Sorcellerie

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Nous venons de rencontrer un couple mixte, le garçon, Laurent, est Français, et la fille, Fanta, d’origine ivoirienne. Ils sont jeunes et ont un petit de deux ans. Rachel se proposait de garder des enfants. Finalement une autre histoire est apparue : ces parents n’ont pas d’argent. Le père travaille dans une pizzeria qui ne le rémunère pas correctement. La fille cherche un emploi, mais n’en trouve pas. Ils se mettent en tête d’oublier leur situation lors de fêtes ou soirées arrosées. Ils sont tous les deux sympathiques. Ils habitent Istres, dans un appartement délabré, moisi. Ces conditions ne sont pas saines pour leur enfant. Ils nous racontent que leur réfrigérateur est tombé en panne, et que depuis ils utilisent une glacière pour stocker le lait du petit. Nous sommes émus. Nous avons chez nous un second réfrigérateur que nous leur offrons. Leur enfant est très gentil, vif. Il s’entend très bien avec les nôtres. Nous en prenons soin deux ou trois mois sans rien demander aux parents. Ils nous laissent quelques plats en conserve estampillés de l’Union européenne. Ces denrées proviennent d’une association caritative. Un autre jour ils nous offrent un étendoir à habits acheté vingt euros en grande surface, le nôtre était cassé.

Ils déménagent, plus près de leur travail, et vont vivre à Vitrolles. Ils nous invitent de temps en temps. Dans les premiers jours où nous nous connaissions, le père était entré chez nous, dans le salon, et avait eu une phrase bizarre :

— Ça sent la mort ici…

Pourquoi dit-il ça ? J’ai maintenant la réponse. Ce soir ils nous ont invité chez eux, Rachel, Lamia et moi. Il nous apprend qu’il a des capacités de devin, qu’il peut ressentir des événements qui vont surgir. Il voit derrière chacun de nous des êtres protecteurs. Derrière Rachel apparaît son papa, aujourd’hui décédé. Il veille sur elle. Derrière moi se trouve une personne toujours vivante, qui souffre. Elle me ressemble. Il perçoit une femme. Je pense qu’il s’agit de ma mère, et le lendemain, je reprends contact avec elle.

Je n’ai jamais cru à la sorcellerie. Prudemment, je vais quand même vérifier. Sur Wikipédia. L’encyclopédie est une source sûre. Si des contributeurs écrivent des textes non prouvés, ces ajouts sont supprimés, ou dans une moindre mesure, encadrés par une note demandant des références. De nombreux articles font partie du portail paranormal. J’y découvre ce qu’est un ectoplasme, un poltergeist, phénomène qui atteint essentiellement les adolescents. Je me souviens alors de Jessie qui racontait qu’à l’école elle ne pouvait pas toucher de l’eau sans recevoir une décharge électrique. Chez nous, lorsqu’elle faisait la vaisselle, elle devait quelquefois mettre des gants en caoutchouc. Certains adolescents sont donc plus réceptifs que d’autres à des phénomènes surnaturels.

Je tombe sur un article sur les pluies d’animaux. Je croyais jusqu’à présent qu’il ne s’agissait que de métaphores. Le cas le plus connu est celui des grenouilles qui pleuvent sur l’Égypte de Pharaon, l’une des dix plaies. Rachel m’avait raconté que lorsqu’elle était petite un déluge spécial s’était abattu sur son village. En réalité c’étaient des grenouilles ou des crapauds qui tombaient du ciel. À l’époque je ne la croyais absolument pas et je la laissais parler.

L’article que je découvre est complet, présente des notes et des références à d’autres sources scientifiques. Il précise des dates et des lieux où ce phénomène s’est produit, tout récemment. La raison avancée en explique la cause : des animaux, des végétaux sont aspirés par une tornade et envoyés rapidement dans le ciel à un millier de mètres au-dessus du sol. Puis ils chutent. La densité similaire des animaux fait qu’ils descendent tous ensemble. Les poissons figurent parmi ceux qui retombent assez souvent. Jamais je n’aurais cru à ce phénomène si je n’avais pas l’article sous les yeux. Quant aux végétaux aspirés vers les cieux, eux aussi retombent, mais cette chute nous apparaît naturelle : il est fréquent qu’une branche se détache d’un arbre.

Ainsi Rachel avait raison : dans son village au Congo il pleut quelques fois des grenouilles… Je n’en suis qu’au début de mes découvertes sur le paranormal.

