cette fois encore, elle nous annonce avec ses propres mots son possible suicide. Son langage est étrange, mais je le connais. Elle évoque de rentrer « à moitié » avec Jessie. Ce terme signifie qu’elle abandonne une partie d’elle… Je ne la sens pas. Je soupçonne Jules et Jamila d’être encore derrière elle à l’aiguillonner.

Là encore, il est impensable que je me couche : elle est capable de venir me planter un couteau lorsque je dors… Dans quelques circonstances, je ressens un danger sans pour autant parvenir à le situer raisonnablement, avec discernement. Ce soir-là, je prends l’initiative de filmer. Je me méfie des policiers ou des juges qui refusent une fois sur deux des productions vidéo ou audio qui ont été obtenues à l’insu des personnes.

Rachel rentre après minuit. J’ai la caméra dans une de mes mains, je lui annonce que ça tourne. Elle ne s’étonne qu’à demi. Je pose l’appareil sur un meuble. L’enregistrement devient alors essentiellement sonore. Rachel monte à l’étage, tandis que je reste en bas. Au terme de quelques minutes, j’entends Carole crier et m’appeler :

— Aïe ! Papa… Papa !

Et la voix de Jessie :

— Maman, arrête !

Je saisis la caméra et grimpe les escaliers quatre à quatre. Dès que Rachel me voit dans la chambre des filles elle se calme. Elle est allongée sur Carole. Elle se lève. Elle bafouille quelques explications, complétées par les adolescentes. Celles-ci dormaient quand leur mère est rentrée. Elle a réveillé l’aînée, à une heure du matin, pour qu’elle aille lui servir à manger. Elle n’a pas bougé. Alors Rachel a commencé à la bousculer tentant de la sortir de son lit. Elle reçoit quelques légers coups, pas très forts, car la mère est saoule. Finalement, à mon arrivée, Rachel ira se chercher toute seule, dans le réfrigérateur, quelque chose à se mettre sous la dent, si elle y tient vraiment. Puis nous nous couchons.

Ce soir a été exceptionnel : d’habitude il n’y a pas d’accrochage. Rachel sait que j’ai filmé. Ces écarts ne devraient normalement pas se reproduire.

Habituellement, avant que les deux plus jeunes s’endorment, nous lisons au lit des histoires. Le téléviseur est éteint passé vingt heures. J’insiste pour qu’ils aient un sommeil serein. Les enfants, avant l’âge de cinq ans, font régulièrement des cauchemars. Je m’emploie donc à donner diverses astuces à la plus jeune :

— Océane, tu rêves quelques fois de princesses, c’est bien ça ?

— Oui Papa.

— Et tu aimerais bien ces princesses, quand tu éclaires la lumière ou tu te réveilles, qu’elles soient toujours là, qu’elles restent à côté de toi ?

— Oh oui, mais ce n’est pas possible.

— Tu as malheureusement raison, ces princesses existent dans les histoires pour enfants, et dans leurs rêves. Mais quand tu éclaires, il n’y a rien… Tu es quand même contente de les imaginer ces princesses. Lorsque tu rêves, c’est en partie toi qui choisis de quoi tu vas rêver, au moment du coucher. Tu feras de beaux rêves.

— Oui Papa, je ferai de jolis rêves.

— Par contre, il arrive à tous les enfants de faire des cauchemars. C’est normal. Et tu sais que les monstres auxquels tu rêves sont un peu comme les princesses : ils ne peuvent pas exister. Tant mieux, d’ailleurs. Ils ne sont pas autour de toi, ils ne sont pas dans la chambre, ni même dans la maison, ni dans la rue, ni au zoo… Ils n’existent pas.

— D’accord, mais j’ai quand même peur…

— Comme pour les princesses, c’est toi qui vas décider des rêves que tu fais. On essaie ?

— Oui.

— Quand tu vois un monstre, en rêve, au lieu de te réveiller et d’avoir peur, tu vas rêver que tu lui donnes des coups de pied aux fesses pour le faire partir. Et il va partir, tu verras, puisque c’est toi-même qui construis tes rêves. Si tu fais un cauchemar, pense que tu m’appelles, et que nous sommes deux à donner plein de coups de pied aux fesses des monstres, et nous rigolerons bien en les voyant partir en courant. En plus, même si ce sont des géants, tu verras que les petites personnes que nous sommes gagnent aussi. Un peu comme dans certains dessins animés, le grand monstre perd toujours contre les gentils. Donc tu ne t’inquiètes pas, et tu fais de très beaux rêves.

