Lotocratie

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Il m’est impossible de travailler sereinement dans ces conditions. Je programme, compile des bases de données commerciales. Il m’est impératif de disposer de toutes mes facultés mentales pour pouvoir avancer. Et là, par les menaces de mort posées sur les enfants ou sur moi-même, je ne peux plus progresser dans mon travail ordinaire.

Vais-je m’arrêter ? Non, je dois juste adapter mon activité. Si la programmation informatique devient pour moi maintenant trop difficile, je peux néanmoins poursuivre dans l’édition de sites Web, qui demande moins de réflexion. Il s’agit alors d’effectuer des mises en pages, de lancer des tests, de créer des logos. La cogitation est moindre.

Parmi les sujets qui me viennent à l’esprit, l’un s’adapte pleinement aux élections législatives qui vont suivre en début d’année prochaine la présidentielle : il porte sur la représentation des Français à l’Assemblée nationale. L’approche est audacieuse, puisqu’elle avance que des candidats tirés au sort puissent être aussi efficaces que les traditionnels hommes ou femmes politiques issus des partis.

Quelques années auparavant, un livre de Jacqueline de Romilly, Alcibiade ou les dangers de l’ambition, m’avait surpris par la révélation que de simples citoyens aient été tirés au sort pour représenter l’ensemble de la population.

L’origine se situe dans la démocratie grecque antique. L’auteure helléniste y abordait cette pratique. Le personnage central était un aristocrate fortuné. Sa relative richesse lui avait permis, lorsqu’il y avait des élections, de faire campagne pour être élu. Mais à une autre époque, car la démocratie athénienne était fluctuante, il me semble que son nom avait été tiré au sort et qu’il était devenu à cette occasion, par hasard, l’un des représentants au sein de l’assemblée de la Boulè.

Cette manière de procéder pour désigner l’équivalent de nos députés m’avait interloqué. Déjà, il ne s’agissait pas d’une simple théorie lancée par quelques illuminés qui voulaient se donner de l’importance, une forme de pouvoir, mais une pratique établie dans ce qui nous est présenté comme le berceau de notre démocratie. J’ai mis quelque temps à intégrer que le tirage au sort des représentants du peuple n’était pas une théorie quelconque, mais ce qui s’était pratiqué. Les Athéniens poussaient jusqu’à l’ensemble de leurs acteurs publics la désignation par tirage au sort.

Jacqueline de Romilly ne s’étendait pas sur les formes de la démocratie athénienne, elle se contentait de simplement présenter la vie d’Alcibiade. Je n’ai pas trop éprouvé la nécessité d’effectuer des recherches exhaustives, à l’époque. Il s’agissait de plutôt comprendre et intégrer ce mécanisme.

En décembre 2000 j’ai ainsi créé un de mes premiers sites Web sur ce thème. Le nom est « démocrate » et les pages sont accessibles chez un hébergeur gratuit. L’accueil est orné d’un bandeau animé avec le slogan « Et si nous jouions ? ». L’aspect ludique est illustré par une paire de dés et la référence à l’histoire grecque antique par une peinture de Socrate condamné à ingurgiter sa ciguë mortelle, tableau que j’ai volontairement tronqué. Rien de trop bien sérieux, il s’agissait de mêler une information avec un aspect amusant : un clin d’œil à l’Histoire avec une pointe d’humour.

La poignée de pages résume le principe, avec au passage quelques critiques du système politique que nous subissons. Lorsque je mets en place ce site, je suis certain que ces idées ne verront jamais le jour, en tout cas pas avant au moins cinquante ou cent ans.

Je me surprends : je suis, avec mes enfants, menacé de mort par ma femme, je veux engager une procédure de divorce, et la seule chose que je trouve à faire est de m’intéresser à la politique… Le contexte est vraiment étrange. En réalité il existe une autre motivation : lorsque nous nous sentons coincés, pris par une situation, il est quelquefois utile de totalement changer de sujet. Plus tard, notre problème initial pourra se résoudre tout seul, ou plus facilement. Il convient de ne pas se focaliser dessus. Je me penche donc sur le tirage au sort des députés.

Un article sur une encyclopédie en ligne traite du tirage au sort en matière politique. Il s’intitule « stochocratie », néologisme d’un auteur récent sur le sujet. Également, le terme « sortiton » semble avoir été utilisé. Je préfère un mot à consonance plus populaire plutôt que savante, et je réserve sur la Toile le nom de domaine « lotocratie ». Cette fois je vais m’attacher à réaliser un site un peu plus sérieux.

J’insiste pour que le vote citoyen soit préservé, comme le veut la grande majorité des Français. J’entends ne rien révolutionner, mais, par de toutes petites touches, permettre l’émergence de nouvelles idées.

Pour rendre le tirage au sort des représentants politiques compatible avec le mode de scrutin par vote, il convient, au départ, de faire un effort double. Les candidats lotocrates sont d’abord tirés au sort, puis leur candidature est ensuite soumise au vote devant les électeurs en s’opposant aux candidatures classiques d’autres politiciens. Ces prétendants devront donc se présenter à l’élection face aux candidats des partis traditionnels.

L’un des atouts de la lotocratie est de rappeler aux déçus de la politique, les vingt ou quarante pour cent qui s’abstiennent de voter, qu’il existe la possibilité de diminuer le nombre d’élus politiques professionnels. Ceux-ci font de la politique leur vie et entendent gérer celle de leurs concitoyens alors qu’eux-mêmes, quelque peu éloignés, ne cernent pas très bien les difficultés des Français.