Les détracteurs de ces phénomènes se contentent de prétendre qu’il s’agit de supercheries. Bien sûr, quelques escrocs trichent pour permettre à la peur de s’installer chez les gens. Mais l’existence de falsifications autoriserait-elle de nier l’essentiel ? « Il n’est pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir » édicte à raison une maxime populaire. Je laisse de côté les sceptiques, dont je faisais partie, pour me plonger dans la découverte de ces phénomènes supérieurs. Notre monde serait entouré d’une foule d’esprits, le plus souvent bienveillants. C’est ce que m’apprend Laurent :

— Nous avons tous un ou plusieurs esprits, comme des fantômes, derrière nous, qui nous guident. Certains sont mauvais, ça se voit tout de suite. Ce qui est dingue, c’est quand je vais au marché qu’il y a plein de monde. Je ressens un tas de choses horribles qui vont se passer, et tous ces démons qui hantent les personnes. J’aimerais fermer les yeux, mais ce n’est pas possible. Il me faut m’habituer.

Je retrouve une mention de ces esprits sous la Grèce antique. Les mathématiciens d’alors savaient déjà que notre air, l’éther comme il était appelé, contient un fourmillement de ces êtres. Il existe une hiérarchie entre les esprits. La plupart du temps, ils sont de simples fantômes. Il existe, suivant leurs pouvoirs, des gradations : les démons sont encore plus puissants. La notion de bien ou de mal est indépendante de leur capacité. Les anges protègent les valeurs de l’humanité.

Au détour d’une conversation Laurent nous raconte son changement d’appartement. Ceci m’intéresse puisque je suis toujours bénévole dans une association de défense des consommateurs, et le logement y tient une part importante. Il évoque l’état des lieux de sortie :

— Cet appartement moisit petit à petit, même en ouvrant les fenêtres longtemps, ce que nous faisons. Il n’y a pas d’aération. Ce n’est pas notre faute. Autre chose, au milieu de la pièce, le carrelage avait une légère bosse. Ils ont voulu nous le faire payer : c’est le sang d’une personne tuée il y a des années, ce n’est pas nous !

Laurent raconte ces détails comme si cela était anodin. Il venait de poser son téléphone portable sur la table basse du salon, quand Fanta le reprend pour le déplacer un peu plus loin. Laurent tremble. Je remarque sur son bras la chair de poule. Il demande à nouveau son téléphone :

— Vous allez voir… C’était l’anniversaire du petit, il avait à peine un an, on le filmait. Je vais vous montrer. Et regardez bien devant le mur, en haut, une tache rouge légère se déplace.

Effectivement, nous la voyons. Le point lumineux ne se situe pas sur le mur, mais en l’air. Sur le mur, ceci aurait été un vulgaire laser. Mais là, cette source apparaît flotter.

— Je vous le disais, c’est l’esprit d’une personne qui a été tuée il y a longtemps. Il cherche à être délivré. Il faut savoir capter beaucoup de signes, tout autour de nous, pour comprendre. Lionel, chez toi, la nuit, prends un magnétophone et enregistre les sons. Puis le jour d’après tu écoutes tout doucement ce que tu viens de capturer. Les gens n’en ont pas conscience, mais de très nombreux esprits cherchent à nous parler.

J’aimerais faire cette expérience, mais je n’ai aucun appareil capable de tenir plusieurs heures.

Nous rentrons. Dans la voiture nous discutons. La chair de poule sur le bras de Laurent m’a déterminé. Il n’est pas possible de feindre un tel comportement. Le lendemain je reçois un SMS de Fanta :

— Lionel, s’il te plaît, oublie-nous, arrête toutes ces histoires. Laurent s’est réveillé en sueurs pendant la nuit, il ne dort plus. Il sent quelque chose d’horrible qui va se dérouler.

Quelques semaines passent. Laurent nous rend visite à Istres, histoire de retrouver son fils qu’il continue à nous confier. Il va bien, il a l’air content. J’interroge :

— Puisque tu es là, tu peux me dire ce que tu vois ?

Dans le séjour, pas grand-chose. Puis il pénètre dans un vestibule avant la chambre des enfants. Et à ce moment, il me décrit un esprit noir, une femme assez ronde, petite. Nous connaissons tous les deux une Camerounaise de cette corpulence, Jamila. Je lui demande si c’est elle, mais il me répond par la négative. Nous faisons le tour des pièces, et passons derrière ce vestibule. Laurent s’arrête, à nouveau terrifié. Il voit une « dame blanche ». Il ne peut en dire plus sans ressentir un terrible présage. Le lendemain je reçois un SMS de Fanta.

Rachel et Lamia se rendent seules chez Laurent. Il sent pour chacune des deux qu’elles doivent accomplir des actes pour se libérer de maléfices. Lamia doit aller à la frontière avec le Nigeria rechercher un arbuste aux feuilles pointues. Laurent détaille. Et pour Rachel, il voit une source, avec une petite cascade qu’il dessine sur un coin de napperon. Là aussi, quand Rachel sera sur place, elle saura les actions à exécuter. Une colère des anciens doit être apaisée. Je suis d’accord pour aller au Congo, mais l’argent nous manque : billets d’avion, frais divers pour le séjour et cadeaux à la famille… Laurent voit une date avant laquelle accomplir ces actes : Pâques. Nous avons à peu près trois mois devant nous.