— Oui, bonne nuit Papa.

Un autre jour, c’est Jessie qui me dit faire des cauchemars récurrents. Je suis cette fois beaucoup plus embarrassé, car je me doute de la raison : son enlèvement a laissé des séquelles. Nous ne l’avons jamais emmenée chez un psychiatre ou un psychologue : quand elle venait d’arriver en France, elle découvrait un monde nouveau, et elle n’aurait jamais compris la fonction réelle de ce médecin très particulier. Elle n’aurait donc pas répondu pleinement à ses questions, et ces visites auraient été inutiles. Puis, les années passant, les filles se sont très bien intégrées à la France, et les séquelles semblent avoir disparu, sauf à quelques occasions particulières, ponctuelles. Là, c’était le cas.

— De quoi rêves-tu, Jessie ?

— De quatre hommes au Congo.

— Hum… Toujours les mêmes, c’est ça ?

— Oui, des copains de Bienvenu.

Bienvenu est un prénom comme un autre en usage au Congo. Jessie parle d’un de ses oncles, un petit frère de Rachel, qui traînait avec des voyous à Kinshasa, et qui allait même jusqu’à voler sa propre mère. Il embêtait ses nièces Carole, Jessie et Mamy. Je poursuis avec Jessie :

— Hum… Je comprends qu’il y a des choses difficiles à dire, que quelquefois notre cerveau déforme les personnes qu’il voit, pour nous protéger nous-mêmes.

Je faisais allusion à ses ravisseurs : pour ce protéger des terribles souvenirs, elle peut mettre en place un mécanisme inconscient qui consiste à substituer l’image des kidnappeurs par une autre, plus acceptable, des copains de ses oncles. Mais ceci doit la dépasser et elle se contente de me répondre :

— Je ne comprends pas.

— Ce n’est pas grave, et même tant mieux si c’est une façon de te protéger. Par contre, il faut qu’on fasse partir ces cauchemars, c’est ce qui compte. Tu peux te dire que, quels que soient ces hommes, ils sont au Congo, et ils ne peuvent rien te faire.

— Je sais… mais ce sont des cauchemars. Quand je me réveille, je sais qu’ils ne viendront pas.

— OK. On va essayer de mieux cerner le problème. Il y a eu, avant, une mauvaise histoire, qu’il est préférable d’oublier, je suis d’accord. Ce n’est que si cette histoire a toujours des répercussions aujourd’hui qu’on peut tenter de voir quels points sont concernés, et ensuite réfléchir sur la façon de les minimiser.

— Je ne comprends pas.

Je sais que c’est plus difficile pour Jessie si je m’applique à utiliser des métaphores et des euphémismes, mais je ne veux pas la choquer, avec un discours trop direct. J’avance donc doucement :

— Oui, c’est un peu compliqué, ce qui va compter, c’est le résultat. La dernière fois que Maman est allée au Congo, il y avait eu un problème, qu’on a résolu. C’est ce problème qui continue à te tracasser, c’est ça ?

Jessie a un rire légèrement moqueur :

— La dernière fois que Maman est venue à Kinshasa, il n’y avait aucun problème, elle était en vacances…

Mon esprit vacille. Mais immédiatement, je pense que Jessie fait un rejet mental du kidnapping. Nous sommes quatre ans après les faits, elle sait qu’elle est maintenant en tranquillité dans notre foyer. Je n’estime pas faire de faute en poussant plus loin mes questions, d’autant que c’est elle qui m’a demandé de diminuer ses cauchemars.

— Quand Maman est venue la dernière fois, il y avait des choses pas très bien qui s’étaient passées. Mais nous avons fait notre maximum pour que tout soit très bien corrigé, et ça a marché.

— Non, non, il n’y avait rien, Maman était venue en vacances avec Nicolas et Océane.

— Tu parles de la fois où nous sommes venus avec Antoine, et qu’on devait monter des fabrications de blocs en béton ? Pour Maman, c’étaient des vacances.

— Non, non. Je parle du voyage qu’elle a ensuite fait quelques mois plus tard. Tu étais resté en France.

— Hum… Ça veut dire que tu n’as pas eu de problème avec certaines personnes ? Qu’il n’y a rien eu ?

— C’est ça, puisque je te le dis !

Un silence assez pesant arrête notre conversation. Jessie mêle satisfaction et provocation dans ses déclarations. Elle a quand même un doute : n’a-t-elle pas trop parlé ?