Cependant je n’en ai pas fait et n’en ferai pas un cheval de bataille. Je me suis contenté à l’aube du XXIe siècle de lancer des pages d’information, puis suis passé à d’autres sujets. Et l’année suivante, je m’engageais dans des chantiers humanitaires.

Combien de jours, de mois ou d’années nous faudra-t-il pour comprendre que le tirage au sort est l’essence même de la démocratie ?

Je me convaincs que la politique ne m’intéresse pas, mais je ne cesse d’y revenir. Pourtant, je préfère lancer des idées, informer de leur existence, et laisser aux autres la possibilité de les mener à terme. Certes, par exception, les actions que j’entreprends à Istres sont l’exemple de ces quelques dérogations à la ligne de conduite que je m’impose.

Ainsi, quelques mois avant les législatives de 2012, j’entends ressusciter l’idée du tirage au sort des députés dans le but de revitaliser la classe politique existante.

Dans l’étape que je traverse, avec une épouse qui m’apparaît démente au point de menacer de mort nos propres enfants, il m’est plus aisé de communiquer sur le sujet, plutôt que de continuer une programmation en langage informatique.

Lors de moments difficiles, notre progression habituelle se ralentit. Notre incapacité d’avancer convenablement augmente et notre marche s’en trouve retardée. Je ne saurais accepter de Rachel que ses menaces aient une influence sur moi. Pourtant tel est le cas. À ce moment, il convient de sauter à l’étape suivante. Là aussi, il arrive, à de telles périodes, que si nous semblons de plus en plus figés, nous puissions nous en extirper par des actions plus grandes, plus nobles.

Dans le cadre de mon activité professionnelle, je remplace volontiers ma programmation classique par un soutien à une nouvelle expression de la démocratie. J’ai un statut commercial et pourtant il est interdit de retirer des bénéfices d’une démarche politique. Cela n’est pas grave, là encore il y a compatibilité. D’abord je n’ai pas l’intention de me présenter, puisque, au contraire, je souhaite la promotion du tirage au sort. Ensuite peu m’importe la tendance politique du lotocrate, qu’il s’affiche plutôt de droite ou plutôt de gauche. J’agis comme d’autres professionnels auxquels on fait appel au moment des élections, tels que les imprimeurs, par exemple.

Je crée deux sites distincts. Le premier est généraliste, tandis que le second porte dans son extension la date de 2012. Ce dernier consiste en un forum, avec des questions et réponses.

La rédaction du site principal est aisée, les mots coulent tout seuls sur mon clavier. Les différentes pages sont organisées suivant une partie d’information générale, ou des questions-réponses fréquentes. Enfin, je propose des services payants pour ceux qui le souhaitent.

Sur les pages relatives à la lotocratie, je détaille le fonctionnement et la mise en œuvre pour les législatives de 2012 : à partir d’une base de données, par exemple un annuaire téléphonique, on en extrait une dizaine de noms, que l’on contacte. On leur explique le projet, on leur envoie une petite documentation, et s’ils sont d’accord ils se proposent comme candidats aux élections. Même s’ils ne sont pas élus, il leur restera une expérience extrêmement enrichissante.

Puis vient le coût de l’opération : qui a les moyens et la volonté de lancer un inconnu, sans rien gagner ? À chaque élection se présentent toujours ceux qu’on appelle des « petits candidats », des gens soucieux d’apporter un sang neuf. Certes, d’autres sont des opportunistes, mais tous peuvent trouver dans la lotocratie un intérêt. Je contacte certains de ces candidats dont le score, par le passé, a été relativement médiocre. Je leur propose, pourquoi pas, de le doubler ou le tripler grâce à l’idée nouvelle d’un candidat inconnu. S’ils dépassent les cinq pour cent de voix, ce qui apparaît plus que probable, il suffit de communiquer d’une manière convenable, alors leurs frais seront cette fois remboursés.

Vient ensuite la question de l’intérêt pour ces anciens « petits candidats », qui maintenant ne se présenteront pas. Un député, outre sa propre indemnité, perçoit cinq à dix mille euros mensuels pour établir son bureau, le plus souvent secrétaires et assistants parlementaires. À l’occasion des législatives, un ancien candidat peut monter de toutes pièces une candidature lotocrate, participer activement à la campagne, et passer un accord avec le nouveau candidat : en cas de victoire, il sera l’un de ses attachés parlementaires.

Je m’attelle à la tâche, et réalise d’abord une expédition par la poste, avec un coupon à renvoyer pour un complément d’information. Ceci me permet de tester, par le taux de retour, de l’attrait du programme.

Mes envois prennent assez de temps, car je recherche manuellement les personnes potentiellement intéressées à partir des élections précédentes, je me focalise sur les candidats sans étiquette. Sur la Toile, je table sur des résultats exploitables de l’ordre d’un pour cent à un pour mille. J’attends qu’un premier contact me rembourse les premiers frais de prospection.

Après un à deux mois de travail actif, les résultats espérés ne sont pas au rendez-vous. Certes, je me suis focalisé essentiellement sur du marketing postal, sans appel téléphonique. Peut-être est-ce une erreur ? Lors de mes prises de contact, je n’ai pas assez insisté sur l’intérêt de la personne qui mettrait en œuvre la lotocratie dans sa circonscription.

En tout cas, j’essaye de participer à la connaissance d’un mécanisme démocratique ancien.

Ces actions m’ont également permis d’oublier quelque temps les menaces de Rachel.

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♣ Aussi publié sur mon compte Wattpad dans mon recueil "Les maux des mots" ♣
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