Fanta persiste à ressentir une animosité dans les questions que nous posons à Laurent. Pourtant nous ne le forçons pas. Et il répond volontiers.

Voilà quelque temps qu’elle insinue auprès de Rachel que je serai possédé par un démon. Un jour au bureau, je m’aperçois, derrière moi, que ma femme a déposé un bocal en verre avec du gros sel dedans. Elle m’explique que cela est normal, et que ça sert à écarter le diable. C’est un conseil de Laurent, mais dans son pays ils ont également les mêmes traditions.

Depuis que je connais Rachel, certains soirs avant de s’endormir elle adresse une prière en lingala. Son ton est reposé. Elle appelle Dieu pour qu’Il l’assiste, qu’Il l’aide. Mais cette nuit du 19 décembre, il en est autrement. Rachel parle toujours dans sa langue, sauf qu’elle invoque son papa décédé. Je suis couché à côté et je m’interroge sur les raisons de cette nouvelle incantation. Quel est ce énième jeu ? Croit-elle que son père va venir à ses côtés ? Et contre qui ? Contre moi ? Si cela est contre moi, pourquoi refuse-t-elle notre séparation ? Elle se tape la poitrine, violemment, et continue à déclamer le nom de son père. Le rythme de ses paroles est soutenu, elle parle plus fort. Elle me donne l’impression d’une légère folie. Certainement pour me déconcerter. Une énième invention de sa part, qui ne me réjouit guère.

Rachel reprend sempiternellement ses menaces, sans que j’en cerne vraiment l’objectif. Je demeure quand même soucieux. Voilà presque six mois que je subis régulièrement la prédiction que les enfants ou moi-même soyons tués. Je ne vois pas d’issue, et je me résous finalement à retourner au commissariat, pour une nouvelle main courante. À quoi bon ? Pourquoi un tel document de ma part alors que je sais que cela ne sert à rien ? Je m’y dirige tout de même.

Je traverse à pied la ville. La marche me permet de réfléchir. Moi-même et mes enfants faisons l’objet de menaces de mort. Je considère ces paroles qui m’ont été professées comme capables d’être mises à exécution. Oui, je crois encore que le risque plane sur ma famille.

Que vais-je raconter précisément à la police ? Jusqu’où irai-je dans ma plainte ? À cause du danger, il est certain que je ne pourrai pas tout narrer. Je suis tellement dépassé par les événements que je serai incapable d’établir une synthèse exacte et non déformée de la situation.

Il faut que je pense aux enfants. Pour ma part, j’ai toujours su me tirer d’un mauvais pas, j’ai appris, au fil des ans, à me débarrasser ou au moins minimiser tout danger. D’ailleurs je suis encore vivant. Mais les enfants ne disposent pas de mes ressources. Je dois continuer à les protéger.

Quand j’arrive à l’accueil, j’aperçois une affichette qui présente une association d’aide aux victimes. Sa permanence est tenue au sein même du commissariat. Je change d’avis et demande à rencontrer cette association. On me reçoit de suite. Je raconte mon histoire. Mon interlocutrice suggère de me mettre dans les deux jours en rapport avec un lieutenant. Le rendez-vous est pris. Je détaille à nouveau ce qui arrive.

Le lieutenant est une femme. Elle se montre très réceptive à mes déclarations, me propose de saisir aussitôt ma plainte et la transmettre au procureur. Ce n’est pas ce que je souhaite, en tout cas pas dans l’immédiat : à quoi bon une plainte pour des menaces verbales. Je ne veux surtout pas que l’on fasse taire Rachel et redoute que celle-ci en son for intérieur passe aux actes qu’elle avait promis… Je ne suis pas convaincu par un dépôt de plainte.

Trois semaines s’écoulent. Je commence à être un peu plus réceptif à l’ambiance au sein de la maison. Nous sommes capables de ressentir quelques bizarreries sans réussir à identifier précisément ce dont il s’agit. Une sorte de tension dans l’air. Je m’applique à la faire baisser, mais je sens que celle-ci s’élève. Il existe donc autre chose que je ne maîtrise pas. À ce moment, la plainte peut être une solution.

Le 22 décembre 2011, je me rends à nouveau au commissariat. Le lieutenant m’avait indiqué que je pouvais recourir à elle si je rencontrais des difficultés. Effectivement, l’agent qui saisit ma déposition omet plusieurs faits. Cependant, je n’y perçois pas de grosse contrariété. Sans faire appel au lieutenant, je me rends au commissariat l’après-midi avec une déclaration complémentaire écrite et signée que je laisse.

La tension demeure assez forte à la maison. Je redoute toujours cette mauvaise action promise par Rachel. Heureusement durant les fêtes, deux nièces de Marseille viennent habiter chez nous. Tout risque est annulé, pour l’instant.

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