— Oncle Luc était même avec nous.

— Mais il était en Afrique du Sud, ça fait cinq ans qu’il n’en bouge pas.

— Eh bien, je te dis qu’il était venu avec nous, qu’il était à Kinshasa.

Je tombe des nues. D’abord l’enlèvement n’a jamais eu lieu. Je me suis fait avoir par celle qui se dit être ma femme. C’étaient durant des moments où aucun signe ne transparaissait. Nous vivions bien, nous ne nous disputions pas. Comment est-ce possible ?

Puis Jessie vient de « vendre » sa mère… Comment cette enfant pourra-t-elle se sortir d’une telle situation ? Nous sommes en procédure de divorce, la question du remboursement de la rançon était déjà posée. Là, il ne fait plus aucun doute, c’est bien à Rachel de payer. Mais, pour protéger Jessie, je ne peux pas me baser sur ses déclarations. Il faut que je vérifie, il faut que j’enquête, ce qui est possible, pour moi, même au Congo.

Environ quinze jours plus tard, une autre information, elle aussi décisive, m’est fournie, cette fois par Rachel elle-même. Un soir, elle est encore saoule lorsqu’une vague cousine parisienne l’appelle. Celle-ci voudrait que Rachel paie un passeport pour que son frère Bienvenu aille aux États-Unis soigner une blessure à la jambe. Elle n’a pas d’argent pour s’acquitter du passeport. En revanche, elle prétend posséder la somme nécessaire aux frais d’hospitalisation. La demande est irréaliste… Rachel répond quand même, par respect et pour la forme.

Elle détaille différentes actions qu’elle fait pour sa famille restée au pays. Elle parle en lingala, mais je comprends plusieurs mots. Dans la conversation, elle dit avoir acheté un dépôt de boissons à Kinshasa.

Un dépôt de boissons… un entrepôt non réfrigéré qui sert d’intermédiaire entre les deux grosses usines de bière de la capitale et les petits commerçants tels que bars, restaurants. Autrement dit, un commerce de semi-gros. Ce n’est pas un bar. Les boissons y sont stockées, même pas dans des réfrigérateurs, mais à température ambiante, vers trente ou trente-cinq degrés. La bière est presque imbuvable. Certes, Rachel apprécie ce breuvage, mais je doute que ce soit dans ces conditions.

Je me rappelle alors, il n’y a pas plus longtemps que quelques mois, qu’elle s’était plainte de certains membres de sa famille qui venaient se servir des brouettes entières de bière. Elle me racontait que c’était dans le petit boui-boui tenu par sa maman : celui-ci ne représentait en réalité que quatre à cinq tables sous une bâche. Cette histoire de brouette n’était pas trop crédible. Maintenant, avec l’existence d’un entrepôt, se servir des casiers entiers de bouteilles apparaît beaucoup plus compréhensible.

Petit à petit, je dois reconstruire le puzzle. Je dois me débarrasser des affirmations de Jessie et trouver seul d’autres arguments : je ne veux pas la mettre en cause, ni qu’elle regrette ses aveux. Il me faut recueillir de nouveaux éléments, différents et probants. Avec mes contacts personnels dans la capitale congolaise, je pourrais, à distance, mener ou faire mener une enquête, obtenir le nom de l’établissement et une copie des documents relatifs au commerce.

Le doute me taraude cependant au sujet de cet oncle Luc qui serait revenu d’Afrique du Sud à cette époque. J’ai les moyens de vérifier cette information : je retrouve un courrier électronique qu’il m’avait alors envoyé. Je les garde tous, je ne les efface jamais ; les capacités des fournisseurs de boîtes électroniques sont presque illimitées. Puis j’analyse les en-têtes détaillés, j’extrais l’adresse IP, quatre nombres séparés de points, qui permettent de localiser l’émetteur, depuis sa ville. Vérification faite, cet oncle était bien en Afrique du Sud, et il y était resté. Jessie, peut-être à regret d’avoir fourni un peu plus tôt une information capitale, avait donc lancé une fausse nouvelle, histoire de brouiller les pistes. Il ne faut pas que Jessie se retrouve impliquée dans le fait d’avoir balancé sa mère. Je vais y veiller.

Voilà quatre ans que nous vivions en famille en apparence bien, hormis ces derniers mois. Mais quel esprit diabolique peut se cacher derrière une telle femme, derrière ma propre épouse ?

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